Maladie cœliaque, allergie et sensibilité, comprendre l’impact du gluten à Djibouti. Le gluten est devenu un sujet central des discussions de santé publique, et la République de Djibouti ne fait pas exception. Pourtant, une grande confusion persiste. Qu’est-ce que l’allergie au gluten ? Se confond-elle avec la maladie cœliaque ? Quelles en sont les causes exactes et comment gérer cette affection au quotidien dans le contexte djiboutien ? Pour éclairer les familles, le Docteur Oum Kaltoum fait le point sur ces pathologies, les réalités du diagnostic local et les stratégies nutritionnelles adaptées à nos habitudes culinaires.

La Nation : Docteur Oum Kaltoum, pouvez-vous nous expliquer ce qu’est l’allergie au gluten, si elle se confond avec la maladie cœliaque, et quelles en sont les causes exactes ?

Dr Oum Kaltoum : Il est cliniquement indispensable de faire la différence entre trois situations médicales distinctes qui sont trop souvent amalgamées sous l’étiquette générique d’« intolérance » : la maladie cœliaque, l’allergie au blé et la sensibilité au gluten non cœliaque. La maladie cœliaque n’est pas une simple allergie. Il s’agit d’une maladie auto-immune systémique et chronique. Chez les individus génétiquement prédisposés, l’ingestion de gluten déclenche une réaction immunitaire aberrante. Le système immunitaire agresse ses propres tissus, ciblant spécifiquement la muqueuse de l’intestin grêle. Cette agression entraîne une atrophie villositaire, c’est-à-dire la destruction des replis de l’intestin qui permettent l’absorption des nutriments. L’allergie au blé est une réaction d’hypersensibilité immunitaire classique. Contrairement à la maladie cœliaque, elle ne cause pas de destruction à long terme des villosités intestinales. En revanche, elle provoque des manifestations allergiques immédiates ou rapides après l’ingestion, telles que de l’urticaire, un gonflement ou des difficultés respiratoires majeures. Enfin, la sensibilité au gluten non cœliaque regroupe les patients qui souffrent de symptômes améliorés par l’éviction du gluten, mais chez qui la maladie cœliaque et l’allergie au blé ont été formellement écartées. Les facteurs génétiques jouent un rôle strict dans la maladie cœliaque. L’alimentation seule ne provoque pas la maladie : le gluten est simplement le facteur environnemental qui déclenche les manifestations chez les personnes prédisposées.

Est-ce une affection qui peut apparaître à tout âge et quels sont les principaux symptômes ?

Oui, cette maladie peut apparaître aussi bien chez l’enfant que chez l’adulte. Les formes cliniques varient considérablement d’un individu à l’autre et les symptômes sont très variés. Les manifestations digestives classiques les plus fréquentes sont les douleurs abdominales chroniques et les crampes, les diarrhées chroniques, les ballonnements importants, la perte de poids involontaire et la fatigue. Chez les nourrissons et les jeunes enfants, l’introduction du gluten peut casser la courbe de croissance. On observe alors un retard de croissance staturo-pondérale, une fonte musculaire et une irritabilité. Certaines personnes présentent des symptômes moins évidents et extra-digestifs. La maladie se manifeste alors par une anémie par carence en fer résistante aux traitements, une ostéoporose précoce due à la mauvaise absorption du calcium, ou des lésions cutanées. C’est pourquoi le diagnostic est parfois retardé, laissant des patients en errance médicale.

Constatez-vous une augmentation des cas à Djibouti et comment se déroule le diagnostic ?

À Djibouti, nous observons aujourd’hui une meilleure reconnaissance de cette maladie. Le nombre de cas diagnostiqués semble augmenter, mais cela s’explique surtout par une meilleure sensibilisation des professionnels de santé et une formation continue des praticiens qui suspectent la pathologie plus tôt. Le diagnostic médical standardisé repose sur deux piliers comme les analyses sanguines spécifiques à citer la recherche d’anticorps particuliers (principalement les anticorps anti-transglutaminase tissulaire). L’endoscopie digestive avec biopsie,  un examen de l’intestin grêle indispensable pour confirmer histologiquement la maladie et l’atrophie des villosités. À Djibouti, l’accès à ces examens spécialisés représente parfois un défi logistique. Certains examens ne sont pas toujours disponibles rapidement dans toutes les structures sanitaires, ce qui peut retarder la confirmation diagnostique et prolonger l’incertitude pour les familles.

Existe-t-il un traitement ?

À ce jour, il n’existe aucun médicament, vaccin ou traitement pharmacologique permettant de guérir la maladie cœliaque. Le seul traitement reconnu, efficace et validé par la science est un régime alimentaire strict sans gluten, à suivre toute la vie. Ce traitement diététique permet de stopper l’agression immunitaire. En quelques mois, ce régime permet à l’intestin de cicatriser complètement, de faire disparaître les symptômes, de normaliser l’absorption des nutriments et de prévenir les complications à long terme.

En quoi consiste ce régime et est-il facile à suivre à Djibouti ?

Le régime consiste à supprimer totalement le blé, l’orge et le seigle, ainsi que tous les produits qui en contiennent. À Djibouti, cela représente un véritable défi quotidien car le pain, les pâtes et plusieurs préparations traditionnelles comme la laxoox ou le canjeero (préparés à base de farine de blé) sont consommés quotidiennement au sein des foyers. Heureusement, notre patrimoine alimentaire et nos marchés regorgent d’aliments locaux naturellement sans gluten à voir le riz, le maïs, le sorgho et le millet, les pommes de terre, les légumes et les fruits frais, les œufs, la viande et le poisson de la mer Rouge, les légumineuses (lentilles, haricots). L’accompagnement par un diététicien-nutritionniste est essentiel. Ce professionnel aide le patient à décrypter les étiquettes, à repérer le gluten caché dans les produits industriels (comme les bouillons cubes ) et à apprendre à composer des repas équilibrés pour éviter les carences.

Quels sont les risques si le régime n’est pas respecté ?

Le non-respect du régime, même en l’absence de symptômes immédiats, expose le patient à de graves dangers. Chez une personne atteinte, une seule miette de pain suffit à relancer l’inflammation. Une exposition continue au gluten entraîne une inflammation persistante de l’intestin et une malabsorption des vitamines et des minéraux. À long terme, cela provoque une anémie, une perte osseuse (ostéoporose), un retard de croissance irréversible chez les enfants et une augmentation du risque de complications graves, telles que des pathologies oncologiques digestives (lymphome intestinal). Même lorsque les symptômes visibles disparaissent, le gluten continue d’endommager l’intestin de manière invisible.

Quel message souhaitez-vous adresser aux familles Djiboutiennes ?

Je souhaite rappeler que cette maladie est réelle et qu’elle ne doit pas être banalisée ou perçue comme une simple mode. Les personnes concernées ont un besoin immense du soutien de leur entourage familial et social pour respecter leur régime alimentaire au quotidien lors des repas partagés.

Je recommande impérativement de consulter un médecin devant des troubles digestifs persistants ou une fatigue inexpliquée, plutôt que de supprimer le gluten de sa propre initiative. Supprimer le gluten prématurément fausse les analyses sanguines et rend le diagnostic scientifique impossible. En tant que médecin et spécialiste, je considère que l’éducation nutritionnelle est essentielle pour améliorer la qualité de vie des patients. Une meilleure sensibilisation du public et des professionnels de santé permettra un diagnostic plus précoce, une prise en charge adaptée et une vie normale et saine pour les patients Djiboutiens.

Propos recueillis par Djibril Abdi Ali