Alors que les tensions géopolitiques fragilisent les grandes voies maritimes et que les sanctions redessinent les échanges mondiaux, la Russie et l’Inde explorent de nouvelles routes pour sécuriser l’acheminement de l’énergie. Le projet, encore à l’étude, d’une liaison ferroviaire reliant la Russie à l’Inde à travers l’Asie centrale et méridionale pourrait constituer, à terme, un véritable changement de paradigme pour la sécurité énergétique indienne. Au-delà du pétrole, c’est toute la géographie du commerce et de la coopération au sein des BRICS qui pourrait être transformée.

Moscou réfléchit à la création d’un corridor terrestre permettant de rejoindre l’océan Indien en passant notamment par le Turkménistan, l’Iran, l’Afghanistan et le Pakistan. L’idée a été évoquée au début du mois d’août par le vice-Premier ministre russe Marat Khusnullin, dans un contexte marqué par la multiplication des risques pesant sur les grands détroits et les principales routes maritimes.

Pour l’Inde, cette réflexion intervient à un moment particulièrement sensible. Troisième consommateur mondial de pétrole, le pays demeure fortement dépendant des importations pour satisfaire ses besoins énergétiques. Depuis le déclenchement de la guerre en Ukraine et l’adoption de sanctions occidentales contre Moscou, New Delhi est devenue l’un des principaux acheteurs de pétrole russe, profitant notamment de prix plus avantageux.

Cette évolution a profondément modifié les relations énergétiques entre les deux pays. Avant 2022, la Russie ne représentait qu’une part marginale des importations pétrolières indiennes. Aujourd’hui, le pétrole russe occupe une place stratégique dans l’approvisionnement de New Delhi. Cette dépendance croissante offre à l’Inde des avantages économiques considérables, mais elle soulève également une question essentielle : comment garantir la continuité des approvisionnements lorsque les routes maritimes deviennent elles-mêmes des zones de tension ?

Des détroits devenus des points de vulnérabilité

Le détroit d’Ormuz, par lequel transite une part considérable du pétrole mondial, constitue depuis longtemps un point névralgique de l’économie internationale. Toute crise régionale peut provoquer une hausse immédiate des prix et perturber les livraisons vers les grandes économies asiatiques.

Dans ce contexte, la recherche d’itinéraires alternatifs devient une priorité stratégique. Une liaison terrestre entre la Russie et l’Inde ne remplacerait pas, à court terme, les gigantesques flux transportés par voie maritime. Mais elle pourrait offrir une solution complémentaire pour l’acheminement de produits énergétiques et de marchandises stratégiques.

Le projet s’inscrit ainsi dans une compétition mondiale pour le contrôle des corridors. De l’Eurasie à l’océan Indien, les grandes puissances cherchent à réduire leur vulnérabilité face aux sanctions, aux conflits et aux blocages maritimes. Les infrastructures ferroviaires, les ports, les pipelines et les corridors numériques deviennent progressivement les nouveaux instruments de la puissance géopolitique.

L’Inde au centre du nouvel échiquier des BRICS

Cette question devrait également trouver un écho particulier au sein des BRICS, alors que l’Inde se prépare à accueillir le 17e sommet du groupe à New Delhi. Dans un environnement international marqué par une remise en cause de l’ordre économique traditionnel, les puissances émergentes cherchent à renforcer leur autonomie et à développer leurs propres instruments de coopération.

L’Inde entend placer cette présidence sous le signe de la résilience, de l’innovation, de la coopération et du développement durable. L’objectif est de dépasser les déclarations politiques pour favoriser des projets concrets dans les domaines du commerce, des infrastructures, de la technologie et de la finance.

L’un des grands enjeux concerne précisément la construction d’infrastructures capables de faciliter les échanges entre les membres. Une amélioration des systèmes de paiement entre les pays des BRICS pourrait notamment réduire leur dépendance aux circuits financiers traditionnels et faciliter les transactions commerciales.

Sans nécessairement proclamer une rupture frontale avec le dollar, plusieurs membres du groupe cherchent à développer des mécanismes permettant d’utiliser davantage leurs monnaies nationales et de renforcer leurs capacités financières propres. Pour la Russie, ces instruments pourraient contribuer à atténuer les effets des sanctions. Pour d’autres économies émergentes, ils représenteraient une réponse aux difficultés liées à la rareté du dollar et à la volatilité des marchés.

L’Inde, quant à elle, semble vouloir jouer une carte plus pragmatique. Sa stratégie consiste moins à imposer une confrontation entre blocs qu’à développer des alternatives capables de répondre aux intérêts communs des pays membres.

Cette diplomatie s’inscrit également dans la vision maritime indienne. Depuis plusieurs années, New Delhi défend une coopération renforcée dans l’océan Indien, à travers des initiatives visant à améliorer la sécurité maritime, la connectivité, le développement durable et la coopération avec les pays du Sud.

L’évolution récente de cette stratégie vers une approche plus large, tournée vers le développement et la coopération du Sud global, traduit l’ambition de l’Inde de devenir un acteur central entre les grandes puissances et les économies émergentes.

Au fond, le projet russe de corridor terrestre vers l’Inde dépasse largement la seule question du transport du pétrole. Il symbolise une transformation plus profonde : celle d’un monde où les routes commerciales deviennent des instruments de souveraineté.

Pour l’Inde, la diversification des approvisionnements et des itinéraires constitue désormais une nécessité stratégique. Pour la Russie, l’ouverture de nouvelles voies vers l’Asie représente un moyen de réduire son isolement économique. Et pour les BRICS, le développement de corridors, de mécanismes financiers et d’infrastructures communes pourrait marquer le passage d’un simple forum de concertation à un véritable espace de coopération économique.

Dans cette nouvelle géographie mondiale, la puissance ne se mesurera plus seulement à la taille des économies ou à la force militaire. Elle dépendra aussi de la capacité à contrôler les routes, à sécuriser les flux et à construire les infrastructures du monde multipolaire de demain.