Longtemps associée à son statut de grande puissance informatique et à son rôle de pays émergent, l’Inde est en train de franchir une nouvelle étape. De l’espace à l’intelligence artificielle, New Delhi déploie une diplomatie technologique discrète mais ambitieuse, fondée moins sur la démonstration de force que sur le partage de technologies, les infrastructures et les services. Une stratégie qui permet au pays de renforcer son influence tout en se positionnant comme un acteur majeur de la gouvernance mondiale des technologies de demain.

Les satellites au service d’une diplomatie discrète

La signature, fin juin 2026, d’un accord de coopération spatiale avec les Seychelles illustre cette nouvelle approche. Conclu lors de la rencontre entre le Premier ministre Narendra Modi et le président seychellois Patrick Herminie à Victoria, l’accord porte notamment sur l’observation des océans, les sciences marines et la gestion des zones côtières. Pris isolément, il pourrait apparaître comme un simple accord technique. Inscrit dans une politique menée depuis près d’une décennie, il révèle cependant une ambition plus large : faire de l’espace un instrument durable de la diplomatie indienne.

Le modèle remonte à 2017, lorsque l’Inde a mis en orbite un satellite de communication destiné à fournir des services de télémédecine, de téléenseignement, de gestion des catastrophes et de radiodiffusion à plusieurs pays de la région. Narendra Modi avait alors présenté cette initiative comme un « cadeau » aux pays voisins, s’appuyant sur le principe indien de Vasudhaiva Kutumbakam, selon lequel le monde constitue une seule famille.

Le Bhoutan, le Népal, le Bangladesh, le Sri Lanka et les Maldives avaient adhéré au projet, tandis que le Pakistan avait choisi de rester à l’écart. Depuis, New Delhi a multiplié les accords et les infrastructures spatiales avec ses partenaires. Des stations au sol ont été développées ou envisagées dans plusieurs pays d’Asie et du Pacifique. La coopération s’est également renforcée avec l’Australie, le Japon et l’Union européenne, avec notamment l’ouverture d’un dialogue spatial formel en 2025.

Au début de 2024, l’Inde avait déjà conclu des accords de coopération spatiale avec 61 pays et cinq organisations multilatérales. Les Seychelles apparaissent ainsi comme une nouvelle étape d’une politique patiemment construite.

Cette diplomatie spatiale présente un avantage considérable : contrairement à la diplomatie culturelle, qui repose sur des affinités historiques ou religieuses, ou à la diplomatie de la diaspora, qui dépend de la présence de communautés indiennes, les satellites répondent à des besoins universels. Prévision des cyclones, cartographie des ressources, surveillance maritime, télécommunications ou gestion des catastrophes : les applications peuvent être proposées à pratiquement tous les partenaires.

Une puissance technologique qui mise sur l’IA

La même logique se retrouve dans le domaine de l’intelligence artificielle. L’Inde ne veut plus seulement être considérée comme l’un des grands réservoirs mondiaux de compétences informatiques. Elle entend désormais participer à la définition des règles et des infrastructures qui façonneront l’économie numérique.

L’IndiaAI Mission constitue l’un des piliers de cette ambition. Dotée d’un financement de 10 372 crores de roupies, elle vise à développer un écosystème complet allant des infrastructures de calcul à la recherche, aux start-up et à la formation des compétences. Avec plus de 38 000 GPU mis à la disposition des chercheurs, des étudiants et des jeunes entreprises, New Delhi cherche notamment à éviter que les capacités de calcul nécessaires à l’IA restent concentrées entre les mains de quelques grandes entreprises.

L’Inde dispose également d’un immense avantage humain. Selon le Global AI Vibrancy Ranking 2025 de Stanford, elle se classe troisième au niveau mondial derrière les États-Unis et la Chine. Le pays se distingue particulièrement par l’acquisition de talents dans le domaine de l’IA et par un niveau de compétences numériques largement supérieur à la moyenne mondiale.

Cette dynamique s’accompagne d’une adoption rapide de l’intelligence artificielle par les entreprises. L’IA devient ainsi un secteur économique majeur mais également un instrument de politique extérieure. Lors des rencontres internationales de Narendra Modi, notamment en France et au sommet du G7, l’intelligence artificielle, les infrastructures numériques, la recherche et l’innovation occupent une place croissante.

L’Inde défend parallèlement une approche de la gouvernance de l’IA qui cherche à préserver l’innovation tout en répondant aux préoccupations liées à la protection des données, aux biais algorithmiques, à la désinformation, à la cybersécurité et à la souveraineté numérique.

De l’océan Indien au Golfe, une influence appelée à s’étendre

L’essor spatial et numérique de l’Inde prend une dimension particulière dans l’océan Indien et au-delà. Les États insulaires recherchent des outils de surveillance maritime, de prévention des catastrophes et de gestion des ressources naturelles. Dans le Pacifique, New Delhi pourrait ainsi utiliser davantage ses capacités satellitaires pour répondre aux priorités définies par les États de la région, notamment dans le domaine de la surveillance des pêches et de la protection des océans.

Cette politique repose cependant sur une forme de patience stratégique. L’Inde ne peut pas contraindre ses partenaires à construire les infrastructures nécessaires ni à former immédiatement les techniciens indispensables. Les bénéfices sont donc moins visibles à court terme que ceux d’une alliance militaire ou d’un investissement massif. Mais cette relative discrétion constitue aussi sa force : l’offre de services spatiaux ou numériques provoque moins de résistances qu’une relation fondée sur l’endettement ou la dépendance.

La montée en puissance du secteur spatial privé renforce encore cette capacité. En juillet 2026, Skyroot Aerospace a réalisé le premier lancement orbital privé du pays, avec toutefois l’appui d’infrastructures et de capacités publiques. Le secteur privé pourrait ainsi devenir un prolongement de la diplomatie spatiale indienne.

Dans le même temps, les infrastructures publiques numériques indiennes, telles qu’Aadhaar, UPI, DigiLocker ou BHASHINI, constituent un socle pour développer des services reposant sur l’intelligence artificielle à grande échelle. Leur caractère accessible et adaptable intéresse particulièrement les pays en développement.

Le Golfe pourrait devenir l’un des principaux terrains de cette coopération. Les Émirats arabes unis et l’Arabie saoudite investissent massivement dans l’IA, les centres de données et les infrastructures numériques. L’Inde dispose, de son côté, d’un vaste vivier de talents, de plateformes numériques éprouvées et d’un écosystème technologique en pleine expansion. Recherche en IA, santé, finance numérique, villes intelligentes, centres de données et technologies linguistiques pourraient ainsi ouvrir une nouvelle phase des relations entre l’Inde et les monarchies du Golfe.

De l’espace à l’intelligence artificielle, New Delhi construit donc une puissance qui ne repose pas uniquement sur la taille de son économie ou de ses forces armées. Elle s’appuie également sur sa capacité à fournir des technologies utiles, accessibles et adaptées aux besoins de ses partenaires. Une diplomatie de la technologie qui avance sans grand bruit, mais dont les effets pourraient durablement modifier l’équilibre des influences en Asie, dans l’océan Indien et au-delà.