Suite aux manifestations qui éclatèrent à Djibouti lors de la visite du Général de Gaulle, en fin août 1966, l’administration coloniale française érigea, quelques semaines plus tard, une immense barrière de barbelés, accompagnée de champs de mines, autour de la capitale pour limiter l’influence des mouvements indépendantistes mais surtout pour intimider la population contre toute tentative de liberté et de souveraineté nationale. Avec seulement trois principaux points d’entrée, dont le barrage EEGA, un dispositif de contrôle bâti sur la route d’Arta, au niveau de l’actuel Camp Cheikh Osman, cette ceinture isola pendant plus d’une décennie Djibouti-ville de son arrière-pays, séparant ainsi des familles de leurs proches. Retour sur l’un des épisodes les plus marquants de la lutte pour la liberté.  

Nous sommes au milieu des années 1960. À travers l’Afrique, le vent de l’indépendance souffle et les anciennes colonies françaises accèdent, les unes après les autres, à la souveraineté. Mais pour Djibouti, alors Côte française des Somalis, la situation est bien différente.

Situé au carrefour de l’Afrique, du Moyen-Orient et des principales routes maritimes mondiales, ce territoire revêt une importance stratégique majeure pour la France, qui n’entend pas renoncer à cette position géographique exceptionnelle. Pour consolider son ancrage, Paris y installe l’une de ses plus importantes bases militaires hors d’Europe.

À Djibouti, alors Côte française des Somalis, les mouvements indépendantistes inspirés par les vagues de décolonisation qui traversent l’Afrique, prennent de l’ampleur à cette époque.

C’est dans ce contexte particulièrement tendu que le président français, le général Charles de Gaulle, effectue une visite officielle à Djibouti les 25 et 26 août 1966. À travers ce déplacement, il entend réaffirmer l’attachement de la France à ce territoire stratégique de la Corne de l’Afrique.

Mais dès son arrivée, il se heurte à une mobilisation sans précédent. Des milliers de Djiboutiens brandissent des pancartes et scandent des slogans réclamant l’indépendance et la reconnaissance de leur droit à la souveraineté.

Le lendemain matin, alors que la délégation française conduite par le président Charles de Gaulle envisage de se rendre au centre-ville pour s’exprimer devant la Chambre des députés, une foule dense brandissant des banderoles “Non à la France” l’accueil à son passage au cinéma Odéon. Des jets de pierres s’en suivent. La répression est immédiate.

Des unités de la Légion étrangère, de la gendarmerie mobile et des forces territoriales sont déployées dans la capitale. Des coups de feu ont éclaté. Plusieurs personnes parmi les indépendantistes perdent la vie, des nombreuses autres sont blessées. Ce jour-là, des blindés apparaissent dans les rues de Djibouti, image qui restera durablement gravée dans la mémoire collective.

Pour les mouvements nationalistes, ils marquent le début d’une nouvelle phase de la lutte pour la liberté.

Au lendemain des manifestations, l’administration coloniale prend des mesures de représailles. Interpellations, détentions et tortures sur le site de la poudrière, sis à proximité du quartier 7, pour certains, déportations hors de la frontière pour d’autres…

Le 14 septembre 1966, un arrêté instaure un couvre-feu dans l’ensemble des quartiers populaires de la capitale et interdit tout rassemblement de plus de cinq personnes dans le cercle de Djibouti. Les forces de maintien de l’ordre sont autorisées à faire usage de leurs armes contre les contrevenants au couvre-feu. Et le jour suivant, une répression féroce est déclenchée. La France entreprend des actions visant à isoler complètement la capitale de son arrière-pays. 

Un barbelé accompagné de champs de mines, autour de la capitale

Ainsi autour de Djibouti-ville est érigée une barrière continue destinée à contrôler tous les accès terrestres à la capitale.

La forme du Barrage évolue par la suite, de présence française qui suivent sa construction. Au début constitué d’un simple réseau barbelés (et de mines), on y ajoute progressivement des miradors, une piste qui le longe, une deuxième ligne de barbelés (le « pré-barrage »), puis une ligne continue de grillages « Gantois » (du nom du fabriquant), des barrières métalliques de trois mètres de haut. Il est surveillé en permanence par 450 hommes : 130 à 150 militaires français qui ont le droit d’ouvrir le feu lors des tentatives de franchissement Ils sont suppléés par 300 hommes de la gendarmerie et de la garde territoriale placés aux postes de contrôle.

Trois points d’entrée seulement demeurent autorisés : la route de Loyada, la route d’Arta et la ligne ferroviaire.

Pour les autorités françaises, il représente un instrument de sécurité.

Pour une grande partie des mouvements indépendantistes, il devient au contraire le symbole visible de la domination coloniale.

Sa présence rappelle quotidiennement l’existence d’un pouvoir qui contrôle les déplacements, surveille les populations et limite certaines libertés.

Dans les discours nationalistes des années 1970, le barrage apparaît fréquemment comme l’illustration des contradictions de la présence française dans le territoire.

Plus les revendications indépendantistes gagnent du terrain, plus son existence devient politiquement difficile à justifier.

Le barrage face à la montée de l’indépendance

À partir de 1967, la Côte française des Somalis devient le Territoire français des Afars et des Issas (TFAI).

Mais le changement de nom ne suffit pas à calmer les revendications. Au contraire. Les années suivantes sont marquées par la montée en puissance de la contestation politique. La création de la Ligue Populaire Africaine pour l’Indépendance (LPAI), l’activisme du Front de Libération de la Côte des Somalis (FLCS) et l’implication croissante de l’Organisation de l’Unité Africaine internationalisent progressivement la question djiboutienne.

Dans ce contexte, le barrage apparaît de plus en plus comme une réponse sécuritaire à un problème devenu essentiellement politique.Ni les barbelés ni les checkpoints ne parviennent à enrayer l’aspiration croissante à l’autodétermination.

Le 8 mai 1977, les électeurs du TFAI se prononcent massivement en faveur de l’indépendance.Le 27 juin 1977, la République de Djibouti voit officiellement le jour. Le barrage est démantelé. Les djiboutiens accèdent à la liberté tant attendue

Une mémoire encore vivante

Près de soixante ans après sa création, le barrage de Djibouti demeure l’un des symboles les plus puissants de la période coloniale tardive.

Pour ceux qui l’ont connu, il évoque les contrôles, les longues files d’attente, les restrictions de circulation et le climat de tension politique qui caractérisait les dernières années de la présence française.

Pour les historiens, il constitue une frontière dressée non pas entre deux États mais au cœur même d’un territoire, afin de contrôler sa population et de préserver un ordre colonial en voie d’effritement.

RACHID BAYLEH