Au terme de cette série consacrée à l’histoire et à l’actualité du franc Djibouti, une interrogation fondamentale s’impose : que nous enseigne réellement cette expérience monétaire singulière sur la notion même de souveraineté ? Pendant longtemps, les débats économiques ont opposé deux visions apparemment irréconciliables : d’un côté, l’idéal d’une monnaie nationale pleinement autonome, symbole ultime de l’indépendance politique ; de l’autre, les contraintes d’un monde interdépendant où la stabilité financière repose souvent sur des ancrages, des alliances et des compromis. Entre ces deux pôles, l’expérience djiboutienne dessine une troisième voie, plus nuancée, plus pragmatique et sans doute plus proche des réalités auxquelles sont confrontés de nombreux Etats contemporains.

Depuis sa création en 1949, le franc Djibouti a démontré qu’un pays pouvait préserver une capacité d’action significative sans pour autant disposer de tous les instruments classiques de la souveraineté monétaire. Cette trajectoire invite à dépasser les oppositions simplistes entre dépendance et indépendance, entre contrôle absolu et abandon de souveraineté. Elle suggère qu’une monnaie tire sa force moins de l’affirmation symbolique de son existence que de la confiance qu’elle inspire, de l’usage qu’en font les acteurs économiques et de la stabilité qu’elle garantit dans la durée. Cette réflexion résonne avec une acuité particulière dans l’Afrique d’aujourd’hui. Alors que les débats sur l’avenir du franc CFA, la mise en œuvre de l’ECO, l’internationalisation de nouvelles monnaies et la recomposition du système financier mondial se poursuivent, l’expérience djiboutienne offre un éclairage précieux. Non pas comme un modèle à reproduire mécaniquement, mais comme une démonstration qu’il existe plusieurs chemins vers l’autonomie économique, plusieurs manières de construire la crédibilité monétaire et plusieurs formes de souveraineté adaptées aux réalités de chaque nation.

Cette quatrième partie propose ainsi de tirer les leçons théoriques et pratiques de soixante-dix-sept années d’expérience monétaire. Elle invite à repenser la souveraineté non comme un absolu, mais comme une capacité à négocier intelligemment sa place dans un ordre international en perpétuelle mutation, à l’image de ce que Djibouti a su accomplir depuis la réforme fondatrice de mars 1949.

La souveraineté monétaire relationnelle :

Leçon Djiboutiennes pour les périphéries

Penser la souveraineté monétaire autrement : ce que l’expérience Djiboutienne enseigne aux débats contemporains sur l’autonomie financière des Etats moyens.

Une grille de lecture qui renverse les présupposés

Le concept central que mobilise  Aman, en s’appuyant sur les travaux de Bruno Théret, mérite d’être restitue pour mesurer sa portée actuelle.  La souveraineté monétaire relationnelle ne se confond ni avec la souveraineté pleine (théorique idéal des monnaies fiat nationales sous régime de change flottant) ni avec son abandon (dollarisation officielle, intégration à une zone monétaire dominée). Elle désigne la capacité d’un Etat à construire, par des arbitrages institutionnels successifs, un ordre monétaire reconnu, stable et fonctionnel – quitte  à renoncer à certains instruments classiques de politique monétaire pour préserver des marges d’action sur d’autres dimensions (fiscale, commerciale, réglementaire). Cette grille de lecture renverse plusieurs présupposés persistants dans le débat sur les monnaies africaines.

Premier renversement : la souveraineté n’est pas binaire

On la pense souvent comme un état (« avoir ou « ne pas avoir » sa monnaie nationale), alors qu’elle se présente plus fidèlement comme un continuum, fait de degrés et d’arbitrages. L’Etat qui dispose nominalement de sa propre devise mais qui ne peut en stabiliser le cours sans accumuler des dettes externes massives n’est pas plus souverain, en termes opératoires, qu’un Etat qui a accepte un ancrage rigide en échange de la crédibilité. La question pertinente n’est pas « ai-je ma monnaie ? » mais «  quelle marge de manœuvre cette configuration monétaire me laisse-t-elle effectivement ? »

Deuxième renversement : sortir, ce n’est pas mécaniquement  gagner

La sortie  d’un arrangement monétaire hérite de la colonisation n’implique pas mécaniquement un gain de souveraineté. Aman l’écrit explicitement : « ce transfert ne constitue pas nécessairement un renoncement, dès lors qu’il est délibéré et calculé »  La reforme de 1949 n’a pas fait gagner à Djibouti l’autonomie monétaire pleine – elle la fait d’une dépendance jugée invivable pour entrer dans une dépendance jugée gérable. Le critère du succès n’est pas l’indépendance, mais la transformation du jeu des contraintes en levier des stabilités.

Troisième renversement : la légitimité par l’usage

La légitimité d’une monnaie  ne  se  décrète pas, elle s’éprouve par l’usage. Les concepteurs du franc CFA en 1945, comme ceux du franc Djibouti en 1949, avaient une intuition partagée : sans acceptation sociale, sans confiance des opérateurs économiques, sans reconnaissance internationale, une monnaie  reste lettre morte. La différence entre les deux trajectoires tient à ceci que la première a parié sur l’imposition administrative, la seconde sur l’ancrage à une référence reconnue. A long terme, c’est la seconde qui a tenu –  ce qui n’enlève rien à la légitimité actuelle des projets de réforme du franc CFA, mais éclaire le défi qui les attend : construire la confiance avant la monnaie, plutôt que l’inverse.

Lectures contemporaines : l’ECO à l’aune de l’expérience Djiboutienne

Ces enseignements éclairent les débats contemporains sur la réforme du franc CFA et le projet ECD sous un angle inhabituel. Le débat sur l’avenir de la zone franc, ranimé par la consultation régionale tenue à Abidjan en mars 2026  et les prises de position publiques de mai 2026, oscille entre deux pôles : une monnaie unique régionale gérée par une banque centrale africaine indépendante, et une monnaie commune coordonnée entre Etats conservant leurs prérogatives. 

La sortie de l’Alliance des Etats du Sahel de la CEDEAO complique encore le paysage, ces trois pays continuant d’utiliser le franc CFA tout en rupture avec l’organisation régionale.

L’expérience Djiboutienne ne livre pas de solution clés – en – main pour ces débats – la situation d’un petit Etat portuaire et fortement intégré aux flux internationaux n’est pas transposable à des économies continentales. Mais  elle suggère quelques pistes  méthodologiques.

Trois pistes méthodologiques

D’abord, la séquence importe. La réforme  de 1949 n’est pas précédé l’analyse économique : elle l’a suivie. Dix-sept mois d’études techniques confidentielles, comparant systématiquement les avantages et les inconvénients de chaque option, ont permis d’arriver à un choix éclairé . La précipitation politique, dans les matières monétaires est souvent payée plus tard par des coûts d’ajustement disproportionnés. Le calendrier de l’ECO, sans cesse repoussé, témoigne en creux de cette exigence : on ne construit pas une  monnaie commune sans avoir préalablement convergé sur les fondamentaux macroéconomiques.

Ensuite, la lucidité géopolitique est constitutive du choix monétaire. La décision Djiboutienne de 1949 ne s’est pas faite contre la France, mais avec elle, à partir d’une lecture partagée des transformations du système monétaire international.

De même, les choix monétaires africaines de la prochaine décennie ne pourront ignorer ni  la  fragmentation croissante du système dollar, ni l’émergence d’alternatives chinoises et BRICS, ni les contraintes induites par les sanctions extraterritoriales.

Choisir une ancre, c’est aussi choisir un univers de pratiques financières et commerciales. Enfin la question de l’usage prime sur celle de l’émission. Aglietta et Orléan ont insisté sur cette dimension : une monnaie qui n’est pas utilisée n’est pas une monnaie. Les débats actuels sur le naira nigérian, le shilling kényan, le birr éthiopien ou le rand sud-africain confirment, chacun à leur manière, ce primat de la confiance pratique sur la souveraineté formelle. La meilleure architecture institutionnelle ne vaut rien si l’usage régional la délaisse au profit d’autres devises.

Une stabilité qui se réargumente à chaque cycle

Reste une question ouverte : la souveraineté monétaire relationnelle est-elle un état stable ou une phase de transition ? L’histoire djiboutienne suggère qu’elle peut durer soixante-dix-sept ans, et le système tient. Mais elle suggère aussi que cette durée n’est pas un acquis : à chaque transformation majeure de l’ordre monétaire international (Bretton Woods, post-1971, post-1999 avec l’euro, post-2008 avec l’expansion des devises de réserve, et probablement post-2025 avec la fragmentation actuelle), le cadre doit être réexaminé, réajusté, réargumenté.

Cette exigence vaut, à un niveau différent, pour l’ensemble des périphéries monétaires contemporaines. Penser leur autonomie ne consiste pas à brandir l’étendard d’une souveraineté absolue impossible, ni à se résigner à une dépendance subie. Elle consiste à construire patiemment des marges d’action dans un système dont elles ne définissent pas les règles principales – exactement ce que Djibouti a fait, sans tambour ni trompette, en mars 1949.

Postface

Une voix singulière dans les forums monétaires africains à venir

L’article de Moustapha Aman remet sous les projecteurs un épisode discret mais structurant de l’histoire institutionnelle de notre pays.

A l’heure où Djibouti accueille la diversification stratégique la plus dense du continent, où les débats monétaires africains traversent une phase de redéfinition, et où la fragmentation du système financier international ouvre des espaces nouveaux académique, c’est un outil de lecture du présent. La réforme de 1949 a montré qu’un petit territoire pouvait, dans les marges d’un ordre impérial vacillant, construire un ordre monétaire singulier – moins ambitieux que la souveraineté pleine, plus solide que la dépendance pure. Ce paradoxe heuristique mérite d’être rappelé chaque fois que se posent, sous des formes nouvelles, les questions de stabilité, d’arrimage et d’autonomie.

La République de Djibouti, dépositoire de cette expérience, possède peut-être à cet égard d’une voix singulière à porter dans les forums monétaires africains à venir : celle d’un pays qui, longtemps avant que les manuels d’économie ne formalisent les concepts, a expérimenté en pratique ce que les institutionnalistes appellent aujourd’hui la souveraineté relationnelle.