
À mesure que les tensions géopolitiques se multiplient autour des grands corridors maritimes, l’Inde s’impose progressivement comme l’un des acteurs incontournables de la sécurité des échanges internationaux. Du détroit d’Ormuz à Bab el-Mandeb, en passant par le détroit de Malacca, les principaux points de passage du commerce mondial sont soumis à des risques croissants. Dans ce contexte, la question n’est plus seulement de savoir qui contrôle ces passages stratégiques, mais qui est capable de contribuer à les maintenir ouverts, sûrs et accessibles. Par sa position géographique, sa puissance économique, le développement de sa marine et son réseau de partenariats, New Delhi apparaît de plus en plus comme une force de stabilisation de l’espace maritime indo-océanique.
UNE GÉOGRAPHIE QUI PLACE L’INDE AU CŒUR DU COMMERCE MONDIAL
La première force de l’Inde est sa géographie. Située au cœur de l’océan Indien, elle se trouve à la jonction des grandes régions qui structurent l’économie mondiale : les zones productrices d’énergie du Moyen-Orient, les économies émergentes d’Afrique et les puissances industrielles d’Asie orientale. Sa façade occidentale ouvre sur les routes maritimes reliant le golfe Persique à la mer Rouge, tandis que les îles Andaman-et-Nicobar lui donnent un accès stratégique aux abords du détroit de Malacca, véritable porte d’entrée entre l’océan Indien et le Pacifique.
Cette position prend une importance particulière dans un contexte marqué par la fragilité croissante des chaînes d’approvisionnement. Les attaques contre les navires commerciaux en mer Rouge ont montré à quel point une crise régionale pouvait rapidement produire des conséquences mondiales. Allongement des itinéraires, hausse des coûts du transport, perturbation des chaînes logistiques : les effets d’une instabilité maritime peuvent se faire sentir à des milliers de kilomètres du théâtre des opérations.
L’Inde est directement concernée par ces enjeux. Troisième consommateur mondial de pétrole, grand importateur de gaz naturel liquéfié et puissance majeure du raffinage, elle dépend elle-même de la sécurité des voies maritimes. Sa capacité de raffinage, estimée à environ 258 millions de tonnes par an, devrait atteindre près de 310 millions de tonnes à l’horizon 2030. Dans le même temps, les échanges entre l’Inde et les pays du Conseil de coopération du Golfe ont atteint environ 178 milliards de dollars en 2024-2025. Cette interdépendance économique renforce l’intérêt commun pour la stabilité des routes maritimes.
UNE MARINE QUI SE POSITIONNE COMME FORCE DE STABILISATION
Mais l’importance stratégique de l’Inde ne repose pas uniquement sur son poids économique. Depuis 2008, la marine indienne mène des opérations régulières de lutte contre la piraterie dans le golfe d’Aden et participe à la sécurisation des routes commerciales internationales. Des milliers de navires marchands et des dizaines de milliers de marins ont bénéficié de cette présence.
Lorsque les attaques contre les navires se sont intensifiées en 2024, New Delhi a renforcé son dispositif. Plus de trente bâtiments de guerre ont été mobilisés, avec des interventions lors de nombreux incidents et des opérations de sauvetage au profit de ressortissants de différentes nationalités. Des navires commerciaux transportant des cargaisons évaluées à plusieurs milliards de dollars ont également bénéficié d’escortes et d’une protection renforcée.
Cette évolution traduit un changement de dimension. L’Inde ne se contente plus de tirer profit du commerce maritime mondial : elle entend désormais contribuer activement à sa protection. Pour les États-Unis et les pays européens, mais aussi pour les partenaires du Moyen-Orient et de l’océan Indien, cette capacité constitue un atout stratégique majeur.
New Delhi renforce parallèlement ses infrastructures militaires dans les îles Andaman-et-Nicobar, afin de mieux surveiller les approches du détroit de Malacca et de consolider sa présence dans l’océan Indien. Cette politique répond notamment à la montée en puissance de la Chine dans cet espace maritime.
L’Inde dispose ainsi d’un profil particulier. Elle entretient des relations étroites avec les monarchies du Golfe, développe sa coopération avec Israël, approfondit son partenariat avec les États-Unis et renforce ses liens avec l’Afrique et l’Europe. Dans le même temps, elle conserve des relations avec l’Iran et la Russie, malgré les divergences qui peuvent exister avec ses partenaires occidentaux. Cette autonomie stratégique lui confère une marge de manœuvre diplomatique qui pourrait s’avérer précieuse dans la gestion des crises.
DE SABANG À BAB EL-MANDEB, UNE NOUVELLE ARCHITECTURE MARITIME
Cette stratégie prend une dimension particulière lorsqu’on observe l’ensemble du corridor maritime reliant l’Indo-Pacifique à l’océan Indien, à la mer Rouge et, au-delà, à l’Europe et à Israël. Au centre de cet espace se trouve le détroit de Bab el-Mandeb, passage essentiel entre l’océan Indien et la mer Rouge, dont l’importance stratégique s’est encore renforcée avec les perturbations du trafic maritime.
À l’autre extrémité de l’océan Indien, le port de Sabang, situé sur l’île de Weh, en Indonésie, pourrait également jouer un rôle dans cette architecture émergente. Pour l’heure, cette petite ville portuaire demeure essentiellement tournée vers le commerce local. Mais sa position, à proximité de l’entrée occidentale du détroit de Malacca, lui confère un potentiel stratégique considérable. Une part importante du commerce maritime mondial et des approvisionnements énergétiques de l’Asie orientale transite par cette voie.
Sabang pourrait ainsi servir de point d’appui logistique, de ravitaillement, de réparation et de surveillance maritime. Son développement pourrait également contribuer à l’aide humanitaire et aux opérations de secours en cas de catastrophe, tout en renforçant la résilience des chaînes d’approvisionnement.
Pour l’Inde, le port indonésien pourrait constituer une sorte de pendant occidental à son dispositif dans les îles Andaman-et-Nicobar. Alors que Port Blair et Campbell Bay permettent à New Delhi de surveiller les approches orientales du détroit de Malacca, Sabang pourrait renforcer la capacité de coopération sur son accès occidental.
Le développement du projet de Great Nicobar, avec la construction envisagée d’un port de transbordement, d’un aéroport et d’infrastructures associées, devrait encore accroître l’importance stratégique de cette zone. Dans ce cadre, Sabang pourrait être considéré non pas comme un avant-poste militaire concurrent, mais comme un complément à une architecture maritime fondée sur la coopération entre l’Inde et l’Indonésie.
Pour Jakarta, l’enjeu est toutefois de préserver le caractère commercial et civil du port. Sabang ne devrait pas être perçu comme une base navale militarisée, mais comme une infrastructure au service du développement régional, de la sécurité maritime, de la logistique et de l’assistance humanitaire. Une telle approche permettrait d’éviter une logique de confrontation tout en renforçant la surveillance des routes maritimes.
À terme, la coopération entre l’Inde et l’Indonésie pourrait ainsi contribuer à bâtir une architecture de sécurité maritime plus souple et plus résiliente dans l’est de l’océan Indien. La coordination des patrouilles, le partage d’informations et le développement d’infrastructures complémentaires pourraient offrir une réponse collective aux menaces qui pèsent sur le commerce mondial.
Dans un monde où les détroits stratégiques sont devenus des points de vulnérabilité majeurs, la puissance maritime ne se mesure donc plus uniquement au nombre de navires de guerre. Elle repose aussi sur la capacité à protéger les routes commerciales, à sécuriser les chaînes d’approvisionnement et à construire des partenariats durables. De l’Indo-Pacifique à Bab el-Mandeb, l’Inde semble vouloir occuper précisément cette position : celle d’une puissance maritime capable de relier les continents, de protéger les échanges et de contribuer à la stabilité d’un espace devenu essentiel à l’économie mondiale.








































