
Face à une intelligence artificielle qui redessine déjà les économies, les administrations et les sociétés, Djibouti entend accompagner cette révolution numérique plutôt que de se contenter d’être un simple utilisateur de technologies développées ailleurs. Au cours de la deuxième journée de son premier Forum national sur l’intelligence artificielle, experts, chercheurs, entrepreneurs et acteurs publics, réunis autour de plusieurs panels, ont débattu des moyens de développer une IA qui réponde aux besoins du pays.

Après une première journée consacrée à la vision et aux enjeux de l’intelligence artificielle, le 1er Forum national sur l’IA, organisé par le ministère délégué chargé de l’économie numérique et de l’innovation, en partenariat avec le secrétariat général du gouvernement, est entré jeudi dans une phase davantage consacrée aux échanges et aux discussions. Sur la scène de la salle de spectacle du Palais du peuple, les panels se sont succédé. Experts, chercheurs, hauts responsables d’institutions publiques et acteurs du secteur privé ont échangé autour d’une question centrale : comment Djibouti peut-il tirer parti de la révolution mondiale de l’intelligence artificielle ?
La réponse commence à prendre forme avec la présentation du Rapport d’évaluation de l’état de préparation à l’intelligence artificielle (RAM), réalisé avec l’appui de l’UNESCO. Le document situe Djibouti à un niveau de préparation qualifié d’« émergent ». En effet, le pays dispose déjà de plusieurs fondations : volonté politique, Vision Djibouti 2035, transformation numérique de l’État, Code du numérique, Start-Up Act, Autorité nationale de cybersécurité, connectivité internationale et position géostratégique. Mais plusieurs chantiers restent à consolider. Dans la salle, le contraste est particulièrement frappant. D’un côté, Djibouti bénéficie d’une position privilégiée sur les grandes routes numériques internationales, avec plusieurs câbles sous-marins et des infrastructures de données. De l’autre, son niveau de préparation à l’IA est évalué à environ 24,5 sur 100, alors que son indice de développement des technologies de l’information atteint 61,6. Le défi consiste donc désormais à transformer cet avantage infrastructurel en véritables capacités nationales en matière d’intelligence artificielle.

Du diagnostic à la feuille de route
C’est précisément l’objectif de la Stratégie nationale d’intelligence artificielle 2026-2030, présentée au cours de cette deuxième journée. Le diagnostic du RAM donne l’état des lieux. La SNIA, elle, trace la route à suivre.
L’ambition affichée est de faire de l’intelligence artificielle un levier « souverain, éthique et responsable » de modernisation de l’État, de compétitivité économique et d’inclusion sociale, avec, en ligne de mire, le positionnement de Djibouti comme hub numérique régional à l’horizon 2030.

Cinq grands piliers structurent cette stratégie : gouvernance et éthique ; capacités humaines, recherche et innovation ; données, infrastructures numériques et cybersécurité ; écosystème, partenariats et positionnement régional ; enfin, applications sectorielles.
Dans ce dernier domaine, les ambitions sont très concrètes : administration, ports et logistique, santé, éducation, économie numérique, sécurité civile et gestion des risques sont identifiés comme des secteurs prioritaires.
Sa mise en œuvre doit être progressive. Les années 2026-2027 doivent poser les fondations institutionnelles, humaines et techniques et permettre le lancement des premiers projets pilotes. Au cours de la période 2028-2029, il sera question de renforcer les capacités et de généraliser progressivement les usages dans les secteurs prioritaires. Et, à l’horizon 2030, l’IA devrait être intégrée à l’action publique et au développement économique.
Après cette présentation stratégique, place aux échanges
Cinq panels thématiques viennent donner de la chair à cette feuille de route. Le premier s’intéresse à la gouvernance d’une IA éthique, souveraine et sécurisée. Une question devenue incontournable alors que les administrations et les entreprises sont appelées à multiplier les usages de l’intelligence artificielle.
Le second s’intéresse à l’innovation, à la transformation de l’économie et à la résilience. Ici, les débats prennent une dimension concrète et permettent d’illustrer cette transition.
Dans les ports, sur les routes, l’IA est déjà là. Le directeur général de Djibouti Port Corridor Road (DPCR), Abdi Ibrahim Farah, a présenté au public le CorridorVision, une solution intelligente destinée à surveiller et à gérer l’état des infrastructures routières.
L’exemple est révélateur. À Djibouti, l’intelligence artificielle ne se résume déjà plus aux assistants conversationnels ou aux technologies venues de la SiliconValley. Elle commence à trouver des applications dans des secteurs directement liés à l’économie du pays.
Le Djibouti Ports Community System et le projet Corridor Vision AI constituent notamment des exemples émergents dans le domaine de la logistique.
Le troisième panel place au centre une ressource essentielle : le capital humain. Car derrière les algorithmes, les plateformes et les infrastructures, il faut des femmes et des hommes capables de concevoir, d’utiliser et de contrôler ces technologies.
Les discussions portent ainsi sur les programmes scolaires, la formation des enseignants, l’enseignement supérieur, la recherche, les infrastructures de calcul, les partenariats académiques et les nouveaux métiers générés par l’IA. L’enjeu est clair : préparer dès aujourd’hui les compétences dont le pays aura besoin demain.
Cette ambition trouve déjà quelques concrétisations. L’Université de Djibouti a ouvert, en septembre 2025, un Master consacré à l’« Intelligence artificielle et modélisation des données », avec des enseignements portant notamment sur l’apprentissage automatique, les données massives et le traitement automatique des langues. L’ouverture annoncée de l’École 42 en janvier 2027 devrait constituer une nouvelle étape dans le développement des compétences numériques.
Quand l’IA parle les langues locales
Le quatrième panel évoque une intelligence artificielle adaptée au contexte djiboutien. Elle doit être capable de parler avec les citoyens dans leurs langues locales : le somali, l’afar et l’arabe.
Le quatrième panel était justement consacré à l’IA inclusive, avec un accent mis sur les langues nationales, la culture, la santé et les services publics.
Les panélistes ont également abordé le patrimoine numérique, le genre, le handicap, la santé numérique et l’accès équitable aux technologies.
Une présentation du Journal officiel électronique en somali, en arabe et en afar a suivi, montrant ainsi que la transformation numérique ne doit pas créer une nouvelle fracture entre ceux qui maîtrisent les technologies et ceux qui en sont éloignés.
Dans cette course mondiale où les technologies évoluent à grande vitesse, le premier Forum national sur l’intelligence artificielle aura donc surtout permis à Djibouti de passer de la phase de réflexion à celle de l’élaboration d’une stratégie nationale dans le domaine de l’intelligence artificielle.
Reste maintenant de transformer les infrastructures existantes en compétences, les données en solutions et les ambitions en usages concrets. Car si Djibouti dispose déjà des atouts pour devenir un hub numérique régional, l’échéance de 2030 dira surtout si le pays aura réussi à faire de l’intelligence artificielle un outil national au service de son développement.
RACHID BAYLEH










































