
De la 169ᵉ place mondiale atteinte en 1994 à la 196ᵉ aujourd’hui, le football djiboutien peine encore à transformer les investissements consentis dans les infrastructures, la formation et l’organisation des compétitions en performances sportives durables.
Les lourdes défaites de la sélection A dans les qualifications de la Coupe du monde 2026 et de la CAN 2027, la faiblesse du championnat, le nombre encore limité de clubs véritablement structurés et la faible exportation des joueurs posent une même question : le football djiboutien dispose-t-il les fondations nécessaires pour franchir un véritable cap sportif ?

Le paradoxe est devenu difficile à ignorer. Sur le plan institutionnel, la Fédération djiboutienne de football (FDF) peut mettre en avant des infrastructures nouvelles, une académie résidentielle d’excellence, des formations d’entraîneurs, des mini-terrains et une organisation qui s’est considérablement étoffée. Sur le terrain, en revanche, les résultats de la sélection nationale continuent de raconter une histoire beaucoup moins flatteuse.
Le classement FIFA constitue à cet égard un premier indicateur. Au 20 juillet 2026, Djibouti occupe la 196ᵉ place mondiale, avec 854 points. Le pays est très loin de son meilleur classement historique, la 169ᵉ place atteinte en décembre 1994. Il a également connu le 203ᵉ rang en 2015.

Autrement dit, malgré les évolutions enregistrées dans l’environnement du football national, Djibouti reste installé dans la partie la plus basse de la hiérarchie mondiale. Le classement FIFA n’est certes pas à lui seul une mesure exhaustive du niveau d’une fédération. Mais lorsqu’il se conjugue avec les résultats des sélections et les performances des clubs, il devient un révélateur difficile à contourner.
Une sélection A toujours à la peine
Les dernières compétitions internationales illustrent cette difficulté. Dans les qualifications africaines pour la Coupe du monde 2026, les Requins de la Mer Rouge ont terminé très loin de la course à la qualification. Dans le groupe A, Djibouti a notamment subi une lourde défaite 4-1 contre le Faso en mars 2025, avant de s’incliner 6-1 face à l’Éthiopie quelques jours plus tard. À la reprise de la compétition, les Djiboutiens ont encore été battus 6-0 par le Burkina Faso, puis 2-0 par la Guinée-Bissau en septembre 2025. Après six journées de cette compétition, Djibouti ne comptait qu’un seul point et occupait la dernière place du groupe. Le constat est moins sévère dans la qualification pour la CAN 2027. Opposée au Soudan du Sud au tour préliminaire, la sélection djiboutienne est battue par le score de 4-0 à l’aller, avant de s’imposer 1-0 au retour. Cette victoire constitue un motif de satisfaction, mais elle n’a pas suffi à empêcher l’élimination, le Soudan du Sud s’imposant sur l’ensemble des deux matches. Ce sont précisément ces résultats qui alimentent le débat actuel : comment expliquer que les investissements réalisés depuis plusieurs années ne se traduisent pas encore par une sélection plus compétitive ?

Un championnat plus organisé, mais encoreloin du professionnalisme
Le championnat national constitue l’autre grand thermomètre du football djiboutien.
La première division 2025-2026 compte 10 clubs (AS PORT, ASAS Djibouti Télécom, Garde-Côtes Al Gamil, Arta, FC Gendarmerie, FC DIKHIL SGTD, FC GR SIAF, AS ARTA SOLAR 7, Obock et l’AJ Sapeur-Pompier) avec une formule de championnat aller-retour. L’AS Port a remporté le titre de la saison, succédant à l’ASAS Djibouti Télécom, championne en 2024-2025. Et celui de 2025-2026 qui sera joué en octobre prochain opposera le club de la Garde-Républicaine à l’ASAS Djibouti-Télécom. Cette continuité montre que le championnat existe, se structure et produit une compétition régulière. La FDF organise par ailleurs plusieurs niveaux : D1, D2, D3, compétitions de jeunes, football féminin, ligues régionales, futsal et beach soccer. Ses règlements prévoient également des mécanismes de licences pour les clubs.
Mais organiser une compétition n’est pas encore construire un véritable championnat professionnel.

La question centrale est celle du nombre de clubs réellement structurés. Sur les dix équipes de D1, toutes ne disposent pas du même niveau d’organisation, de ressources, d’encadrement, de formation des jeunes, d’infrastructures ou de capacité administrative.
Il serait donc excessif de considérer les dix pensionnaires de D1 comme dix clubs professionnels pleinement opérationnels. Le nombre de clubs participant à l’élite est connu ; celui des clubs répondant à tous les standards d’un club professionnel moderne est nettement plus difficile à établir, faute de publication régulière et exhaustive des comptes, contrats, budgets et licences détaillées de chaque formation. C’est probablement l’un des principaux chantiers du football djiboutien : passer d’un championnat organisé par la fédération à un championnat porté par des clubs capables de fonctionner comme de véritables entreprises sportives.

Des finances encore difficiles à mesurer
Le problème financier est lié à cette faiblesse structurelle. La FDF affirme avoir doublé récemment les subventions versées aux clubs, ainsi que les primes des compétitions et les indemnités des officiels. Elle met également en avant l’appui de la FIFA, de la CAF et des pouvoirs publics. Ces efforts constituent indéniablement un soutien important. Mais ils ne suffisent pas nécessairement à créer une économie du football.
Un club véritablement professionnel ne peut dépendre principalement de subventions. Il doit pouvoir générer des ressources propres : sponsoring, billetterie, droits commerciaux, formation, transferts de joueurs, merchandising ou partenariats.
Or, à Djibouti, le marché reste étroit. La faible affluence autour de certaines rencontres, l’absence d’un marché de transferts et le nombre limité de partenaires privés capables d’investir durablement dans les clubs réduisent considérablement les possibilités de profession.
La question n’est donc pas seulement de savoir combien d’argent arrive dans le football, mais quelle part de cet argent permet de créer des structures sportives capables de survivre indépendamment des financements institutionnels.
L’autre faiblesse : l’exportation des talents
Un autre indicateur permet de mesurer la profondeur réelle du football national : le nombre de joueurs djiboutiens évoluant à l’étranger. Les bases de données internationales spécialisées recensent actuellement un peu moins d’une demi-douzaine de footballeurs d’origine djiboutienne évoluant dans des clubs européens, parmi lesquels, Warsama Hassan, Kahin Dahir, Yusuf Ismail, Mouad Hassan et dernièrement Reyeh Ahmed. Le chiffre reste faible si on le compare à celui des pays africains qui ont réussi à construire des filières d’exportation de talents vers l’Europe, le Moyen-Orient ou les championnats africains les plus compétitifs.
C’est pourtant l’un des leviers essentiels pour améliorer la sélection A. Plus les joueurs sont confrontés quotidiennement à des environnements professionnels exigeants, plus ils accumulent expérience, intensité et tactique.
L’arrivée de jeunes binationaux formés à l’étranger, à l’image de la récente intégration de l’attaquant britanno-djiboutien Reyeh Ahmed dans la sélection nationale, peut constituer une solution à court terme. Mais elle ne saurait remplacer une véritable politique de formation et d’exportation des talents locaux.
Les jeunes : le chantier qui peut changer la donne
C’est probablement sur ce terrain que se trouve le principal motif d’espoir. La FDF affirme avoir créé une Académie d’Excellence résidentielle à Douda, destinée à accueillir, former et encadrer de jeunes joueurs. Elle a également obtenu le label FIFA Talent Academy et développé des programmes de détection. Des nombreux entraîneurs auraient par ailleurs été formés, de la licence D à la licence A, selon le bilan présenté par la fédération. Pour autant, le palmarès international des sélections de jeunes reste encore limité. Les équipes djiboutiennes participent aux compétitions régionales de la CECAFA et aux qualifications continentales, mais n’ont pas encore remporté de titre majeur ni obtenu de qualification historique pour une phase finale de CAN de jeunes.
Un résultat mérite néanmoins d’être souligné : lors des qualifications CECAFA de la CAN U17, Djibouti avait atteint la phase à élimination directe après avoir notamment obtenu un nul 1-1 contre la Tanzanie, résultat qui lui avait permis de franchir la phase de groupes. Cette progression doit désormais être transformée en résultats réguliers. L’académie ne sera jugée ni sur ses bâtiments ni sur ses équipements, mais sur sa capacité à produire, dans cinq ou dix ans, des joueurs capables d’intégrer durablement des clubs professionnels et la sélection A.
Le football féminin avance, mais demeure fragile
Le football féminin constitue une autre évolution notable. La stratégie football féminin 2025/2028 a pour objet « de développer et d’organiser sur tout le territoire de la République de Djibouti, le football féminin sous toutes ses formes, actuelles et à venir, en intégrant à ses actions les fonctions sociales et éducatives de la pratique afin que le football féminin soit un support de citoyenneté»
Le championnat féminin existe depuis plusieurs années et continue de s’élargir. Pour la saison 2024-2025, la D1 féminine comptait neuf équipes, avec notamment IFTIN, FC UJECO, FC Hodan/SGTD, UJQ4/Air Djibouti, Quartier 6, Ali-Sabieh, AS Kartileh FF, AJJ et FC Okar. La saison a toutefois illustré un championnat à deux vitesses. Les écarts de niveau sont considérables : IFTIN a terminé avec 44 points et 203 buts inscrits, tandis que certaines équipes ont encaissé plus d’une centaine de buts.
Ces écarts montrent que la quantité progresse plus vite que la compétitivité. La sélection féminine, elle, demeure encore très éloignée du niveau continental. Créée dans les années 2000, elle a longtemps été confrontée à une activité internationale limitée. Le classement FIFA féminin reste très bas et les résultats régionaux demeurent difficiles. Mais l’émergence des catégories de jeunes constitue une évolution importante. La FDF développe désormais des compétitions féminines U15 et U17, tandis que les sélections de jeunes participent aux tournois CECAFA.
L’enjeu est désormais de transformer cette dynamique en véritable filière féminine : détection, formation, encadrement, compétitions régulières et, surtout, accès à des expériences internationales.
Le vrai test commence maintenant
Au fond, le débat autour de la FDF ne devrait pas opposer artificiellement infrastructures et résultats. Les deux sont liés. La fédération a incontestablement développé l’écosystème du football : compétitions multiples, formations, infrastructures, académie, licences et football féminin. Mais l’objectif ultime d’une politique sportive reste la performance. Or, aujourd’hui, les indicateurs les plus visibles — classement FIFA, résultats de la sélection A, absence de qualification pour les grandes phases finales, faible exportation des joueurs et écarts considérables dans les championnats — montrent que la transformation structurelle n’a pas encore produit la transformation sportive espérée.
La prochaine étape sera donc décisive. Il ne s’agit plus seulement de construire des terrains ou d’organiser des compétitions, mais de faire émerger des clubs financièrement viables, des entraîneurs mieux spécialisés, une filière de jeunes performante et un véritable marché pour les joueurs djiboutiens. Le chantier est immense, mais les fondations existent désormais davantage qu’il y a une décennie.
Reste la question essentielle : La République de Djibouti saura-t-elle transformer ses investissements dans le football en joueurs de haut niveau, en clubs compétitifs et, surtout, en une sélection nationale capable de quitter durablement les profondeurs du classement FIFA ?
C’est à cette seule condition que le football djiboutien pourra véritablement parler de changement de dimension.
Rachid Bayleh









































