Depuis plusieurs jours, la Fédération djiboutienne de football (FDF) et son président, Souleiman Hassan Waberi, se retrouvent au cœur d’une tempête médiatique sur les réseaux sociaux. Les critiques pointent la faiblesse persistante de la sélection nationale et du championnat, mettant en cause la gouvernance de l’instance, son bilan sportif et la longévité de son président, aux commandes du football national depuis près de quatorze ans. À l’inverse, ses défenseurs mettent en avant un bilan marqué par le développement des infrastructures, la formation des jeunes, l’essor du football féminin, la professionnalisation de l’encadrement et une présence renforcée de Djibouti dans les instances internationales. Entre ces deux lectures radicalement opposées, une question s’impose : après près de quatorze années de présidence, quel est réellement le bilan de Souleiman Hassan Waberi et, surtout, où en est aujourd’hui le football djiboutien ?

La polémique trouve son origine dans une série de publications du journaliste sportif français Romain Molina sur Sport News Africa (SNA), plateforme spécialisée dans l’actualité du football africain. Dans l’une de ses publications, Molina s’interroge directement sur la capacité de la Fédération djiboutienne de football (FDF), dirigée par Souleiman Hassan Waberi, à « continuer longtemps » à fonctionner de la manière qu’il dénonce. Le message est rapidement repris par plusieurs pages et internautes djiboutiens, contribuant à propulser le sujet au centre des discussions sur les réseaux sociaux.

Dans une autre publication, le journaliste adopte un ton encore plus sévère, évoquant un « football qui se meurt » et mettant directement en cause la gouvernance de la Fédération et son président. En quelques heures, l’article est largement relayé, commenté et partagé, faisant émerger deux lectures diamétralement opposées de la situation du football djiboutien.

D’un côté, des internautes dénoncent des résultats sportifs jugés insuffisants au regard des près de quatorze années passées par Souleiman Hassan Waberi à la tête de la FDF. Ils pointent notamment les performances de la sélection nationale, le niveau du championnat et, plus largement, l’absence de véritable décollage du football djiboutien sur la scène continentale. De l’autre, ses défenseurs récusent cette lecture qu’ils jugent réductrice et rappellent les transformations opérées au cours de ces dernières années : infrastructures, formation des jeunes, développement du football féminin, professionnalisation de l’encadrement et rayonnement accru de Djibouti au sein des instances internationales.

C’est précisément dans cet écart entre la faiblesse sur le terrain de l’équipe nationale et du championnat et les avancées réalisées sur le plan institutionnel que se situe le véritable enjeu de la polémique.

Mais pour comprendre le sujet, il faut revenir en arrière, à la période précédant l’arrivée de Souleiman Hassan Waberi. Lorsqu’il accède à la tête de l’institution, le football djiboutien traversait une période de turbulences marquée par des difficultés structurelles majeures.

Des transformations institutionnelles et matérielles sur la balance

Pour comprendre le camp de ses soutiens, il suffit d’observer les transformations institutionnelles et matérielles réalisées durant cette période.

Le chantier le plus emblématique est sans doute celui de l’Académie d’Excellence de football de Douda. Construite dans le cadre du programme Forward de la FIFA, elle dispose de terrains, de dortoirs, de salles de classe, d’espaces administratifs et de structures destinées à l’encadrement des jeunes joueurs et joueuses.

L’académie a officiellement été inaugurée en novembre 2025. La FIFA la présente comme l’une des structures africaines de référence de son programme de développement des talents. La première promotion comptait 40 jeunes, dont 20 filles.

Pour les partisans de Waberi, cette réalisation change profondément la donne. Pendant longtemps, l’un des problèmes du football djiboutien était précisément l’absence d’une véritable filière structurée permettant de détecter un enfant, de l’accompagner, de le former et, éventuellement, de le conduire jusqu’aux sélections nationales. La FDF a également développé des centres de perfectionnement dans les régions et organise régulièrement des opérations de détection. En avril 2026, plus de 200 jeunes talents issus notamment des centres régionaux et du championnat ont ainsi été réunis dans le cadre d’une opération de détection.

Du football scolaire au Talent Development Scheme

L’un des axes majeurs de la politique fédérale est la détection précoce.

Depuis l’arrivée de Waberi, la FDF travaille avec le ministère de l’Éducation nationale dans le cadre d’actions permettant d’identifier les jeunes talents dans les écoles et les collèges. La Fédération indique qu’une convention avec le MENFOP existe depuis 2013 pour soutenir cette démarche.

Cette stratégie s’est progressivement articulée avec le programme Talent Development Scheme (TDS) de la FIFA.

En mars 2026, une formation destinée aux entraîneurs des centres de perfectionnement des cinq régions et de la capitale, ainsi qu’aux techniciens des sélections de jeunes, a été organisée à l’Académie de Douda. L’objectif affiché était d’harmoniser les méthodes de formation et d’élever le niveau des jeunes joueurs.

Pour les défenseurs de Waberi, c’est précisément ce travail de fond qui ne peut être évalué uniquement à travers les résultats immédiats de l’équipe A.

Les infrastructures : l’autre argument fort

La FIFA elle-même fournit des éléments permettant de mesurer l’importance des investissements réalisés à Djibouti. Selon ses données, le programme Forward a engagé plusieurs millions de dollars dans le développement du football djiboutien, avec une forte concentration sur les infrastructures. La FIFA fait état de plus de 4,9 millions de dollars engagés dans les infrastructures, ainsi que de financements consacrés au renforcement des capacités, aux sélections nationales et aux compétitions. Elle recense notamment trois centres techniques et huit terrains dans le cadre de ces investissements.

À cela s’ajoutent les projets développés dans les régions. En 2025, la FDF a notamment annoncé des terrains à Arta et Dikhil, ainsi que des terrains en gazon synthétique dans les collèges de la Palmeraie et de Dogley, dans le cadre du programme FIFA Arena et d’un partenariat avec le MENFOP.

Ces réalisations viennent ainsi nuancer fortement l’idée d’un bilan réduit à l’absence de résultats sportifs. Elles ne permettent toutefois pas, à elles seules, de trancher la question de l’efficacité globale de la politique fédérale.

Mais elles ne suffisent pas non plus, à elles seules, à démontrer que le football djiboutien a franchi un véritable cap sur le plan de la haute compétition.

Le football féminin et les nouvelles disciplines

Autre argument régulièrement avancé par les soutiens de la direction actuelle : la diversification du football.

La FDF a développé les compétitions de jeunes, notamment dans les catégories U13, U15, U17 et U20, chez les garçons comme chez les filles. Elle a également travaillé au développement du futsal et du beach soccer.

Le football féminin occupe une place plus importante qu’auparavant dans l’organisation fédérale. La FIFA recense aujourd’hui une vice-présidente djiboutienne au sein de l’organisation de la FDF et des responsabilités spécifiques liées aux compétitions féminines de jeunes.

En 2026, le championnat féminin de première division a également repris, avec plusieurs rencontres dès la première journée.

Dans le domaine de l’arbitrage, la FDF a multiplié les formations. En avril 2026, une formation FIFA consacrée à l’arbitrage du beach soccer a notamment été clôturée à l’Académie de Douda.

Le problème n’est peut-être pas uniquement la Fédération

Le développement d’un football national ne dépend pas d’une fédération seule. Il repose sur un écosystème : clubs, infrastructures, écoles, entraîneurs, sponsors, collectivités, entreprises, médias, formation des arbitres, médecine sportive et surtout débouchés professionnels pour les joueurs.

Djibouti fait face à des contraintes structurelles considérables : bassin de population limité, économie sportive réduite, manque de clubs véritablement professionnalisés, faible exposition internationale des joueurs et difficultés à retenir les meilleurs talents.

Le cas de Warsama Hassan illustre d’ailleurs qu’un joueur djiboutien peut atteindre le football professionnel européen lorsqu’il bénéficie d’une formation adaptée. Formé notamment au Standard de Liège puis au KRC Genk, il a ensuite signé professionnellement au RFC Seraing.

La question devient alors : comment multiplier les Warsama Hassan ?

C’est précisément à cette question que l’Académie de Douda devra apporter une réponse.

Une Fédération devenue beaucoup plus influente à l’international

Un autre élément est rarement contesté : sous Waberi, la FDF a gagné en visibilité internationale.

Souleiman Hassan Waberi siège aujourd’hui au Conseil de la FIFA et est également délégué du Conseil au sein de la commission du futsal.

En 2025, la FIFA lui a confié la supervision des élections de la Fédération tanzanienne de football, signe d’une certaine reconnaissance de son expérience institutionnelle.

Cette ascension internationale constitue un motif de fierté pour ses soutiens. Mais elle nourrit aussi une critique récurrente : la présence d’un Djiboutien dans les hautes instances du football mondial doit-elle nécessairement se traduire par de meilleurs résultats de la sélection nationale ?

La réponse est non. Une influence institutionnelle et une performance sportive sont deux indicateurs différents.

Le véritable test sera désormais l’académie

Les infrastructures sont là. Les programmes de formation existent. Les centres de perfectionnement se développent. Le football féminin progresse. Les entraîneurs et les arbitres bénéficient de formations internationales. La FIFA reconnaît elle-même les progrès accomplis en matière d’infrastructures, de football de base et de développement des joueurs.

Mais ces investissements doivent maintenant produire des résultats mesurables.

Dans cinq ou dix ans, il faudra pouvoir compter davantage de joueurs djiboutiens dans des championnats professionnels étrangers, une sélection nationale compétitive, un championnat local plus structuré, des clubs financièrement solides et une véritable pyramide de formation allant de l’école aux sélections nationales.

C’est là que se jouera le véritable jugement sur l’ère Waberi.

RACHID BAYLEH