Il existe des lieux que la géographie a condamnés à l’importance. Bab-el-Mandeb est de ceux-là. Vingt-neuf kilomètres de détroit entre l’Afrique et la péninsule arabique, entre la mer Rouge et le golfe d’Aden et, sur sa rive africaine, la république de Djibouti, 23 200 km² que l’histoire a façonné autant qu’il l’a façonnée. Depuis la première implantation française en 1862 jusqu’à ce 49ᵉ anniversaire de l’indépendance, Djibouti n’a jamais été un simple territoire. Elle a été un verrou, un enjeu, une monnaie. Et depuis 1977, une nation qui a appris à faire de cette position une doctrine.

1862–1977 : la France et le verrou du monde

Lorsque le capitaine de frégate Fleuriot de Langle négocie en 1862 la cession d’Obock aux chefs afars, la logique n’est pas coloniale au sens classique du terme. La France ne cherche pas des terres à exploiter ni une population à administrer. Elle cherche un point d’appui sur la route des Indes, une tête de pont entre Suez dont le canal est en construction et Aden, déjà aux mains des Britanniques. Bab-el-Mandeb n’est pas encore nommé dans les dépêches diplomatiques, mais c’est lui que Paris veut tenir. L’ouverture du canal de Suez en 1869 change tout. La Méditerranée rejoint la mer Rouge. Le trafic maritime mondial se réorganise autour de cet axe. Et le détroit de Bab-el-Mandeb, jusqu’alors secondaire, devient soudain le passage obligé de l’empire commercial britannique, de la marine française, des intérêts italiens, ottomans, éthiopiens. Ce bout d’Afrique aride, que ses habitants nomment Djibouti du somali, devient l’objet de négociations entre les chancelleries européennes.

En 1888, Apres Obock, Leonce Lagarde fonde la ville de Djibouti sur la rive sud du golfe de Tadjourah. En 1894, il en devient gouverneur. La Côte française des Somalis prend forme. Puis, en 1917, l’inauguration du chemin de fer Djibouti–Addis-Abeba change à nouveau la donne : la colonie n’est plus seulement un point sur la carte maritime. Elle est devenue la seule fenêtre de l’Éthiopie enclavée sur la mer. La géographie commande toujours, mais elle s’est complexifiée. Djibouti cumule désormais deux fonctions : verrou maritime et poumon terrestre.

Pendant toute la période coloniale, les Français gèrent ce territoire avec la prudence des gardiens d’un bien rare. Ils n’y investissent pas massivement. Ils ne le développent pas. Ils le maintiennent. Deux référendums en 1958 et en 1967 organisent la fiction d’un choix populaire. Les deux fois, dans des conditions contestées, la population vote pour le maintien dans le giron français. Paris sait ce qu’elle tient. Ce n’est pas une colonie ordinaire. C’est un actif stratégique.

1977 : l’indépendance

ou la souveraineté sur le passage

Le 27 juin 1977, El Hadj Hassan Gouled Aptidon proclame l’indépendance de la République de Djibouti. L’événement est historique, mais il n’est pas une rupture géographique. Le détroit de Bab-el-Mandeb reste ce qu’il a toujours été. Ce qui change, c’est qui en bénéficie. Pour la première fois depuis 1862, c’est un peuple africain dans toute sa dualité afar et somali qui hérite de la rente que sa position engendre. La jeune république naît dans un environnement régional hostile. La Corne de l’Afrique est en feu : guerre de l’Ogaden entre l’Éthiopie et la Somalie (1977–1978), , irrédentisme somalien qui menace les frontières. La république de Djibouti, État de 450 000 habitants d’environ à l’époque, sans armée significative, sans ressources naturelles, se retrouve au centre d’une région du monde en guerre. Sa survie passe par un choix stratégique fondamental : la neutralité. Ne jamais choisir un camp. Être indispensable à tous.

Hassan Gouled négocie avec Paris le maintien d’une présence militaire française. Ce n’est pas un aveu de faiblesse. C’est un calcul : la France, en gardant des troupes à Djibouti, garantit la sécurité du pays sans que celui-ci ait à financer une armée. Le rapport de force, formellement inchangé en apparence, est profondément différent dans sa nature.

La guerre froide dans le détroit,

Djibouti comme enjeu global

La décennie 1980 place Bab-el-Mandeb au cœur de la rivalité soviéto-américaine. L’URSS est installée au Yémen du Sud. Elle a des positions en Éthiopie marxiste. Les États-Unis cherchent des points d’appui sur la rive africaine. Djibouti, formellement non aligné, joue sa partition avec maîtrise. Djibouti accueille déjà les Français déjà, et entretient des liens avec Washington, maintien des relations diplomatiques avec Moscou.

Cette période forge le modèle djiboutien dans sa version aboutie : une petite puissance qui tire sa force non pas de sa capacité de coercition, mais de son irremplaçabilité géographique. Aucune des grandes puissances présentes dans la région ne peut se permettre de déstabiliser Djibouti. Ce serait déstabiliser le passage lui-même. La vulnérabilité apparente du pays devient sa principale protection. 

1999–2017 : Ismail Omar Guelleh

et la mondialisation du modèle

L’arrivée de son Excellence Ismail Omar Guelleh à la magistrature suprême en 1999 coïncide avec une transformation profonde de l’économie mondiale. La mondialisation accélère. Le commerce maritime explose. Les grands armateurs mondiaux cherchent des hubs logistiques stratégiquement placés. Djibouti est exactement cela. Sous la conduite d’IOG, le pays engage un tournant infrastructurel majeur : modernisation et extension du port, développement du terminal pétrolier, puis du Doraleh Container Terminal. En 2001, quelques semaines après les attentats du 11 septembre, les États-Unis négocient l’installation de Camp Lemonnier, leur seule base militaire permanente en Afrique. Djibouti devient officiellement le pivot de la stratégie antiterroriste américaine dans la Corne de l’Afrique et au Yémen. La France est déjà là. Les autres arrivent.

En 2017, la Chine inaugure sa première base militaire hors de ses frontières, à Obock, face à la ville de Djibouti. La même année, le chemin de fer Djibouti–Addis-Abeba, rénové et électrifié par Pékin dans le cadre de la Belt and Road Initiative, est inauguré. Le Japon, l’Italie, l’Espagne complètent le tableau. Cinq drapeaux de puissances militaires mondiales, plantés sur moins de 23 000 km². Aucun État africain de cette taille n’a jamais attiré une telle concentration de présences stratégiques. Élisée Reclus avait raison : la géographie, ici, est devenue l’histoire elle-même.

2023–2026 : la crise houthie et le retour

du détroit au centre du monde

Fin 2023, Le mouvement yéménite Ansar Allah du Yémen entame une campagne de tirs de missiles et d’attaques de drones contre le trafic commercial en mer Rouge, en réponse aux bombardements israéliens sur Gaza. En quelques semaines, le détroit de Bab-el-Mandeb devient le point le plus surveillé de la planète. Trafic en chute de plus de 50 %. Primes d’assurance multipliées par dix. Armateurs redéroutant leurs flottes par le cap de Bonne-Espérance, ajoutant deux semaines de transit et des millions de dollars de surcoûts.

Pour Djibouti, ce facteur exogène est à double tranchant. Le trafic portuaire recule. Les recettes fiscales fléchissent. Mais la visibilité stratégique du pays n’a jamais été aussi haute. Toutes les chancelleries regardent dans cette direction. La marine américaine renforce sa présence. La marine française participe à l’opération Aspides. Et Djibouti, avec la discrétion qui est sa marque, gère l’afflux de demandes, les rotations de navires, les échanges de renseignements. Elle est, une fois de plus, indispensable. Cette crise va impacter le modèle économique, en occurrence l’architecture portuaire. Une économie dont plus de 70 % du PIB dépend des activités portuaires et logistiques reste vulnérable aux chocs extérieurs qu’elle ne contrôle pas.

Cent soixante-quatre ans après la première implantation française à Obock, quarante-neuf ans après la proclamation de l’indépendance, Djibouti reste ce qu’elle a toujours été : un verrou sur lequel l’histoire s’est constituée. Elle n’a pas choisi sa géographie. Mais en près d’un demi-siècle de souveraineté, elle a réussi à en faire une stratégie. À transformer une donnée physique en doctrine politique. À convertir la contrainte géographique en levier diplomatique.

Élisée Reclus, qui n’a jamais posé le pied à Bab-el-Mandeb, avait pourtant tout compris : L’histoire n’est que la géographie dans le temps, comme la géographie n’est que la géographie dans l’espace. Djibouti en est la démonstration la plus accomplie. Son histoire n’est pas faite de batailles ni de conquêtes. Elle est faite de passage. De transit. De négociation silencieuse avec les grandes puissances qui, chacune à son tour, ont eu besoin de ce détroit pour exister dans le monde. La Porte des Larmes tel est le sens littéral de Bab-el-Mandeb en arabe n’a pas été douce avec tous ceux qui l’ont franchie. Mais pour Djibouti, elle s’est révélée, en fin de compte, une porte d’or.

Said Mohamed Halato