Pourquoi On doit tisser un pacte intergénérationnel avec sa propre histoire ?

À l’heure où la jeunesse djiboutienne grandit dans un monde saturé d’images étrangères, la question n’est plus seulement pédagogique. Elle est politique. Identitaire. Vitale.

UNE MÉMOIRE SANS PASSEURS

Il existe un paradoxe djiboutien que peu osent nommer. Notre pays possède l’une des histoires les plus riches et les plus complexes de la Corne de l’Afrique carrefour de civilisations, point de jonction entre l’Afrique, l’Arabie et l’Asie, territoire façonné par des siècles de migrations, de commerce et de résistance. Et pourtant, une large part de notre jeunesse ne sait pas qui étaient les héros de notre indépendance. Une majeure partie d’eux Ne connaissent pas les noms de ces hommes. Ignore ce que signifiait, en 1977, arracher sa souveraineté à une puissance coloniale après plus d’un siècle d’occupation. Ce n’est pas une lacune scolaire. C’est une fracture civilisationnelle.

L’HISTOIRE COMME FONDATION,

PAS COMME FARDEAU

On se trompe lorsqu’on présente l’histoire nationale comme un cours magistral, une liste de dates à mémoriser pour un examen. L’histoire vivante, celle qui construit des hommes et des femmes debout, fonctionne autrement. Elle se transmet par les récits, les images, les lieux, les noms de rues. Elle s’incarne dans les corps dans la façon dont une grand-mère raconte le voyage, dont un ancien parle du désert, dont une communauté nomme ses ancêtres.

Un pacte intergénérationnel, ce n’est pas un musée. C’est un dialogue actif entre ceux qui ont vécu et ceux qui vivent. C’est la décision collective de ne pas laisser s’éteindre la mémoire entre deux générations qui ne se parlent plus assez.

À Djibouti, cette transmission est menacée. Non par malveillance, mais par le tempo du monde moderne: smartphones, plateformes numériques, cultures importées qui écrasent tout ce qui ne se crie pas assez fort.

CE QUE L’ON PERD QUAND ON OUBLIE

L’historien des idées Paul Connerton écrivait que les sociétés maintiennent leur cohésion à travers leurs pratiques commémoratives. Quand ces pratiques disparaissent, ce n’est pas seulement le passé qui s’efface, c’est la capacité à construire l’avenir.

Une jeunesse qui ne connaît pas les luttes de 1977 ne comprend pas pourquoi l’indépendance est un bien précieux à défendre. Celle qui ignore les routes caravanières millénaires qui traversaient ce territoire ne saisit pas pourquoi Djibouti est, aujourd’hui encore, un carrefour stratégique mondial. Celle qui n’a jamais entendu les poèmes épiques somalis ou afars n’a aucune raison de s’y attacher.

L’oubli n’est jamais neutre. Il crée un vide. Et les vides se remplissent souvent par ce que d’autres proposent à la place.

LE RÔLE IRREMPLAÇABLE DES MÉDIAS PUBLICS

C’est ici qu’intervient une responsabilité particulière, celle des institutions de mémoire et de diffusion. L’école, bien sûr. Mais aussi les médias publics, la télévision nationale, la radio. Un journal télévisé ne parle pas seulement du présent. Il participe à la construction du sens collectif. Une série documentaire sur les fondateurs de la nation, un reportage sur les traditions du lac Assal, une émission qui donne la parole aux témoins des heures fondatrices ce sont des actes politiques au sens noble du terme. Ils disent à une jeunesse: tu appartiens à quelque chose qui te précède et qui te dépasse.

Ce travail n’est pas nostalgique. Il est prospectif. Les nations qui durent sont celles qui savent d’où elles viennent.

UN PACTE, PAS UNE INJONCTION

Attention, cependant, à un écueil fréquent : vouloir transmettre l’histoire par commandement. La jeunesse ne reçoit pas ce qu’on lui impose, elle s’approprie ce qu’on lui donne envie de découvrir. Un pacte intergénérationnel réussi, c’est un contrat à double sens. Les aînés acceptent de raconter sans idéaliser, sans effacer les contradictions. Les jeunes acceptent d’écouter sans rejeter par principe ce qui vient d’avant eux. Et entre les deux, les institutions créent les espaces où cette rencontre devient possible.

À Djibouti, ces espaces existent en germe. Des projets documentaires. Des archives à valoriser. Des témoins encore vivants. Des artistes qui puisent dans la tradition pour parler au présent. Il faut les amplifier. Les financer. Les diffuser.

UNE URGENCE TRANQUILLE

L’urgence n’est pas spectaculaire. Elle ne se voit pas sur un écran de télévision. Elle se mesure en années le temps qu’il faut pour qu’une génération grandisse sans ancrage, puis en produise une autre encore plus déracinée. Mais cette urgence est réelle. Et elle appelle une réponse à la hauteur. Djibouti a survécu à la colonisation, traversé les guerres régionales, construit un État souverain dans un environnement géopolitique parmi les plus instables du monde. Ce n’est pas rien. Ce n’est pas acquis. Et ce n’est pas automatiquement su.

Le pacte intergénérationnel, c’est la décision de ne pas laisser cette histoire mourir dans les têtes des derniers témoins. C’est choisir, collectivement, que les enfants nés aujourd’hui à Djibouti-ville, à Tadjourah ou à Obock sachent vraiment sachent qui ils sont et d’où ils viennent.

Said Mohamed Halato