À l’occasion de la Semaine mondiale de l’allaitement maternel, La Nation s’est entretenue avec le Dr Mako Said Dirieh, médecin-cheffe de la polyclinique Farah-Had. Elle revient sur les progrès réalisés, les difficultés persistantes et les leviers nécessaires pour améliorer durablement la pratique de l’allaitement maternel exclusif.

La Nation : Docteur Mako, selon l’Enquête multisectorielle 2023, le taux d’allaitement maternel exclusif à six mois est de 22 %. Comment le pays peut-il atteindre l’objectif de 65 % fixé à l’horizon 2030 avec l’appui de l’UNICEF ?

Dr Mako Said Dirieh : Ce chiffre nous interpelle. L’objectif de 65 % à l’horizon 2030 est ambitieux, mais il est nécessaire si nous voulons améliorer durablement la santé de nos enfants. Pour y parvenir, nous devons agir à plusieurs niveaux.

La sensibilisation doit commencer dès la grossesse, notamment pendant les consultations prénatales. Nous insistons ensuite sur la mise au sein dans la première heure après l’accouchement et nous renforçons les compétences des sages-femmes, infirmiers et médecins dans le conseil en allaitement.

Mais il faut surtout aller vers les familles. Une mère peut connaître les recommandations et pourtant rencontrer des difficultés à les appliquer si son entourage lui conseille de donner de l’eau, des tisanes ou d’autres aliments avant six mois. Nous devons donc accompagner toute la famille.

En quoi l’allaitement exclusif protège-t-il le nourrisson contre la malnutrition et les maladies diarrhéiques ?

Le lait maternel apporte au nourrisson les nutriments et l’énergie dont il a besoin durant les premiers mois et contient également des facteurs qui participent à sa protection immunitaire.

Il contribue notamment à réduire le risque de certaines infections, dont les maladies diarrhéiques. L’allaitement exclusif permet également d’éviter l’introduction précoce d’eau ou d’aliments qui peuvent présenter un risque de contamination lorsqu’ils sont préparés ou conservés dans de mauvaises conditions.

Le message est donc important : pendant les six premiers mois, lorsque l’enfant est exclusivement allaité, il n’est normalement pas nécessaire de lui donner de l’eau supplémentaire, y compris lorsqu’il fait très chaud. En cas de forte chaleur, il faut plutôt proposer le sein plus fréquemment et veiller à ce que la mère puisse elle-même boire suffisamment.

Les fortes chaleurs constituent-elles justement un obstacle à l’allaitement exclusif ?

C’est effectivement une inquiétude que nous rencontrons. Beaucoup de familles pensent qu’un bébé doit recevoir de l’eau lorsqu’il fait très chaud. Or le lait maternel apporte également l’hydratation nécessaire au nourrisson exclusivement allaité.

Comment abordez-vous les pratiques traditionnelles, notamment l’eau sucrée, les tisanes ou certaines pratiques autour du colostrum ?

Nous ne gagnons rien à opposer la médecine aux traditions. Certaines pratiques existent et nous devons les comprendre avant de pouvoir les faire évoluer.

Nous savons que certaines mères peuvent subir une forte influence de leur entourage, notamment des grands-mères. Notre stratégie consiste donc à les associer aux séances d’éducation lorsque cela est possible.

Nous leur expliquons que leur expérience est précieuse, mais que les connaissances médicales ont également évolué. Le colostrum, par exemple, est particulièrement important pour le nouveau-né. Il contient des éléments qui participent à sa protection immunitaire.

Notre objectif est de faire des aînées des alliées. Pour changer durablement les comportements, il faut convaincre et accompagner, pas culpabiliser.

L’allaitement représente-t-il également un enjeu économique pour les familles ?

Oui. Pour de nombreuses familles, l’allaitement permet de réduire les dépenses liées à l’achat de préparations infantiles, de biberons et à leur préparation.

Mais il ne faut pas présenter l’allaitement comme une pratique sans coût pour la mère. Il demande du temps, de l’énergie, du repos et une alimentation adaptée. Une mère qui allaite doit être soutenue.

C’est pourquoi l’allaitement constitue aussi un investissement dans le capital humain. Lorsque nous aidons une mère à allaiter dans de bonnes conditions, nous investissons dans la santé de son enfant.

Le congé maternité passé de 14 à 26 semaines peut-il constituer un tournant pour les femmes qui travaillent ?

C’est une avancée importante, notamment parce que 26 semaines correspondent à environ six mois. Cela peut faciliter la poursuite de l’allaitement exclusif pour les femmes salariées.

Mais il faut également penser à l’après. Les femmes qui reprennent leur activité professionnelle ont besoin de conditions adaptées pour poursuivre l’allaitement. Des espaces appropriés, des temps de pause et la possibilité d’exprimer et de conserver le lait dans de bonnes conditions peuvent être déterminants.

Il faut aussi prendre en compte les femmes qui travaillent dans le secteur informel. Elles ne doivent pas être oubliées dans les politiques de soutien à l’allaitement.

Les préparations infantiles font aujourd’hui l’objet d’une communication importante, notamment sur les réseaux sociaux. Quelle vigilance faut-il avoir ?

L’information destinée aux parents doit rester fondée sur les besoins de santé de l’enfant et non sur des intérêts commerciaux.

Les professionnels de santé doivent pouvoir conseiller les familles de manière indépendante et conformément aux recommandations en vigueur. Il faut également rester vigilant face aux stratégies de communication qui peuvent idéaliser les préparations infantiles ou fragiliser la confiance des mères dans leur capacité à allaiter.

Le conseil doit toujours être orienté vers l’intérêt de l’enfant et de la mère.

Quel serait finalement votre message aux mères et aux familles ?

Je dirais aux mères qu’elles ne sont pas seules. Les difficultés existent et il ne faut pas hésiter à demander de l’aide aux professionnels de santé.

Et je dirais aux familles que leur rôle est essentiel. Soutenir une mère, l’encourager et lui permettre de se reposer, c’est aussi contribuer à la réussite de l’allaitement.

Nous devons donc passer de la simple sensibilisation au changement durable des comportements. C’est ensemble que nous y arriverons.

Propos recueillis par Djibril Abdi Ali