Certains trajets semblent banals, vraiment. Un pote devait aller à Dire-Dawa en Éthiopie, juste pour ramener sa famille, rentrer le soir même. Il m’a proposé de venir avec lui, j’ai accepté sans trop réfléchir. On s’imaginait juste une virée en voiture, rien de spécial. On pensait rentrer sans rien, ni souvenirs ni histoires. Mais ce jour-là, j’ai rapporté bien plus qu’on aurait cru : une image dans la tête, une question sans réponse, et ce drôle de pincement au cœur qui ne m’a jamais quitté. À première vue, ça s’arrête là, pas de quoi en faire une histoire.

Sauf que… Dire-Dawa, c’est la ville de mon enfance. Je ne m’attendais à rien, mais elle m’a piégée. Elle a grandi, elle s’est transformée, elle a suivi son temps. Et franchement, ce changement m’a sauté à la figure. J’ai pris un tricycle, juste pour faire un petit tour rapide. Je regardais autour de moi, et j’avais du mal à croire ce que je voyais.

Les rues: vraiment propres. Les trottoirs ? Bien tenus, droits, comme neufs. Les gens avaient l’air de se sentir chez eux, et la ville semblait leur appartenir autant qu’ils lui appartenaient. C’est à ce moment-là, alors que je baladais mes yeux à droite, à gauche, qu’une question est arrivée sans prévenir, un peu comme une gifle : pourquoi Djibouti n’est pas comme ça ? Ça paraît banal comme question… mais en fait, c’est immense.

Arrêtons de faire semblant. On a tous ressenti ça, au moins une fois. Nos ministres en visite officielle. Les délégations accueillies à l’aéroport. Les équipes sportives qui voyagent. Même les vacanciers, en rentrant d’un court séjour ailleurs. Tous, on connaît ce moment précis où l’on regarde autour, on compare, et on reste sonné par ce qu’on voit.

On dirait presque qu’on a un nœud au ventre. D’abord, le cœur se serre. Puis, bizarrement, on sent un certain soulagement, parce que c’est plus facile de respirer que de penser. Les Alcooliques Anonymes, eux, parlent de « lucidité » pour décrire ces flashes de vérité qu’on préférerait ignorer. Dans ces petits instants lucides, on voit vraiment la réalité, sans filtre. C’est désagréable, parfois même douloureux. Alors on range tout ça, on fait comme si on avait rien vu.

De retour chez soi, on oublie vite. On retourne à la routine, la vaisselle, les courses à faire. Et puis la ville, toujours aussi sale, toujours autant oubliée, continue de tourner sans vraiment faire attention à nous.

Voilà le paradoxe qui devrait vraiment nous tenir éveillés : chacun de nous fait briller sa maison. Le salon est rangé, la cour passée au balai, le pas-de-porte fraîchement lavé. Mais dès qu’on met le nez dehors, c’est une toute autre histoire. Le trottoir devient une poubelle, la rue appartient à personne ou, pire encore, à tout le monde – ce qui, au fond, revient exactement au même.

Il y a pourtant une règle simple, presque évidente, qu’on enseigne aux enfants mais que nous, une fois adultes, avons fini par zapper : notre quartier nous ressemble. Une ville n’est pas propre parce que ses élus font bien leur boulot. Elle est propre parce que, chaque matin, des milliers de gens décident que ce qui traîne devant chez eux les concerne autant que la poussière sous leur tapis.

La ville est un miroir, voilà tout. Et ce que Dire-Dawa nous renvoie ou tout autres ville ou pays du monde, on aimerait bien pouvoir le mettre sur le dos du politique (même si un impératif est de rigueur pour la mise en place d’une initiative pour encourager la population), ou même du hasard. Mais il suffit de faire un tour un seul jour pour comprendre la vérité : une ville ne change que si ses habitants décident de changer.

On n’est pas là pour fantasmer Dire-Dawa ou s’inventer une honte inutile. Ce qui compte, c’est plus simple, presque brutal : rester lucide. Ne pas étouffer ce pincement au cœur sous le flot de la routine, à peine rentré chez soi.

Au bout du compte, la question ce n’est pas “pourquoi Djibouti n’est pas comme Dire-Dawa ?” Mais plutôt : “qu’est-ce que j’ai fait, moi, aujourd’hui, avec ce qu’il y a devant ma porte ?” Une ville, ça ne salit pas tout seul, et ça ne se nettoie pas tout seul non plus.

Alors oui, la prochaine fois qu’un de nous revient en traversant la frontière et ressent ce nœud au ventre, le souvenir le plus précieux qu’il pourra ramener, ce n’est pas une photo de rues impeccables… C’est de choisir, enfin, de ne plus les ignorer.

Said Mohamed Halato