À l’heure où le Canada est confronté à des tensions commerciales, à la fragilité de certaines chaînes d’approvisionnement et à une forte dépendance à l’égard du marché américain, l’Afrique apparaît de plus en plus comme un partenaire stratégique appelé à prendre une place croissante dans la diversification de ses échanges. Cette évolution ouvre de nouvelles perspectives de coopération dans des secteurs aussi variés que les infrastructures, l’éducation, l’énergie, le financement climatique, la mobilité ou encore l’entrepreneuriat.

C’est dans ce contexte que près de 400 décideurs, dont six ministres, des représentants gouvernementaux, investisseurs, institutions financières, entrepreneurs et universitaires se sont réunis à Montréal les 31 août et 1er septembre dans le cadre du Forum Afrique Expansion. Des délégations de plusieurs pays africains, notamment de Guinée, du Sénégal, du Cameroun, de Djibouti et de Mauritanie, ainsi que de Roumanie, ont participé aux échanges.

Les discussions ont porté sur la nouvelle politique canadienne à l’égard de l’Afrique, les barrières tarifaires, la mobilité, la bancabilité des projets, les infrastructures, l’éducation, le marché du carbone, la francophonie et le rôle des diasporas africaines.

Le fil conducteur du Forum était particulièrement clair : passer d’une logique d’aide à une véritable logique de partenariat. Les rencontres entre décideurs, investisseurs et entrepreneurs ont permis de transformer le réseautage en opportunités concrètes. À l’issue de l’événement, plusieurs ententes représentant plusieurs millions de dollars avaient ainsi été conclues.

Les perspectives sont d’autant plus importantes que les échanges commerciaux entre le Canada et les pays africains atteignaient 15,1 milliards de dollars en 2024, soit une progression de près de 30 % en cinq ans, selon Hervé Agbodjan Prince, directeur de l’Observatoire économique de la Francophonie.

L’évolution démographique du continent renforce encore cette attractivité. À l’horizon 2050, l’Afrique devrait représenter une personne sur quatre dans le monde, avec une population estimée à 2,5 milliards d’habitants. Sa population active pourrait alors représenter 42 % de la main-d’œuvre mondiale. Ces perspectives invitent à changer le regard porté sur le continent. Avec ses 54 pays, ses ressources naturelles, ses marchés en expansion, ses compétences et sa capacité d’innovation, l’Afrique constitue un espace majeur de croissance, même si ses potentialités restent encore inégalement financées.

L’un des principaux obstacles demeure toutefois la bancabilité des projets. Pour convaincre les investisseurs, une initiative doit être techniquement solide, financièrement viable, juridiquement sécurisée et suffisamment documentée. Études de faisabilité, garanties, partenaires locaux fiables, cadre réglementaire prévisible et mécanismes de réduction des risques sont autant de conditions indispensables.

À cela s’ajoute, comme l’a souligné le ministre guinéen Ismaël Nabé, la nécessité d’une vision et d’un leadership politique capables de donner aux projets la crédibilité et la stabilité nécessaires. C’est précisément cette volonté de passer du carnet d’adresses à l’investissement concret qui constitue l’un des intérêts majeurs du Forum Afrique Expansion.

Des projets africains comme moteurs de la coopération

La Guinée a notamment présenté à Montréal le projet Simandou 2040, porté par une délégation d’une cinquantaine de personnes conduite par le ministre du Plan et de la Coopération internationale, Ismaël Nabé. Reposant sur l’exploitation de l’un des plus importants gisements de minerai de fer à haute teneur encore inexploités au monde, le projet pourrait atteindre une capacité de production de 160 millions de tonnes par an, pour des investissements estimés à quelque 20 milliards de dollars américains.

Simandou 2040 dépasse ainsi la seule dimension minière. Pour les autorités guinéennes, il s’agit d’une véritable plateforme de transformation économique destinée à associer capitaux internationaux, ressources africaines, expertise, entreprises locales et transfert de technologies. L’expérience djiboutienne en matière de financement climatique a également retenu l’attention. La création de l’Africa Sovereign Carbon Registry Foundation s’inscrit dans une volonté de promouvoir les principes de justice et de souveraineté climatiques. Comme l’a expliqué Ahmed Araïta Ali, secrétaire général de la Fondation, les marchés volontaires de crédits carbone offrent de nouvelles possibilités de financement, mais l’Afrique n’en reçoit encore qu’une part limitée, inférieure à 4 % de la finance climatique mondiale.

Les Initiatives Carbone Souveraines proposent une approche complémentaire fondée notamment sur le principe du pollueur-payeur. Elles permettent aux États de capter localement une partie de l’effort environnemental et financier des grands émetteurs opérant sur leur territoire, notamment dans les secteurs maritime et aérien, afin de financer leurs priorités d’adaptation et de transition écologique.

La Sovereign Carbon Agency de Djibouti, dirigée par Bruno Pardigon, a mis en œuvre la première Initiative Carbone Souveraine du continent et soutenu plus de 80 projets depuis 2023. Cette expérience a suscité l’intérêt d’autres pays africains, notamment le Gabon et le Liberia. Le financement carbone souverain ne saurait toutefois répondre à lui seul à l’ampleur des besoins. Il peut en revanche jouer un rôle de financement d’amorçage et permettre d’attirer des capitaux privés ou institutionnels. Le programme de restauration des mangroves initié à Djibouti illustre cette logique : des contributions carbone souveraines peuvent servir de point de départ à la mobilisation de financements internationaux supplémentaires.

La mobilité constitue un autre axe prometteur de coopération. Elle concerne les personnes, mais aussi les compétences, les capitaux et les marchandises. À Montréal, Simon Mibrathu, secrétaire général au ministère du Budget et coordonnateur du projet du nouvel Aéroport international Al Hadj Hassan Gouled Aptidon de Biidley, a pu mesurer l’intérêt de plusieurs investisseurs canadiens pour cette infrastructure stratégique de la Vision Djibouti 2035.

Le projet, dont les études de faisabilité sont achevées et le scénario technique et financier validé, prévoit une première phase d’une capacité de 800 000 passagers et 65 000 tonnes de fret par an à sa mise en service prévue en 2029. Une seconde phase doit porter cette capacité à 1,5 million de passagers et 100 000 tonnes de fret à l’horizon 2042.

Une Table ronde des partenaires financiers du projet doit se tenir à Djibouti les 16 et 17 septembre 2026. Elle aura notamment pour objectifs de renforcer la compréhension du projet, d’identifier les pistes de financement et de mobiliser les différentes parties prenantes.

Inscrire le partenariat Canada-Afrique dans la durée

Le rapprochement entre le Canada et l’Afrique ne pourra cependant produire tous ses effets sans une relation inscrite dans la durée. La création de chaînes d’approvisionnement et de partenariats solides suppose des liens de confiance, des échanges réguliers et une meilleure connaissance réciproque des marchés.

Le Forum Afrique Expansion entend précisément jouer ce rôle de passerelle entre les deux espaces. Les rencontres entre entrepreneurs, investisseurs, responsables gouvernementaux et universitaires doivent permettre de mieux comprendre les besoins, les opportunités et les contraintes de chacun.

Cette démarche devrait se poursuivre en 2027 avec l’organisation de la 11e édition du Forum à Conakry, en Guinée, annoncée par la sénatrice canadienne Amina Gerba, instigatrice du Forum, et Marie-Laure Konan, présidente-directrice générale d’Afrique Expansion Forum.

Le choix de Conakry traduit cette volonté d’aller à la rencontre des différentes régions du continent et de permettre aux partenaires canadiens de mieux découvrir les potentialités africaines.

Le prochain rendez-vous devra ainsi prolonger la dynamique engagée à Montréal : transformer l’intérêt en engagement, le réseautage en projets et les projets en investissements.

Au-delà des chiffres et des annonces, le rapprochement Canada-Afrique révèle surtout une évolution de fond. L’Afrique n’est plus seulement perçue comme un espace nécessitant un accompagnement extérieur. Elle est désormais considérée comme un partenaire disposant de ressources, de marchés, de talents et de projets capables de contribuer à une croissance mutuellement bénéfique.

Pour le Canada, cette ouverture constitue une opportunité de diversification économique et commerciale. Pour les pays africains, elle peut représenter l’accès à de nouveaux capitaux, à des expertises, à des technologies et à des marchés.

La réussite de cette nouvelle relation dépendra toutefois de la capacité des deux parties à inscrire leurs engagements dans des partenariats équilibrés, créateurs de valeur et fondés sur la confiance.

Le Forum Afrique Expansion aura, en définitive, posé une passerelle. Reste désormais à la consolider, afin que les regards croisés entre le Canada et l’Afrique débouchent sur des réalisations concrètes et durables.

MB