Longtemps considérées comme de simples ressources minières, les terres rares sont désormais devenues un enjeu majeur de puissance économique, technologique et stratégique. Pour l’Inde, leur maîtrise constitue un élément essentiel de sa transition énergétique, de son ambition industrielle et de sa volonté de renforcer son autonomie dans des secteurs aussi sensibles que les semi-conducteurs, les véhicules électriques, les énergies renouvelables et la défense.

Face à une demande mondiale en forte progression pour les technologies avancées, New Delhi accélère sa stratégie visant à sécuriser l’approvisionnement en minerais critiques tout en développant une capacité nationale de transformation et de fabrication. Cette politique s’appuie notamment sur la National Critical Mineral Mission, lancée pour structurer l’ensemble de la chaîne, de l’exploration à la production de composants à forte valeur ajoutée.

Les terres rares jouent en effet un rôle déterminant dans la fabrication de nombreux équipements modernes. Elles entrent notamment dans la production d’aimants permanents utilisés dans les moteurs de véhicules électriques, les éoliennes, les équipements électroniques avancés, les plateformes aérospatiales et les systèmes de défense. Elles sont également indispensables à certaines technologies militaires telles que les radars, les sonars, les systèmes de guidage et les moteurs hypersoniques.

Dans cette course à la sécurisation des ressources, l’Inde ne mise pas uniquement sur ses réserves nationales. Elle cherche également à diversifier ses sources d’approvisionnement à travers des partenariats internationaux. Le Myanmar occupe, à ce titre, une place particulière dans la stratégie indienne. Le pays est devenu le troisième producteur mondial de terres rares, faisant de ses ressources du nord un intérêt stratégique pour New Delhi.

La coopération entre les deux pays dans le secteur minier a pris de l’ampleur depuis 2024. En juin 2026, les dirigeants indien et birman ont abordé le renforcement de la coopération dans les minerais critiques et les terres rares, mais également dans les domaines du commerce, de la sécurité et de la connectivité. Cette dynamique s’est poursuivie en juillet, lorsque l’ambassadeur indien au Myanmar a souligné l’importance accordée au plus haut niveau à la coopération dans les terres rares et les minerais critiques.

Cette politique demeure toutefois un pari à haut risque. L’Inde doit composer avec les difficultés géopolitiques, logistiques et environnementales liées à l’exploitation et au transport de ces ressources. La sécurisation des approvisionnements ne constitue donc qu’une première étape. Le véritable objectif de New Delhi est désormais de bâtir une industrie nationale capable de transformer les ressources minières en produits finis.

Une industrie des aimants pour réduire la dépendance

C’est dans cette perspective que le gouvernement indien a lancé une importante initiative destinée à développer la production nationale d’aimants permanents à base de terres rares. En août 2026, le ministère des Industries lourdes a reçu 20 offres d’entreprises souhaitant établir des unités intégrées de fabrication d’aimants permanents. Parmi les candidats figurent de grands groupes industriels, des entreprises publiques, des acteurs du recyclage, de l’énergie ainsi que des entreprises internationales.

L’objectif est ambitieux : créer une capacité intégrée de production de 6 000 tonnes par an d’aimants permanents à base de terres rares. Le programme, approuvé par le gouvernement en novembre 2025, bénéficie d’une enveloppe de 7 280 crores de roupies, soit environ 7,74 milliards de dollars selon les données du texte. Jusqu’à cinq bénéficiaires pourront être sélectionnés, chacun pouvant obtenir une capacité allant jusqu’à 1 200 tonnes par an.

La démarche traduit une évolution importante de la politique minière indienne. Il ne s’agit plus seulement d’extraire les minerais, mais de maîtriser progressivement l’ensemble de la chaîne de valeur. Le gouvernement entend notamment développer la transformation de l’oxyde de néodyme-praséodyme, ou NdPr, jusqu’à la fabrication d’aimants finis en NdFeB, considérés comme particulièrement performants pour les applications nécessitant puissance, compacité et efficacité.

L’Inde dispose déjà d’importantes ressources en terres rares. Selon les données citées dans le document, le pays possède environ 7,23 millions de tonnes d’oxydes de terres rares équivalents contenus dans 13,15 millions de tonnes de ressources en monazite. D’autres ressources ont également été identifiées dans les formations rocheuses du Gujarat et du Rajasthan. Ces réserves sont réparties dans plusieurs États indiens.

Le défi consiste donc à transformer cette richesse géologique en puissance industrielle. Jusqu’à présent, l’Inde dispose de capacités dans l’extraction, la séparation et le raffinage des oxydes de terres rares, mais elle cherche désormais à renforcer les étapes intermédiaires et finales de la chaîne de production.

Cette ambition s’inscrit dans une politique beaucoup plus large. La National Critical Mineral Mission, approuvée en janvier 2025, vise à sécuriser les minerais critiques et à renforcer toute leur chaîne de valeur, depuis l’exploration et l’exploitation jusqu’au traitement, au recyclage et à la récupération des produits en fin de vie. Le programme prévoit une dépense de 16 300 crores de roupies, complétée par des investissements attendus du secteur public et d’autres acteurs.

Des corridors industriels dédiés aux terres rares doivent également voir le jour dans plusieurs États, notamment l’Odisha, le Kerala, l’Andhra Pradesh et le Tamil Nadu. L’objectif est de rapprocher les différentes étapes de la chaîne : extraction, traitement, recherche et fabrication.

Cette approche révèle une nouvelle conception de la politique industrielle indienne. Les terres rares ne sont plus considérées uniquement comme une matière première stratégique, mais comme le point de départ d’un écosystème industriel capable de soutenir plusieurs secteurs simultanément.

Du minerai à la puissance technologique

Cette stratégie accompagne les ambitions de l’Inde dans les semi-conducteurs, l’électronique, la mobilité électrique, les énergies renouvelables et les technologies avancées. Les aimants permanents et les semi-conducteurs répondent à des besoins différents, mais participent à la même transformation industrielle : les premiers permettent aux moteurs, générateurs et systèmes mécaniques de fonctionner avec davantage d’efficacité, tandis que les seconds constituent le cœur électronique des équipements modernes.

La dimension technologique s’étend également au secteur de la défense. L’Inde cherche à développer une architecture militaire de plus en plus intégrée, fondée sur les réseaux, les données, l’intelligence artificielle, les technologies quantiques, les drones et les systèmes de lutte anti-drones. Plus de 300 programmes de capacités sont envisagés sur la prochaine décennie, tandis que 2026 a été désignée comme l’« Année de la mise en réseau et de la centralité des données ».

Dans cette transformation, les minerais critiques occupent une place stratégique. Ils constituent la matière première d’un ensemble de technologies qui redessinent à la fois l’économie mondiale et les capacités militaires.

L’enjeu pour New Delhi est donc double : réduire sa vulnérabilité face aux perturbations des chaînes d’approvisionnement internationales et développer une base industrielle nationale capable de produire davantage de composants stratégiques.

De l’exploration aux aimants, du raffinage au recyclage, l’Inde cherche ainsi à construire une chaîne complète. Le pari est considérable, mais son potentiel l’est tout autant. En transformant ses ressources minières en capacités industrielles et technologiques, New Delhi entend faire des terres rares non seulement un instrument de sécurité d’approvisionnement, mais aussi un levier de puissance économique.

La bataille des terres rares apparaît ainsi comme l’un des nouveaux fronts de la compétition industrielle mondiale. Pour l’Inde, elle ne se limite déjà plus à la question de savoir où trouver les minerais. Elle porte désormais sur la capacité à les transformer, à maîtriser les technologies associées et à produire les équipements qui définiront l’économie et la défense de demain.