Sous le haut patronage du président de la République, Son Excellence M. Ismaïl Omar Guelleh, s’ouvre ce mercredi matin au Palais du Peuple le tout premier forum djiboutien sur l’intelligence artificielle. Organisé par le ministère délégué chargé de l’Économie numérique et de l’Innovation, en partenariat avec le Secrétariat général du Gouvernement, ce Forum national entend réunir pouvoirs publics, chercheurs, entrepreneurs, partenaires internationaux et jeunesse autour d’une ambition commune : faire de l’intelligence artificielle un levier de souveraineté, d’innovation et de développement.

Il y a quelques années encore, l’intelligence artificielle semblait appartenir à un futur lointain, réservé aux grands laboratoires technologiques et aux puissances disposant d’importantes capacités scientifiques et informatiques. Aujourd’hui, elle s’impose dans presque tous les domaines de la vie économique et sociale. Administration, santé, éducation, agriculture, transport, logistique, cybersécurité, finance ou encore industrie : l’IA bouleverse progressivement les méthodes de travail et redéfinit les rapports entre l’homme, la technologie et la donnée.

C’est dans ce contexte que Djibouti s’apprête à franchir une étape majeure. Les 2 et 3 septembre, le Palais du Peuple accueillera le premier Forum national sur l’intelligence artificielle, un rendez-vous inédit organisé par le ministère délégué chargé de l’Économie numérique et de l’Innovation (MDENI), en partenariat avec le Secrétariat général du Gouvernement, sous le haut patronage du président de la République, Son Excellence Ismaïl Omar Guelleh.

Bien plus qu’une conférence consacrée à une technologie à la mode, le Forum veut constituer un véritable espace de réflexion sur le futur numérique de Djibouti. Sa philosophie repose sur trois mots-clés : gouvernance, innovation et développement inclusif. Le site officiel du Forum présente ainsi l’événement comme une plateforme de dialogue, de coopération et d’action destinée à promouvoir une intelligence artificielle «éthique, souveraine et inclusive».

Cette orientation est loin d’être anodine.

L’intelligence artificielle repose avant tout sur les données. Or, dans un monde où les données constituent désormais une ressource stratégique comparable à l’énergie ou aux infrastructures, leur stockage, leur traitement, leur sécurisation et leur utilisation deviennent des questions de souveraineté.

Pour Djibouti, l’enjeu est donc double : ne pas rester spectateur de la révolution de l’IA et construire progressivement les capacités nationales permettant d’en maîtriser les usages.

Le Forum doit précisément permettre de poser les bases de cette réflexion. Quelles données peuvent être utilisées ? Comment les protéger ? Quel cadre juridique mettre en place ? Comment éviter que l’intelligence artificielle ne reproduise ou amplifie certaines inégalités ? Comment former les compétences nécessaires ? Comment faire bénéficier les entreprises et les administrations de ces technologies sans perdre de vue les impératifs éthiques?

Autant de questions auxquelles les participants devront apporter des éléments de réponse.

Une ambition nationale à l’horizon 2030

L’un des principaux objectifs du rendez-vous est de définir les grandes priorités nationales en matière d’intelligence artificielle. Un panel ministériel est notamment consacré à la question : « Intelligence artificielle et transformation nationale : quelles priorités pour Djibouti à l’horizon 2030 ? ».

Cette réflexion s’inscrit dans la continuité des ambitions de transformation numérique déjà engagées par le pays et de la Vision Djibouti 2035.

Le diagnostic réalisé dans le cadre du rapport d’évaluation de l’état de préparation à l’intelligence artificielle élaboré avec l’UNESCO fournit à cet égard un point de départ particulièrement important. Selon les données publiées par La Nation, Djibouti se situe actuellement à un stade « émergent » en matière de préparation à l’IA, avec un indice d’environ 24,5 sur 100. En revanche, son indice de développement des technologies de l’information atteint 61,6, notamment grâce à ses infrastructures de connectivité, à la présence de câbles sous-marins internationaux et à ses capacités numériques.

Ces chiffres dessinent donc un paysage contrasté.

Djibouti dispose d’atouts considérables pour développer une économie numérique, mais doit encore renforcer ses capacités en matière de compétences, de recherche, de gouvernance et d’applications concrètes de l’intelligence artificielle.

Le Forum apparaît ainsi comme un moment privilégié pour transformer le diagnostic en feuille de route.

Quatre grandes priorités au cœur des débats

Le programme officiel s’articule autour de quatre grands axes stratégiques.

Le premier concerne la gouvernance, les données souveraines et la cybersécurité. Il s’agit de réfléchir au cadre réglementaire, éthique et sécuritaire nécessaire pour garantir une utilisation responsable de l’IA et assurer la protection des données nationales.

Le deuxième axe porte sur l’IA, l’innovation et l’économie numérique. L’objectif est de déterminer comment les nouvelles technologies peuvent soutenir les entreprises, stimuler l’écosystème des startups, favoriser la création d’emplois et accélérer la transformation des différents secteurs économiques.

Le troisième axe s’intéresse à l’éducation, la recherche et le capital humain. Car aucune stratégie nationale d’intelligence artificielle ne peut réussir sans ingénieurs, développeurs, chercheurs, enseignants et techniciens capables de concevoir, utiliser et encadrer ces technologies. Le Forum veut donc placer la formation des talents au centre du débat.

Enfin, le quatrième axe concerne une IA inclusive, prenant en compte les langues nationales, la culture, l’accessibilité et les services publics. Cette dimension donne au Forum une portée particulièrement importante : l’intelligence artificielle ne doit pas être réservée à une minorité maîtrisant les technologies, mais contribuer à améliorer concrètement la vie des citoyens.

L’administration publique face à une nouvelle révolution

Parmi les domaines appelés à être profondément transformés figure naturellement l’administration publique.

Le premier panel du Forum est ainsi consacré à l’IA et à la modernisation des services publics. La question est simple, mais ses implications sont considérables : comment utiliser l’intelligence artificielle pour rendre l’administration plus rapide, plus efficace et plus proche du citoyen ?

Dans ce domaine, les applications potentielles sont nombreuses : automatisation de certaines tâches administratives, assistance aux agents publics, traitement et classement des documents, recherche intelligente dans les bases de données, amélioration de l’accès à l’information ou encore développement d’assistants numériques.

Certaines pistes sont déjà évoquées pour Djibouti, notamment dans la création d’entreprise en ligne, les marchés publics ou encore la mise à disposition d’informations juridiques.

L’enjeu sera toutefois de trouver le juste équilibre entre automatisation et responsabilité humaine. Une intelligence artificielle peut assister une décision ; elle ne doit pas nécessairement remplacer celui qui en assume la responsabilité.

Des ports aux services publics : l’IA comme nouveau levier de compétitivité

La vocation régionale de Djibouti pourrait également donner à l’intelligence artificielle un terrain d’application particulièrement important dans le secteur portuaire et logistique.

Le pays s’est imposé comme un carrefour stratégique entre l’Afrique, l’Asie et le Moyen-Orient grâce à ses ports, ses infrastructures et sa position géographique. La prochaine étape pourrait consister à valoriser davantage cette position dans l’économie numérique et celle des données.

Des initiatives comme le Djibouti Ports Community System et le projet Corridor Vision AI témoignent déjà de cette orientation vers des outils permettant d’optimiser certains processus logistiques et portuaires.

L’ambition est donc claire : après avoir construit une réputation de plateforme régionale pour les échanges physiques, Djibouti cherche progressivement à devenir également une plateforme pour les échanges numériques.

La jeunesse, grande bénéficiaire du pari sur l’IA

Derrière les infrastructures, les algorithmes et les stratégies gouvernementales, une question demeure fondamentale : qui construira l’intelligence artificielle djiboutienne ?

La réponse se trouve en grande partie dans la jeunesse.

Le Forum accorde une place importante aux étudiants, chercheurs, startups, développeurs et jeunes innovateurs. Le site officiel prévoit notamment un concours national de prototypage permettant à des équipes de présenter des solutions fonctionnelles devant un jury d’experts. Les équipes sélectionnées peuvent bénéficier de mentorat, d’incubation et de financements de projets.

Cette initiative constitue l’un des aspects les plus concrets du Forum.

Il ne s’agit plus seulement de parler d’intelligence artificielle, mais de permettre aux jeunes de concevoir des solutions répondant à des problèmes réels.

L’éducation représente donc un autre pilier essentiel. L’Université de Djibouti a ouvert en septembre 2025 un Master en Intelligence Artificielle et Modélisation des Données, signe de l’émergence progressive d’une formation spécialisée dans le pays.

Des parcours individuels témoignent également de cette dynamique. De jeunes Djiboutiens commencent à travailler sur des solutions d’analyse prédictive, de traitement des données ou d’intelligence artificielle appliquée à différents secteurs. Le Forum veut précisément donner davantage de visibilité à cette nouvelle génération.

L’IA devra aussi parler aux Djiboutiens

L’un des enjeux les plus intéressants du Forum concerne la question linguistique.

Une intelligence artificielle réellement inclusive ne peut ignorer les réalités culturelles et linguistiques du pays. La valorisation des langues nationales, notamment le somali et l’afar, fait ainsi partie des orientations mises en avant dans la réflexion nationale.

Cette question dépasse largement la traduction.

Elle touche à la capacité de produire des ressources numériques, des outils éducatifs, des services publics et des applications capables de comprendre les réalités linguistiques et culturelles locales.

C’est aussi une manière de faire en sorte que la révolution de l’intelligence artificielle ne soit pas uniquement importée, mais qu’elle puisse être progressivement adaptée aux besoins et aux spécificités de Djibouti.

Une intelligence artificielle éthique et responsable

L’autre grand défi sera celui de la confiance.

L’intelligence artificielle ouvre des possibilités extraordinaires, mais elle soulève aussi des interrogations sur la protection des données personnelles, la cybersécurité, les biais algorithmiques, la fiabilité des informations produites par les systèmes automatisés et l’évolution du marché du travail. Djibouti entend inscrire son approche dans une logique de responsabilité et d’éthique, notamment en s’appuyant sur les principes défendus par l’UNESCO en matière d’intelligence artificielle.

Dans la salle de spectacle du Palais du Peuple, où se retrouveront les plus hautes autorités du pays, les experts, les entrepreneurs et les jeunes talents, le débat portera ainsi sur une technologie qui dépasse largement la seule question informatique.

Il sera question de souveraineté, d’éducation, d’emploi, de compétitivité, de culture, de services publics et de place de Djibouti dans le monde de demain.

Rachid Bayleh