Par Moustapha Djama Mahmoud, envoyé spécial

Alors que le Président de la République, Son Excellence Ismail Omar Guelleh, prend part à Paris au premier Sommet international sur l’espace, La Nation revient sur le chemin parcouru par Djibouti depuis le lancement de son programme spatial en 2020.

En quelques années, le pays a franchi plusieurs étapes importantes : formation de ses premiers spécialistes, conception et mise en orbite de deux nanosatellites, développement de capacités au sol, coopération avec de grandes institutions françaises du secteur spatial et préparation de nouvelles infrastructures destinées à l’exploitation des données satellitaires.

Derrière les images spectaculaires d’une fusée quittant la Terre se trouve en réalité une ambition directement liée aux besoins du pays. Mieux connaître l’eau, le climat et le territoire, renforcer les capacités scientifiques nationales, former une nouvelle génération d’ingénieurs et développer progressivement une expertise propre : le programme spatial djiboutien répond d’abord à ces objectifs.

Il s’inscrit dans la vision portée par le Président de la République, Son Excellence Ismail Omar Guelleh, qui place depuis plusieurs années le développement du capital humain, la modernisation technologique et l’innovation au cœur des priorités nationales. Pour un pays comme Djibouti, entrer dans le domaine spatial pouvait, à première vue, sembler relever d’une ambition lointaine. Le territoire est réduit, la population modeste et les moyens ne sont évidemment pas ceux des grandes puissances spatiales. Mais l’évolution rapide des technologies a profondément changé la donne.

L’essor des nanosatellites et des CubeSats, la baisse du coût de l’électronique embarquée, les nouvelles possibilités offertes par les lanceurs commerciaux et le développement des partenariats universitaires ont rendu l’accès à l’espace beaucoup plus ouvert. Des pays de taille modeste peuvent désormais développer des missions adaptées à leurs besoins, former leurs propres spécialistes et accéder à des technologies autrefois réservées à quelques grandes puissances.

C’est dans ce nouvel environnement que Djibouti a choisi d’avancer.

L’objectif n’est pas de rivaliser avec les grandes agences spatiales internationales. Il s’agit plutôt de construire, étape après étape, une capacité nationale adaptée aux besoins du pays. Le programme spatial djiboutien apparaît ainsi moins comme une course à la performance que comme un investissement dans la connaissance, la formation et la maîtrise technologique.

Une stratégie fondée sur la formation et le transfert de compétences

L’histoire du programme spatial djiboutien prend véritablement forme autour de 2020 sous l’égide du ministre de l’Enseignement Supérieur et de la Recherche, Dr. Nabil Mohamed Ahmed  avec sa conviction de développer de nouvelles compétences scientifiques et technologiques tout en répondant à des besoins nationaux en matière de données exprimés par le Centre d’Étude et de Recherche de Djibouti (CERD). Le choix du nanosatellite s’est alors imposé comme une solution à la fois réaliste et ambitieuse. Plutôt que de se lancer immédiatement dans la réalisation d’un satellite lourd et coûteux, Djibouti a privilégié le CubeSat, un format compact permettant de développer des missions ciblées tout en constituant un formidable outil de formation.

La démarche repose sur une philosophie simple : apprendre en construisant.

Deux conventions de partenariat ont ainsi été signées entre le ministère de l’Enseignement supérieur et de la Recherche et l’Université de Montpellier, en 2020 puis en 2021. Elles portent notamment sur la formation, le transfert de compétences et le développement des premiers nanosatellites djiboutiens.

La conception et la réalisation des CubeSats ont été menées avec le Centre Spatial Universitaire de Montpellier, devenu Centre Spatial de l’Université de Montpellier (CSUM), avec l’appui de la Fondation Van Allen. Le choix de ce partenariat universitaire n’est pas anodin. Il a permis aux jeunes Djiboutiens de participer directement aux différentes étapes de réalisation d’un satellite : conception, assemblage, intégration, essais, développement logiciel, télémesure et opérations au sol.

Dix jeunes Djiboutiens ont ainsi été sélectionnés pour suivre une formation spécialisée à Montpellier. Cinq ont été formés dans le domaine de l’assemblage, de l’intégration et des tests, tandis que cinq autres ont suivi une formation spécialisée en développement des systèmes spatiaux.

Une fois diplômés, ils ont poursuivi leur apprentissage au sein du CSUM en participant directement, pendant plus de deux ans, au développement du premier nanosatellite djiboutien. Au-delà des satellites eux-mêmes, c’est donc une véritable capacité humaine que le pays a commencé à construire. Cette dimension est essentielle. Les compétences acquises dans le domaine spatial trouvent des applications dans de nombreux autres secteurs : électronique, télécommunications, informatique, logiciels, systèmes embarqués, traitement des données ou encore ingénierie. Le programme spatial participe ainsi à la constitution progressive d’un capital humain capable d’accompagner la transformation technologique du pays.

HYDROSAT : l’espace au service des besoins nationaux

La mission HYDROSAT illustre cette démarche. Elle repose sur deux nanosatellites de format 1U, DJIBOUTI-1A et DJIBOUTI-1B, destinés notamment à assurer la collecte et la retransmission de données provenant de stations de mesure installées sur le territoire.

Le principe est relativement simple. Les stations enregistrent différentes informations, notamment climatologiques, météorologiques et hydrologiques. Lorsqu’un satellite passe au-dessus de la zone concernée, les données peuvent lui être transmises par radio. Le satellite les stocke puis les retransmet vers les infrastructures de réception au sol. Le CERD constitue l’un des principaux utilisateurs de ces informations. Cette technologie prend tout son sens dans un pays confronté à des contraintes environnementales particulières. Djibouti connaît une pluviométrie faible et irrégulière, tandis que les épisodes de fortes pluies peuvent provoquer rapidement des ruissellements importants et des inondations. Dans ce contexte, disposer de données plus régulières sur les précipitations, les phénomènes hydrologiques et l’environnement constitue un outil précieux pour la recherche, la connaissance du territoire et, à terme, la planification.

Le programme prévoit notamment des applications liées à la gestion de l’eau, au suivi des cumuls pluviométriques, à l’étude des phénomènes hydrologiques ainsi qu’au suivi de certaines caractéristiques environnementales. Le satellite n’est donc pas une fin en soi. Il constitue un maillon d’une chaîne beaucoup plus large : stations de mesure, transmission, satellite, station au sol, traitement des données, analyse scientifique et utilisation de l’information. C’est précisément cette chaîne que Djibouti entend progressivement maîtriser.

Le premier jalon majeur a été franchi le 11 novembre 2023 avec la mise en orbite de DJIBOUTI-1A, premier satellite de la République de Djibouti, lors de la mission Transporter-9, à bord d’une Falcon 9 de SpaceX depuis la base de Vandenberg, en Californie. DJIBOUTI-1A est un CubeSat 1U évoluant en orbite terrestre basse, à environ 500 kilomètres d’altitude. Sa mise en orbite a constitué une étape historique pour le pays. Mais surtout, elle a permis de passer de la formation et de la conception à l’exploitation d’un véritable système spatial.

Un peu plus d’un an plus tard, le 21 décembre 2024, DJIBOUTI-1B a été lancé à son tour à bord d’une Falcon 9.

Les paramètres communiqués aux Nations unies font notamment état d’une période orbitale d’environ 95 minutes, d’une inclinaison de 44,99 degrés, d’un apogée d’environ 515 kilomètres et d’un périgée d’environ 505 kilomètres. Sa fonction déclarée porte sur la collecte de données météorologiques transmises par des stations de mesure au sol.

Avec ce deuxième satellite, Djibouti a consolidé la capacité développée dans le cadre de HYDROSAT. Plus qu’un symbole, cette continuité traduit une démarche structurée : expérimenter, apprendre, consolider puis préparer les prochaines étapes.

2024 : la coopération spatiale avec la France change de dimension

La mise en orbite de DJIBOUTI-1B intervient dans un contexte particulier.

Le 21 décembre 2024, à l’occasion de la visite officielle du Président Emmanuel Macron à Djibouti, les Présidents Ismail Omar Guelleh et Emmanuel Macron ont souhaité donner une nouvelle dimension à la coopération entre les deux pays dans le domaine spatial. Une déclaration d’intention en matière de coopération spatiale a ainsi été signée. Cette étape marque une évolution importante. La coopération, initialement développée autour de l’Université de Montpellier, de la formation et de la réalisation des premiers nanosatellites, s’élargit désormais à une coopération institutionnelle entre les deux États. Le Président français a alors affirmé la volonté de la France d’accompagner Djibouti dans le développement de sa stratégie spatiale autonome et dans son projet de structuration d’une capacité institutionnelle nationale dans ce domaine. Cette nouvelle phase s’appuie directement sur les acquis obtenus avec l’Université de Montpellier et les deux premiers nanosatellites. Elle traduit aussi une évolution du programme spatial djiboutien : après avoir appris à concevoir et exploiter de petits satellites, le pays entend désormais développer davantage l’utilisation des données issues de l’espace au service de ses politiques publiques.

De l’accès à l’espace à l’exploitation des données spatiales

Cette évolution s’est concrétisée dès 2025. Dans le prolongement des orientations arrêtées par les deux Chefs d’État, des experts français du Centre national d’études spatiales (CNES), de l’Institut Géographique National et de l’Institut de recherche pour le développement (IRD) ont engagé avec leurs partenaires djiboutiens un travail consacré à l’observation de la Terre, à la télédétection et à l’exploitation des données spatiales.

Présider par le Ministre de l’Enseignement Supérieur et de la Recherche, un atelier de renforcement des capacités de traitement et d’exploitation des données spatiales organisé à Djibouti a notamment permis de présenter aux institutions nationales les outils, plateformes, données et services développés ou utilisés par les organismes français. L’objectif est très concret : identifier les solutions spatiales susceptibles de répondre aux besoins de Djibouti dans des domaines tels que la gestion des ressources naturelles et de l’eau, l’aménagement du territoire, l’agriculture, l’environnement, la prévention des risques, la cartographie ou encore le suivi des zones côtières. Cette nouvelle étape complète HYDROSAT. Avec ses premiers CubeSats, Djibouti a acquis une expérience dans la conception et l’exploitation de petits satellites. Avec l’observation de la Terre et la télédétection, l’enjeu consiste désormais à exploiter un ensemble beaucoup plus large de données satellitaires disponibles afin de les transformer en informations directement utilisables par les administrations et les décideurs publics.

Vers un Centre national de télédétection spatiale

C’est dans cette logique qu’est envisagée la mise en place d’un Centre national de télédétection spatiale. Ce futur centre a vocation à constituer un pôle national regroupant les compétences nécessaires à la réception, au traitement, à l’analyse et à la valorisation des données issues de l’observation de la Terre.

L’enjeu est important. En effet, aujourd’hui, de nombreuses informations indispensables à la gestion d’un territoire peuvent être produites ou enrichies grâce aux satellites : évolution de l’occupation des sols, ressources en eau, végétation, urbanisation, littoral, infrastructures, risques naturels, phénomènes climatiques ou environnementaux. Mais disposer d’images satellitaires ne suffit pas. Encore faut-il posséder les compétences, les équipements et les méthodes permettant de transformer ces données en cartes, indicateurs et outils d’aide à la décision. Le futur centre doit précisément contribuer à créer cette capacité nationale et à mettre progressivement l’information spatiale au service des différents ministères, établissements publics, chercheurs et décideurs djiboutiens. La coopération engagée avec le CNES, l’IGN et l’IRD participe à cette montée en compétence.

Une nouvelle étape vers la souveraineté technologique

L’intérêt du programme spatial dépasse donc largement la seule dimension scientifique. Dans un monde où les données occupent une place croissante dans la prise de décision, leur accès, leur maîtrise et leur traitement deviennent des éléments importants de la souveraineté des États. Pour Djibouti, il ne s’agit évidemment pas de tout produire seul. Il s’agit de disposer progressivement des compétences permettant de définir ses propres besoins, de concevoir des missions adaptées, de former ses ingénieurs, d’exploiter ses infrastructures au sol, d’accéder aux données satellitaires pertinentes, de les analyser et de développer les applications correspondantes. C’est précisément dans cette perspective que la coopération internationale prend toute son importance. L’expérience développée avec la France illustre cette logique : le partenariat ne se limite pas à l’acquisition d’équipements. Il repose également sur la formation, le transfert de compétences, l’accompagnement institutionnel et la capacité, à terme, de Djibouti à définir et conduire sa propre politique spatiale. La perspective de structurer une agence spatiale nationale s’inscrit également dans cette évolution. Elle permettrait de donner au programme un cadre institutionnel pérenne, de coordonner les différents projets nationaux et de représenter Djibouti auprès des partenaires et organisations internationales du secteur.

Construire aussi le cadre juridique et institutionnel

Le programme spatial s’est parallèlement accompagné d’un travail sur le plan juridique et institutionnel. L’entrée d’un État dans le domaine spatial ne consiste pas seulement à construire des satellites. Elle implique également des responsabilités internationales, notamment en matière d’immatriculation des objets spatiaux et de suivi des activités conduites sous sa juridiction. Djibouti a ainsi engagé la construction d’un cadre permettant d’encadrer ses activités spatiales et de tenir un registre national des objets spatiaux. Cette dimension prendra une importance croissante à mesure que les activités nationales se développeront. Elle devra accompagner la montée en puissance des capacités techniques, la structuration institutionnelle du secteur et l’élargissement des coopérations internationales.

Djibouti dans la dynamique spatiale africaine

Cette trajectoire s’inscrit également dans une évolution beaucoup plus large du continent africain. Plusieurs pays disposent aujourd’hui de programmes spatiaux structurés et de capacités satellitaires importantes. D’autres ont choisi, comme Djibouti, de commencer par des nanosatellites, la formation et le développement progressif de compétences nationales. L’espace est devenu pour l’Afrique un outil de développement autant qu’un enjeu scientifique et stratégique.

Observation de la Terre, télécommunications, météorologie, agriculture, gestion de l’eau, surveillance maritime, prévention des catastrophes ou connectivité : les applications spatiales concernent directement de nombreuses priorités du continent.

Djibouti entend prendre sa place dans cette dynamique en développant un modèle adapté à sa taille, à ses ressources et à ses besoins. Sa position géographique constitue à cet égard un atout particulier. Situé au cœur de la Corne de l’Afrique, à la jonction de la mer Rouge, du golfe d’Aden et du détroit de Bab el-Mandeb, le pays occupe déjà une position stratégique dans les infrastructures, les télécommunications et les échanges internationaux. Le développement des capacités spatiales peut prolonger cette dynamique dans un domaine nouveau : celui de la donnée, de la connaissance du territoire et des technologies avancées.

De HYDROSAT à l’émergence d’un écosystème spatial national

Les deux nanosatellites ont permis de franchir un premier cap. Mais pour inscrire cette ambition dans la durée, il faudra poursuivre la formation, renforcer les infrastructures au sol, développer les capacités de traitement et d’exploitation des données et multiplier les applications concrètes au bénéfice des différents secteurs nationaux.

Il faudra également assurer la relève. Les dix jeunes initialement formés constituent un premier noyau de compétences. Mais la pérennité d’un programme spatial repose nécessairement sur la formation continue et sur l’émergence de nouvelles générations d’ingénieurs, de techniciens et de chercheurs.

Les réflexions engagées autour de formations spécialisées, de nouvelles missions satellitaires, du Centre national de télédétection spatiale et de la structuration institutionnelle du secteur participent toutes d’une même ambition : passer progressivement de plusieurs projets spatiaux à un véritable écosystème national. D’autres perspectives, notamment celles liées à la valorisation de la position géographique de Djibouti pour certaines infrastructures spatiales, ont également été évoquées au cours des dernières années. Leur développement dépendra cependant des études techniques, économiques, environnementales et institutionnelles nécessaires. L’objectif immédiat reste avant tout de consolider les capacités déjà acquises et de développer des usages du spatial ayant une utilité directe pour le pays.

Le Sommet international sur l’espace : une nouvelle étape

La participation du Président Ismail Omar Guelleh au premier Sommet international sur l’espace organisé à Paris les 9 et 10 septembre 2026 intervient ainsi à un moment particulier de cette trajectoire. À l’initiative du Président Emmanuel Macron, ce rendez-vous rassemble au Grand Palais des chefs d’État et de gouvernement, des organisations internationales, des scientifiques, des astronautes ainsi que des acteurs publics et privés du secteur spatial.

Pour Djibouti, cette participation permet de porter au plus haut niveau international la vision développée depuis 2020 et de rappeler les enjeux particuliers auxquels sont confrontés les nouveaux pays spatiaux. Elle constitue également une nouvelle étape dans la relation avec la France.

Six ans après le lancement de la coopération avec l’Université de Montpellier, et moins de deux ans après la déclaration d’intention signée par les Présidents Guelleh et Macron, la relation franco-djiboutienne couvre désormais plusieurs dimensions complémentaires : formation, ingénierie satellitaire, observation de la Terre, télédétection, exploitation des données, accompagnement institutionnel et développement des compétences.

Le chemin parcouru depuis 2020 est donc significatif. Djibouti a formé ses premiers spécialistes, conçu et réalisé ses premiers nanosatellites, mis en orbite DJIBOUTI-1A puis DJIBOUTI-1B, développé des capacités au sol, engagé la construction d’un cadre juridique et institutionnel et élargi sa coopération avec la France à de nouveaux domaines du spatial. Cette trajectoire repose sur une démarche progressive : partir des besoins nationaux, investir dans les compétences, expérimenter, apprendre, consolider puis préparer l’étape suivante.

Au fond, l’aventure spatiale djiboutienne est d’abord une aventure humaine et scientifique. Elle parle d’eau, de climat, d’environnement, de territoire et de recherche. Mais elle parle surtout de la capacité de jeunes Djiboutiens à maîtriser des technologies nouvelles et à les mettre au service du développement de leur pays.

DJIBOUTI-1A a ouvert la voie. DJIBOUTI-1B a consolidé cette première expérience. HYDROSAT a donné au programme une première application concrète. La coopération engagée avec le CNES, l’IGN et l’IRD ouvre désormais une nouvelle étape, celle de l’exploitation à plus grande échelle des données spatiales au service de la décision publique.

La prochaine ambition consiste à transformer progressivement ces acquis en une capacité nationale durable.

C’est là toute la portée du choix effectué par Djibouti : regarder vers l’espace, non pas pour s’éloigner de ses réalités, mais au contraire pour mieux connaître son territoire, anticiper ses vulnérabilités et préparer son avenir.

Une ambition qui rejoint la vision portée par le Président de la République, Son Excellence Ismail Omar Guelleh : faire du savoir, de l’innovation, de la technologie et du capital humain des instruments au service de la souveraineté et du développement de Djibouti.