Un gardien à l’entrée d’un immeuble. Une femme de ménage dans une villa. Un homme qui ramasse nos poubelles avant même que la ville ne se réveille. Un laveur de voitures qui attend, éponge à la main, au bord d’une rue. Ils sont là, tous les jours. Beaucoup viennent des pays voisins. Ils travaillent pendant que nous parlons d’eux. Et, dans les cafés comme sur les réseaux sociaux, la phrase revient : « Ils sont de plus en plus nombreux. Ils nous prennent notre travail. ».

Vraiment?

Un jour, je vois un chauffeur de taxi tendre quelques billets à un laveur de voitures. Une scène banale, presque invisible. Je demande au chauffeur : « Combien de fois fais-tu laver ta voiture ? ». Deux fois, me répond-il.  Je regarde alors le jeune homme qui vient de nettoyer le véhicule. Il en lavera d’autres. Des taxis, des voitures particulières, parfois tôt le matin, parfois tard le soir. À la fin de la journée, son revenu n’est peut-être pas celui d’un cadre, mais il n’est certainement pas insignifiant. Et c’est là que commence la véritable question. Qui sommes-nous pour considérer que cet argent vaut moins parce qu’il est gagné avec une éponge, un seau ou un balai?

Nous avons parfois une drôle de conception du travail. Nous voulons bien le résultat, mais pas toujours celui qui l’accomplit. Nous voulons une voiture propre, mais nous regardons à peine celui qui la lave. Nous voulons un immeuble surveillé, mais nous oublions le gardien assis à l’entrée. Nous voulons une maison impeccable, mais la personne qui la nettoie devient presque invisible. Puis, lorsqu’il s’agit de parler de l’emploi, nous disons que « les étrangers prennent nos postes ». Mais quels postes exactement ? Soyons honnêtes : dans beaucoup de cas, ces emplois n’étaient pas convoités. Ils étaient là, mais personne ne se précipitait pour les occuper.

Cela ne signifie pas que la question de l’emploi des jeunes Djiboutiens n’existe pas. Elle existe, et elle est même l’une des grandes préoccupations de notre société. Mais transformer chaque travailleur étranger en voleur d’emploi est une manière trop facile de regarder un problème beaucoup plus complexe. Car derrière cette situation se trouve aussi notre rapport au travail. Nous avons grandi avec une idée tenace : réussir, c’est avoir un bureau, un titre, une responsabilité. Le diplôme est devenu, pour beaucoup de familles, le passeport vers une vie meilleure. On étudie pour devenir fonctionnaire, cadre, responsable. On veut être derrière un bureau plutôt que devant une voiture avec un seau à la main. Le travail manuel, lui, a progressivement perdu de son prestige.

Un jeune diplômé qui reste sans emploi pendant plusieurs années peut parfois considérer qu’il vaut mieux attendre encore que d’accepter un métier qu’il juge inférieur à son niveau. Et je ne suis pas certain qu’il faille simplement lui reprocher cette attitude. Car si nous voulons que les jeunes acceptent davantage ces métiers, il faut aussi nous demander dans quelles conditions nous les leur proposons : salaire, horaires, protection, respect et perspectives d’évolution.

Un travail n’est pas dégradant parce qu’il est manuel. Il peut le devenir lorsqu’il est mal rémunéré, méprisé ou privé de toute perspective. Mais l’inverse est également vrai : aucun travail honnête ne devrait être considéré comme indigne. Le laveur de voitures, lui, semble avoir compris quelque chose que nous oublions parfois : l’argent gagné honnêtement n’a pas d’odeur. Qu’il sorte d’un bureau climatisé, d’une boutique, d’un atelier ou d’un seau d’eau, il reste le fruit d’un effort. Et puis il y a cette autre réalité que nous préférons parfois ne pas regarder : l’attente. Attendre le concours. Attendre un recrutement. Attendre un poste. Attendre une nomination. Attendre « quelque chose ». À force d’attendre, l’attente peut devenir une habitude.

Pendant ce temps, d’autres commencent avec presque rien. Ils lavent des voitures, gardent des maisons, nettoient des bureaux, transportent des marchandises. Ils gagnent peu parfois, beaucoup parfois. Ils économisent. Ils envoient de l’argent à leur famille. Certains repartent avec un petit capital. D’autres poursuivent leur route. Ils ont compris une règle simple de la vie : on peut commencer petit sans forcément finir petit. C’est peut-être là que se trouve la véritable leçon. Il ne s’agit pas de dire que tous les emplois doivent revenir à ceux qui sont nés ici. Il ne s’agit pas davantage de fermer les yeux sur les conditions de travail, les éventuelles irrégularités ou la nécessité de protéger l’emploi national. Il s’agit simplement de regarder les choses autrement. Les jeunes Djiboutiens ne sont pas des princes dédaigneux. Les travailleurs étrangers ne sont pas des envahisseurs. Les uns cherchent des opportunités dans une économie qui ne crée pas encore suffisamment d’emplois à la hauteur de leurs aspirations. Les autres acceptent des travaux que nous avons parfois cessé de regarder.

Entre les deux, il n’y a pas nécessairement une guerre. Il y a surtout un miroir. Le migrant nous renvoie l’image d’un travail que nous dédaignons. Le jeune chômeur nous renvoie l’image d’une économie qui doit encore créer davantage d’opportunités. Et l’employeur, lui, nous rappelle que derrière chaque emploi se trouvent un salaire, des conditions de travail et un choix économique. Alors, la prochaine fois que vous verrez un laveur de voitures au bord d’une rue, regardez-le autrement. Il ne vous vole peut-être rien. Il travaille. Et parfois, c’est nous qui avons oublié la valeur du travail.

Said Mohamed Halato