
À l’occasion du 18e sommet des BRICS à New Delhi, l’Inde se retrouve au centre d’un jeu diplomatique et économique particulièrement complexe. Entre rapprochement avec les puissances émergentes, maintien de partenariats stratégiques avec les États-Unis et l’Europe et approfondissement de ses relations avec les pays du Golfe, New Delhi entend défendre une ligne singulière : renforcer la voix du Sud global sans se laisser enfermer dans un nouveau bloc. Une posture qui confère à l’Inde un rôle croissant dans la recomposition de l’ordre international.
Le sommet des BRICS organisé à New Delhi intervient à un moment où les équilibres internationaux connaissent de profondes transformations. La présence annoncée du président chinois Xi Jinping, accompagné d’une importante délégation, ainsi que celle du président russe Vladimir Poutine aux côtés du Premier ministre indien Narendra Modi, devrait naturellement attirer les regards. Mais au-delà des images symboliques réunissant les dirigeants des trois grandes puissances, c’est la capacité de l’Inde à maintenir sa ligne diplomatique qui constitue l’un des principaux enjeux de cette rencontre.
Depuis près de deux décennies, New Delhi construit patiemment une doctrine fondée sur l’autonomie stratégique. L’Inde entend accroître son influence dans les institutions internationales et défendre une représentation plus équitable des pays du Sud, sans pour autant transformer cette ambition en confrontation systématique avec l’Occident.
Cette position est résumée par la formule du ministre indien des Affaires étrangères, S. Jaishankar : l’Inde est « non-occidentale, pas anti-occidentale ». Une distinction qui traduit une conception particulière de la politique étrangère indienne. New Delhi souhaite réformer certains mécanismes de l’ordre international, notamment renforcer la représentation des puissances émergentes, sans remettre en cause l’ensemble du système dont elle tire elle-même une partie des bénéfices.
L’objectif est notamment d’obtenir une place permanente au Conseil de sécurité des Nations unies et de peser davantage dans l’élaboration des règles financières, commerciales et technologiques mondiales.
La présidence indienne des BRICS illustre cette volonté. Sur des sujets comme la sécurité alimentaire, les technologies émergentes ou le commerce international, New Delhi cherche à privilégier la coopération et le renforcement des institutions existantes plutôt que la construction d’un système entièrement parallèle.
Cette approche se heurte cependant aux divergences internes du groupe. L’élargissement des BRICS a rendu le consensus plus difficile à atteindre. Une ligne de fracture apparaît notamment entre les pays qui considèrent l’organisation avant tout comme une plateforme économique et ceux qui souhaitent lui donner une dimension géopolitique plus affirmée.
L’Inde et le Brésil se situent plutôt dans la première approche, tandis que la Chine et la Russie voient davantage dans les BRICS un instrument permettant de rééquilibrer les rapports de force internationaux.
Cette différence de perception s’est notamment manifestée lorsque les ministres des Affaires étrangères des BRICS n’ont pas réussi à adopter une déclaration commune. L’Inde a alors privilégié une déclaration de la présidence reconnaissant les divergences plutôt que de chercher à imposer une position commune.
Cette attitude est révélatrice de la diplomatie indienne : préserver le dialogue, maintenir plusieurs options ouvertes et éviter de transformer les BRICS en alliance dirigée contre l’Occident.
La question de la dé-dollarisation illustre également cette prudence. L’Inde ne cherche pas à provoquer une rupture avec le dollar américain ni à créer une monnaie commune des BRICS. Elle privilégie plutôt des solutions pratiques, telles que le règlement des échanges en monnaies nationales et l’amélioration des mécanismes de paiement transfrontaliers.
L’objectif est moins de construire un ordre financier concurrent que de réduire les vulnérabilités et d’accroître la marge de manœuvre des économies émergentes.
Cette stratégie est d’autant plus importante que l’Inde entretient parallèlement des relations économiques et stratégiques considérables avec les États-Unis et leurs alliés. Les États-Unis demeurent un marché essentiel pour l’économie indienne et une source majeure de capitaux, de technologies et d’investissements.
Dans les secteurs des semi-conducteurs, de la fabrication avancée et de l’intelligence artificielle, l’Inde a besoin de technologies, de capitaux et de partenaires fiables. Ni la Chine ni la Russie ne sont aujourd’hui en mesure de remplacer entièrement ces relations.
Dans le même temps, New Delhi poursuit une politique active de diversification. Le dialogue avec les partenaires du Quad se poursuit, tandis que les coopérations dans les domaines de la défense et des technologies avec Washington progressent. Les relations commerciales et stratégiques avec le Royaume-Uni, l’Union européenne, l’Australie et d’autres partenaires occidentaux connaissent également un nouvel élan.
L’Inde ne cherche donc pas à choisir entre les grandes puissances. Elle cherche à conserver une capacité de décision autonome.
Cette logique s’étend désormais aux relations avec le Golfe. La présence de l’Arabie saoudite et des Émirats arabes unis dans les BRICS renforce le poids de cette organisation dans les domaines de l’énergie, de la finance et des échanges avec l’Asie occidentale.
L’Inde apparaît naturellement comme un pont entre les économies du Golfe et le monde des BRICS. Ses liens avec les six pays du Conseil de coopération du Golfe reposent sur des échanges commerciaux considérables, des approvisionnements énergétiques essentiels et la présence de millions de ressortissants indiens dans la région.
Le partenariat ne se limite cependant plus au pétrole et à la main-d’œuvre. En février 2026, l’Inde et le Conseil de coopération du Golfe ont officiellement lancé les négociations en vue d’un accord de libre-échange global. Celui-ci doit notamment favoriser les échanges, les investissements, les services, le commerce numérique, les normes et la mobilité professionnelle.
La relation avec les Émirats arabes unis illustre cette nouvelle dynamique. Les deux pays développent leur coopération dans le pétrole, le gaz naturel liquéfié et le gaz de pétrole liquéfié, mais également dans les réserves stratégiques d’hydrocarbures.
Le partenariat s’étend parallèlement aux énergies renouvelables, à l’hydrogène vert, au stockage des batteries et aux technologies bas carbone. Les capitaux du Golfe peuvent ainsi rencontrer les capacités industrielles, technologiques et humaines de l’Inde.
La sécurité alimentaire constitue également un domaine prometteur. Les investissements du Golfe dans les infrastructures de stockage, la logistique et la transformation agroalimentaire peuvent se conjuguer avec les capacités agricoles et industrielles indiennes.
Le numérique constitue un autre axe majeur. Les fonds souverains du Golfe investissent déjà dans les plateformes numériques, les infrastructures, les énergies renouvelables et les start-up indiennes. Dans l’autre sens, les entreprises et les compétences indiennes participent au développement de secteurs stratégiques dans le Golfe : intelligence artificielle, fintech, santé, cybersécurité, espace et villes intelligentes.
Cette complémentarité pourrait être encore renforcée dans le cadre des BRICS, notamment à travers les infrastructures publiques numériques, les paiements transfrontaliers et l’harmonisation de certaines normes techniques.
Cette évolution traduit une transformation profonde des relations entre l’Inde et les monarchies du Golfe. Longtemps centrées sur l’énergie et les travailleurs expatriés, elles s’orientent désormais vers un partenariat plus large intégrant les investissements, les technologies, les énergies propres, la sécurité alimentaire et les infrastructures stratégiques.
La stabilité régionale demeure toutefois une condition essentielle de cette dynamique. Les tensions au Moyen-Orient et les préoccupations liées à la sécurité de la navigation dans le détroit d’Ormuz donnent à l’Inde un intérêt direct dans la préservation de la libre circulation maritime et de la stabilité des routes énergétiques.
La capacité de New Delhi à dialoguer avec les différentes puissances de la région renforce sa crédibilité lorsqu’elle défend la désescalade, le respect de la souveraineté et le règlement diplomatique des différends.
Au-delà de la diplomatie, les BRICS cherchent également à faire émerger une architecture financière offrant davantage d’options aux pays en développement. La Nouvelle Banque de développement constitue à cet égard l’un des instruments les plus importants de cette transformation.
Son objectif est de financer des projets d’infrastructures et de développement dans les économies émergentes. L’expérience de pays africains comme l’Égypte montre que cette institution entend dépasser le cercle initial des membres fondateurs et élargir son soutien à d’autres économies du Sud.
Pour l’Afrique, cette évolution présente un intérêt particulier. La diversification des sources de financement peut offrir aux États africains davantage de marges de manœuvre dans le financement des infrastructures, des transports, de l’énergie et des projets de développement à long terme.
Le mécanisme de réserve de contingence des BRICS, doté de 100 milliards de dollars, constitue également un instrument destiné à apporter un soutien en cas de difficultés temporaires de balance des paiements.
Les discussions sur la dé-dollarisation doivent toutefois être considérées avec réalisme. Les monnaies nationales peuvent jouer un rôle plus important dans les échanges, mais la construction d’une véritable alternative au système financier dominé par le dollar reste un processus complexe.
Les risques de volatilité des changes, les exigences de gouvernance et les différences entre les économies membres constituent autant de défis.
Pour autant, l’importance du mouvement ne doit pas être sous-estimée. Les BRICS cherchent à donner davantage de poids aux pays émergents dans les institutions internationales et à diversifier les instruments dont disposent les économies du Sud.
L’Inde occupe une position singulière dans cette transformation. Elle dispose de relations solides avec les États-Unis et l’Europe, d’une relation stratégique complexe avec la Chine, de liens historiques avec la Russie et de partenariats économiques de plus en plus étroits avec les pays du Golfe.
Cette capacité à parler à des partenaires aux intérêts parfois contradictoires constitue précisément l’un de ses principaux atouts.
New Delhi ne cherche pas nécessairement à diriger un nouveau bloc. Elle entend plutôt devenir l’une des puissances capables de façonner les règles du monde multipolaire qui se dessine.
C’est là toute la portée de sa présidence des BRICS. L’enjeu n’est pas simplement de savoir si l’Inde se rapproche de la Chine ou de la Russie, ni si elle s’éloigne de l’Occident. La véritable question est de savoir si elle parviendra à préserver cet espace stratégique intermédiaire qui lui permet de défendre ses intérêts, de promouvoir les aspirations du Sud global et de maintenir ouverts ses partenariats avec les principales puissances économiques.
Dans un monde marqué par les tensions géopolitiques, les rivalités commerciales et la fragmentation croissante des alliances, cette capacité d’équilibre pourrait devenir l’une des principales forces de l’Inde.
Et, pour les pays du Sud, notamment en Afrique, l’émergence de cette nouvelle architecture offre une perspective importante : celle d’un ordre international dans lequel les choix de développement, les financements et les partenariats ne seraient plus concentrés entre les mains d’un nombre limité de puissances et d’institutions.
L’Inde entend manifestement contribuer à cette évolution sans rompre avec l’ordre existant. Sa stratégie est moins celle de la confrontation que celle de la diversification. Moins celle d’un alignement que celle d’une autonomie assumée.
C’est probablement dans cet équilibre, entre affirmation du Sud global et maintien de passerelles avec l’Occident, que réside aujourd’hui l’une des clés de la puissance indienne.









































