Depuis le 10 septembre, l’intensification des combats sur la côte yéménite a poussé des centaines de familles à prendre la mer, dans l’urgence et souvent sans eau ni nourriture. À Obock, au nord de Djibouti, les embarcations de fortune se succèdent sur plusieurs points de débarquement. Après une première vague d’environ 500 personnes, plus de 700 familles auraient rejoint les côtes djiboutiennes en quarante-huit heures, selon le préfet d’Obock, Moussa Aden Miganeh. Entre secours d’urgence, enregistrement et transfert vers le camp de Markazi, la petite ville portuaire est redevenue une porte d’entrée pour les réfugiés yéménites.

À Obock, la mer n’est plus seulement une frontière. Elle est devenue, pour des centaines de Yéménites, la dernière voie de fuite.

Depuis plusieurs jours, les embarcations apparaissent au large, puis se rapprochent lentement des côtes djiboutiennes. Certaines accostent au port de la ville historique, d’autres gagnent des points de débarquement plus éloignés, notamment à Khor Angar, Moulhoulé ou Ras Siam. À leur bord, des hommes, des femmes, des enfants et des nourrissons, entassés dans des embarcations rudimentaires après avoir traversé le détroit de Bab el-Mandeb.

Le voyage ne dure parfois que quelques heures. Mais pour ceux qui le vivent, il semble interminable.

Depuis jeudi 10 septembre, l’offensive sur la côte yéménite s’est intensifiée. Plusieurs localités sont tombées aux mains des Houthis, provoquant un mouvement de panique parmi les populations civiles. Des familles ont quitté leurs maisons dans la précipitation, certaines sans pouvoir emporter autre chose que les vêtements qu’elles portaient.

À Obock, les autorités locales sont confrontées à un afflux inhabituel. Après une première vague d’environ 500 personnes, plus de 700 familles sont actuellement enregistrées au camp Markazie, selon le préfet d’Obock, Moussa Aden Miganeh.

« Des cadavres gisaient de partout »

Parmi les nouveaux arrivants figure Mohamed Saïd Ali, instituteur originaire de Doubab, une ville côtière située de l’autre côté du détroit.

Son récit commence dans une salle de classe. « J’étais en classe le lundi 7 septembre lorsque, d’un seul coup, j’ai entendu un bruit assourdissant : un tir de canon était tombé non loin de l’école », raconte-t-il.

Le réflexe est immédiat. Mohamed Saïd évacue ses élèves et cherche refuge dans une maison voisine. Ce qu’il découvre à l’extérieur restera gravé dans sa mémoire. « Des cadavres gisaient de partout. Certains étaient éventrés par les chiens », poursuit-il.

Dans la maison où il s’est réfugié, le temps semble suspendu. Avec d’autres habitants, il attend, dans la peur, que les tirs cessent. Mais rester n’est plus une option.

Deux jours plus tard, la décision est prise : il faut partir.

La seule possibilité est la mer.

Un cousin possède une petite pirogue. Une trentaine de personnes y prennent place, principalement des femmes et des enfants, parmi lesquels des nourrissons. Il n’y a pas de véritable préparation. Pas de provisions suffisantes. Pas même de quoi assurer la traversée dans des conditions normales. « Nous étions une trentaine à bord, en majorité des femmes et des enfants dont des nourrissons », raconte l’instituteur.

Ils quittent Doubab mercredi soir, juste avant minuit.

La nuit enveloppe le détroit. Derrière eux, la terre est plongée dans la guerre. Devant, une autre rive, inconnue mais synonyme de sécurité.

Au milieu de la mer, une nouvelle menace surgit : le carburant vient à manquer.

La pirogue s’immobilise. Pendant un moment, les passagers sont livrés à eux-mêmes, à la merci du courant et de la mer. Puis une autre embarcation apparaît. Elle prend la pirogue en remorque.

« Une pirogue nous a tirés », raconte Mohamed Saïd.

Le groupe finit par atteindre Obock jeudi, vers 11 heures.

Après des heures d’angoisse, la traversée s’achève enfin.

L’accueil sur l’autre rive

À l’arrivée, les scènes se ressemblent. Des familles descendent des embarcations avec des gestes hésitants, certaines portant des enfants dans leurs bras. Beaucoup sont épuisées par le voyage. D’autres semblent encore sous le choc de ce qu’elles viennent de quitter.

Les premiers gestes sont simples, mais essentiels : de l’eau, de la nourriture et une prise en charge immédiate.

Pour Mohamed Saïd, le contraste est saisissant.

« Nous avons été bien accueillis par les autorités d’Obock», confie-t-il. Comme les autres nouveaux arrivants, il passe ensuite par les différentes étapes de la prise en charge. Après les premiers secours, les réfugiés sont enregistrés avant d’être conduits vers le camp de réfugiés de Markazi. Ce passage marque une nouvelle étape : celle de l’attente, après l’urgence de la fuite.

Obock, nouveau point de passage

Depuis plusieurs jours, la petite ville portuaire du nord de Djibouti est au cœur de ce mouvement de population.

Obock connaît depuis longtemps les flux humains liés à sa proximité avec le Yémen. Mais l’ampleur actuelle des arrivées donne une autre dimension à cette réalité. À quelques dizaines de kilomètres seulement, de l’autre côté du Bab el-Mandeb, la guerre transforme des habitants en réfugiés. Le détroit, étroit bras de mer reliant la mer Rouge au golfe d’Aden, est franchi dans des conditions extrêmement précaires.

Les embarcations utilisées ne sont pas conçues pour transporter autant de personnes. Les familles s’y entassent, avec peu de provisions et sans garantie sur la durée du trajet. Une panne de moteur, une mer agitée ou une avarie peuvent rapidement transformer la fuite en drame.

Pourtant, chaque nouvelle embarcation témoigne de la même détermination : quitter les zones de combat avant qu’il ne soit trop tard.

À terre, les autorités locales doivent organiser l’accueil, l’identification et le transfert des nouveaux arrivants. Les différents points de débarquement — du port d’Obock à Khor Angar, Moulhoulé et Ras Siam — deviennent autant de portes d’entrée pour ces populations déplacées.

Des familles qui ont tout laissé derrière elles

Dans cette succession d’arrivées, les chiffres donnent une idée de l’ampleur du mouvement. Mais ils ne racontent pas les histoires individuelles. Derrière les centaines de familles annoncées se trouvent des instituteurs qui ont abandonné leurs salles de classe, des mères qui ont emporté leurs nourrissons, des enfants qui ont quitté leur maison sans savoir quand ils la reverront. Pour beaucoup, le départ n’a pas été un choix mûrement réfléchi. Il a été décidé en quelques heures, parfois quelques minutes, sous la pression des combats.

Le récit de Mohamed Saïd illustre cette brutalité : lundi, il enseignait encore à ses élèves. Mercredi soir, il montait à bord d’une pirogue avec une trentaine de personnes. Jeudi matin, il posait le pied sur la terre djiboutienne.

Entre ces deux moments, une vie entière a basculé.

À Obock, le temps de la survie laisse désormais place à celui de la prise en charge. Après l’eau, la nourriture et les premiers secours vient l’enregistrement. Puis le transfert vers Markazi, où les réfugiés doivent commencer à reconstruire, au moins provisoirement, une existence interrompue par la guerre.

Entre soulagement et incertitude

L’arrivée sur la rive djiboutienne apporte d’abord un soulagement. La mer est derrière eux. Les tirs aussi.

Mais l’exil commence.

Pour ces familles, l’avenir reste incertain. Elles ont quitté leur maison, leur travail, leur école et leurs proches. Certaines ignorent même ce qu’il est advenu de ceux qui sont restés au Yémen.

À Obock, leur première préoccupation est désormais de mettre leurs enfants à l’abri, de trouver un endroit où dormir et de savoir ce que les prochains jours leur réservent.

La traversée du Bab el-Mandeb aura été, pour eux, le voyage de l’espoir de vie. En tout cas, les embarcations continuent d’arriver à Obock. Elles apparaissent au large, chargées de vies bouleversées par une guerre qui se déroule à quelques encablures des côtes djiboutiennes.

RACHID BAYLEH