Il est des événements qui s’inscrivent durablement dans la mémoire d’une ville. À Obock, l’arrivée, à partir de 2015, de milliers de personnes fuyant la guerre au Yémen appartient à cette histoire. À quelques dizaines de kilomètres de l’autre rive du Bab-el-Mandeb, cette petite ville côtière s’est retrouvée au cœur d’une crise humanitaire qui dépassait largement ses frontières.Face aux bombardements, à l’insécurité et à la dégradation des conditions de vie, des familles entières avaient traversé la mer dans l’espoir de trouver refuge. Pour beaucoup, Obock fut la première terre sur laquelle elles posèrent le pied après avoir quitté leur pays.Ce qui apparaissait alors comme une situation exceptionnelle allait progressivement s’inscrire dans l’histoire contemporaine de la ville. Huit années plus tard, une nouvelle vague d’arrivées rappelle cette expérience et redonne à cette mémoire une actualité particulière.

Lorsque les premières embarcations en provenance du Yémen atteignirent les côtes d’Obock en 2015, la ville ne disposait pas d’un dispositif conçu pour faire face à un afflux de cette ampleur. Les infrastructures d’accueil et les moyens logistiques étaient limités face aux besoins qui se présentaient soudainement.

Dans cette situation d’urgence, la solidarité locale a occupé une place importante. Des habitants ont apporté de l’eau, de la nourriture, des vêtements ou simplement un soutien aux personnes nouvellement arrivées. Les familles, les commerçants et différents acteurs de la communauté ont contribué, chacun selon ses possibilités, à répondre aux premiers besoins. Ces gestes, parfois modestes, prenaient une importance particulière pour des personnes qui venaient de traverser la mer dans des circonstances difficiles. Cette mobilisation s’inscrivait aussi dans une proximité ancienne entre les deux rives du Bab-el-Mandeb. Depuis des siècles, cette mer a été un espace de circulation et d’échanges entre les populations de la région. Pêche, commerce, déplacements et relations humaines ont contribué à tisser des liens qui dépassent les frontières actuelles.

Pour les habitants d’Obock, l’arrivée des réfugiés ne constituait donc pas uniquement un événement humanitaire. Elle se déroulait dans un environnement régional marqué par des relations anciennes entre les populations des deux rives.

Très rapidement cependant, l’ampleur des arrivées a rendu nécessaire une réponse plus structurée. La solidarité spontanée ne pouvait suffire à répondre durablement aux besoins en matière d’hébergement, d’alimentation, d’eau, de santé, d’assainissement et de protection.

Les autorités djiboutiennes, avec l’appui des agences des Nations unies et de leurs partenaires, ont progressivement organisé une réponse humanitaire adaptée. Le site de Markazi est devenu l’un des principaux dispositifs d’accueil des réfugiés yéménites, permettant de passer progressivement de l’urgence à une prise en charge plus organisée.

Une ville transformée par l’accueil

La présence prolongée des réfugiés a marqué la vie d’Obock. Pendant plusieurs années, la ville a vu arriver des hommes, des femmes et des enfants dont les parcours étaient différents, mais qui avaient en commun d’avoir quitté leur pays en raison du conflit.

Au-delà de l’assistance d’urgence, de nouvelles préoccupations sont apparues, notamment dans les domaines de l’éducation, de la santé, de l’alimentation et de la protection.

L’éducation occupait une place particulière. Pour les enfants ayant fui la guerre, la possibilité de poursuivre leur scolarité constituait bien davantage qu’un simple service. Elle permettait de maintenir un lien avec une vie normale et de préserver une perspective d’avenir malgré les bouleversements vécus par leurs familles.

Autour du dispositif humanitaire, de nouvelles activités se sont également développées. Les organisations intervenant auprès des réfugiés ont mobilisé des ressources humaines et matérielles, tandis que certains habitants ont été associés directement ou indirectement aux opérations d’assistance.

Cette période a néanmoins représenté un défi pour une ville de la taille d’Obock. L’arrivée et l’installation d’une population supplémentaire ont nécessairement accru les besoins en eau, en services de santé, en éducation, en assainissement et en infrastructures.

L’expérience de ces années a ainsi laissé une double empreinte. Elle a rappelé les contraintes auxquelles une petite ville peut être confrontée lorsqu’elle se retrouve en première ligne d’une crise régionale, mais elle a également mis en lumière sa capacité à participer à l’effort d’accueil. Car derrière les statistiques figuraient avant tout des destins humains. Chaque famille arrivée à Obock avait derrière elle une maison abandonnée, des proches séparés, des souvenirs et l’incertitude du lendemain.

Pour certains, Djibouti n’a constitué qu’une étape avant un nouveau départ. Pour d’autres, le pays est devenu un lieu de vie durable. Des enfants arrivés pendant cette période ont grandi à Obock et y ont construit une partie de leur histoire.

La ville est ainsi devenue, pour nombre de réfugiés, bien plus qu’un simple point d’entrée. Elle a été le lieu où une nouvelle existence a commencé après le départ précipité du Yémen.

2026, une mémoire qui retrouve son actualité

Le temps a passé, mais le Bab-el-Mandeb demeure un espace où les crises peuvent rapidement avoir des répercussions sur les deux rives. La nouvelle vague d’arrivées observée en 2026 vient rappeler cette réalité.

Une nouvelle fois, des embarcations en provenance du Yémen atteignent les côtes d’Obock. À leur bord, des hommes, des femmes et des enfants cherchent avant tout un lieu sûr après avoir quitté des zones affectées par le conflit et l’insécurité.

Pour la ville, cette situation n’est pas totalement nouvelle. L’expérience acquise depuis 2015 constitue désormais une partie de sa mémoire et de son histoire humanitaire. Mais au-delà des dispositifs mis en place par les autorités et les organisations humanitaires, il demeure une dimension profondément humaine : celle de l’accueil réservé à des personnes qui arrivent après avoir tout laissé derrière elles.

En 2015, Obock avait découvert, dans l’urgence, la réalité d’une crise humanitaire de grande ampleur. En 2026, elle se retrouve de nouveau confrontée à cette responsabilité. Entre ces deux périodes, les années ont changé le paysage, les dispositifs et les expériences. Mais une même géographie demeure : celle d’une ville située à la rencontre de deux rives et d’une mer qui, loin de seulement les séparer, a longtemps contribué à rapprocher leurs populations.

L’histoire des réfugiés yéménites à Obock ne se résume donc pas à une succession de chiffres ou de dates. Elle raconte aussi une ville qui, confrontée à l’urgence, a dû apprendre à accueillir, à s’adapter et à vivre avec une population venue de l’autre rive.

Aujourd’hui, alors qu’une nouvelle vague d’arrivées se dessine, cette histoire connaît un nouveau chapitre. Et dans la mémoire d’Obock, l’image demeure : celle d’une embarcation venue du Yémen, de femmes, d’hommes et d’enfants gagnant la côte, et d’une population qui leur ouvre ses portes dans les limites de ses moyens.

Une histoire humaine qui, en 2026, continue de s’écrire.

HA