
La Nation : Monsieur le Préfet, comment se porte la ville d’Obock après l’arrivée, depuis le week-end dernier, de nombreux réfugiés yéménites fuyant la guerre dans leur pays?
Moussa Aden Miganeh : Comme vous le savez, depuis le jeudi 10 septembre, nous suivons de très près la situation. Au départ, les arrivées étaient encore limitées. Les premiers groupes étaient composés d’environ 35 à 40 personnes. Mais à Moulhoulé, nous étions déjà en mesure d’entendre les bombardements provenant du Yémen. Lorsque les premières embarcations sont arrivées, j’ai immédiatement donné l’alerte.
J’ai appelé le ministre de l’Intérieur, qui est également ministre de la Défense. Il a, à son tour, déclenché le dispositif d’alerte et contacté la ministre de la Solidarité. Celle-ci a réagi immédiatement. Dès le vendredi matin, toute son équipe était à Obock avec des camions chargés de vivres.
Il faut aussi souligner que, dès les premières heures, la population d’Obock s’est mobilisée. Le Yémen est un pays frère et, depuis l’installation du village de Markazi en 2015 avec l’arrivée des premiers réfugiés yéménites, des liens importants se sont tissés entre les deux populations. Pour nous, les Yéménites ne sont pas des étrangers : ce sont presque des membres de la famille. Nous entretenons notamment des relations étroites dans le domaine du commerce et avec les pêcheurs.
Quelle a été votre réaction lorsque vous avez vu arriver la première vague de ces réfugiés ?
J’ai immédiatement donné l’alerte et nous avons commencé à nous organiser. Dès le vendredi matin, nous avons tenu une réunion afin de répartir les tâches et de mettre en place le dispositif nécessaire. Nous avons organisé notre intervention en deux phases. La première concernait l’accueil.
Cette mission est principalement revenue à la préfecture, avec l’appui de l’armée, des garde-côtes et de la marine.
Ces personnes ont fui avec les moyens dont elles disposaient. Pour beaucoup, le principal problème était le carburant. Plusieurs embarcations sont tombées en panne de carburant en pleine mer et ont dû être secourues par la marine et les garde-côtes. Certaines personnes sont arrivées à Moulhoulé, Khor Angar et Godoria, tandis que d’autres ont directement rejoint Obock.
Notre première tâche a donc consisté à regrouper les arrivants et à les acheminer vers Obock et le camp de Markazi, afin qu’ils puissent être pris en charge par l’ONARS.
Combien de personnes sont actuellement prises en charge ?
Au camp de Markazy, nous avons actuellement 2 935 personnes enregistrées. En trois jours, nous avons accueilli près de 3 000 personnes. Le dimanche a été particulièrement intense, avec 1 017 arrivées en une seule journée. C’était considérable, mais heureusement, nous avions déjà commencé à nous organiser. Aujourd’hui, nous avons également recensé près de 700 familles. Le travail d’enregistrement et de répartition permet désormais de connaître précisément le nombre d’hommes, de femmes et d’enfants, ainsi que leur âge.
Y avait-il des blessés parmi eux ?
Nous avons eu des personnes nécessitant une prise en charge médicale, mais les militaires suivent une procédure distincte. Les militaires en armes ne sont pas pris en charge dans le même circuit que les civils. Ils sont accueillis par l’armée nationale, désarmés et soumis à la procédure prévue. Après enquête, ils sont transférés à Djibouti et remis au Croissant Rouge.
Pour ma part, je m’occupe essentiellement des civils, qui constituent les personnes les plus vulnérables.
Nous avons notamment environ 85 personnes très âgées, ainsi que des personnes handicapées. Nous avons également accueilli une femme âgée de plus de 70 ans qui souffrait d’une fracture du col du fémur qu’elle traînait depuis plus de trois mois. Malheureusement, elle est décédée hier. Le ministère des Affaires musulmanes et des Biens waqfs a pris en charge son enterrement.
Dans quelle situation se trouvaient-ils à leur arrivée ?
Ils arrivaient très fatigués et très affamés. Nous avons également constaté des situations sanitaires particulièrement préoccupantes. Les médecins ont notamment détecté plusieurs enfants souffrant de malnutrition avancée. Certains n’avaient jamais été vaccinés. La situation sanitaire dans certaines zones du Yémen est telle que l’on peut véritablement parler d’un désert médical et sanitaire. Il a donc fallu reprendre certaines choses pratiquement à zéro. Au camp de Markazi, nous avons rouvert le poste de santé, notamment celui de King Salman, qui est bien équipé. Le ministère de la Santé a rapidement pris en charge le volet sanitaire, qui était absolument primordial.
Nous avons vacciné les enfants et nous essayons depuis d’assainir progressivement la situation.
Quelle est aujourd’hui votre principale préoccupation en tant que préfet ?
Ma principale préoccupation est d’abord la santé et l’hygiène, compte tenu du nombre important de personnes rassemblées dans un même espace.
Le grand hangar où sont temporairement accueillis les réfugiés constitue une solution d’urgence, mais cette proximité comporte des risques sanitaires. Avec autant de personnes, dont beaucoup sont vulnérables, le déclenchement d’une maladie pourrait rapidement devenir problématique. C’est pourquoi nous privilégions la prévention. Une équipe de l’INSPD intervient notamment pour pulvériser et assainir régulièrement le hangar. Pour moi, la doctrine est simple : prévenir plutôt que guérir.
Quels sont les besoins les plus urgents qui vous préoccupent face à cette arrivée massive?
Le besoin le plus urgent aujourd’hui, ce sont les tentes.
Nous avons près de 700 familles et il nous faut donc environ 700 tentes le plus rapidement possible. Cela permettrait de vider le grand hangar et d’offrir à chaque famille un espace plus intime et plus digne, avec son propre foyer et son propre matériel de cuisson. Parallèlement, le ministère de la Solidarité fournit les vivres. La préfecture, en collaboration avec l’UNFD, organise également la distribution quotidienne de repas chauds. L’eau constitue aussi un besoin considérable.
Nous avons mobilisé les camions-citernes de la préfecture qui se relaient matin, midi et soir. Nous avons pu trouver des réservoirs pouvant contenir jusqu’à 3 000 litres, mais cela reste insuffisant pour autant de personnes. Cette mobilisation représente également une charge importante sur le plan économique.
Les infrastructures locales peuvent-elles absorber un afflux prolongé de réfugiés ?
En termes d’espace, nous avons encore des possibilités. À Obock, ce n’est pas le terrain qui manque, mais plutôt le matériel. Nous avons déjà installé près d’une centaine de tentes, avec les latrines, les réservoirs d’eau et les points d’approvisionnement. Nous disposons des compétences et du personnel nécessaires. Ce qui nous fait principalement défaut, ce sont les moyens matériels, en particulier les tentes. Nous avons également prévu du terrain au-delà du camp de Markazi si les besoins venaient à augmenter.
Quel dispositif est prévu si les arrivées se poursuivent ?
Nous sommes prêts à faire face à une augmentation des arrivées, notamment parce que nous avons encore du terrain disponible.
Après les trois journées d’arrivées massives, nous avons connu une légère accalmie. Mais les arrivées se poursuivent : nous enregistrons encore régulièrement des groupes de 30, 50, parfois 100 à 150 personnes par jour.
Le dispositif repose sur la coordination entre la préfecture, l’armée, les garde-côtes, la marine, l’ONARS, le ministère de la Santé, le ministère de la Solidarité et les partenaires humanitaires. L’ONARS a également sollicité les institutions des Nations unies, notamment l’UNICEF et l’OIM.
La difficulté est d’autant plus importante que, depuis le départ du HCR et du PAM, l’État djiboutien assume une part considérable de la prise en charge des réfugiés présents sur son territoire.
Quel message souhaitez-vous adresser aux habitants d’Obock, qui voient leur ville confrontée à cet afflux exceptionnel?
Je veux d’abord remercier profondément la population d’Obock.
Quel accueil ! Les habitants se sont immédiatement mobilisés. Ils ont mis leurs véhicules à disposition, apporté leur aide et certains ont même hébergé des familles chez eux. Jusqu’à présent, des familles obokoises continuent d’accueillir certaines personnes, dans l’attente de la construction de nouvelles tentes. C’est une population extrêmement accueillante. En tant que Djiboutien, voir des personnes qui fuient la guerre, des familles déplacées et contraintes de quitter leur pays, est forcément très émouvant.
Djibouti est un pays d’accueil, et les Obokois l’ont une nouvelle fois démontré.
Votre mot pour conclure ?
Je voudrais d’abord appeler les autorités à poursuivre l’effort déjà engagé. L’appel à la solidarité internationale a été lancé et il faut maintenant poursuivre la mobilisation nationale.
La solidarité des Djiboutiens commence déjà à se manifester. Un compatriote nous a récemment apporté des camions d’eau ainsi que 1 200 packs d’eau minérale. D’autres ont fourni des matelas et différents équipements. Ces gestes nous touchent profondément.
Je demande donc à tous ceux qui souhaitent faire des dons de les remettre à l’UNFD, afin que l’aide soit organisée, centralisée et acheminée efficacement jusqu’à Obock. Sans organisation, même une aide importante risque de ne pas produire les résultats attendus.
Je remercie la population djiboutienne et, tout particulièrement, la population d’Obock pour son accueil et sa solidarité. Et je tiens à saluer la mobilisation de l’État djiboutien : la réaction a été à la hauteur de l’urgence.
Réalisé par Rachid Bayleh











































