Ce n’était pas un accident. La victoire de Zohran Mamdani à la mairie de New York en 2025, c’était juste le début. Il y a une semaine, le 23 juin 2026, trois candidats soutenus par le maire—Claire Valdez, Darializa Chevalier, et Brad Lander ont remporté leurs primaires démocrates pour le Congrès. Ça montre bien qu’il se passe quelque chose de profond dans la politique américaine. Le plus frappant, ce n’est même pas le nombre.

C’est leur profil. Darializa Chevalier, 32 ans, doctorante, militante propalestinienne de Columbia, aucune expérience élective, a battu un député sortant modérer dans une circonscription populaire et mélangée du nord de Manhattan. Claire Valdez a écrasé le président de l’arrondissement de Brooklyn avec vingt points d’avance. Les Socialistes démocrates d’Amérique se préparent à doubler leur nombre au Congrès. Ce qui se passe à New York, ce n’est plus juste une anomalie locale. C’est devenu un laboratoire. Et maintenant, le reste du pays commence à regarder. Il ne faut pas oublier non plus la victoire de Brad Lander dans la 10e circonscription, clin d’œil final au débat. Ancien contrôleur financier, juif progressiste affiché, Lander a battu le député sortant Dan Goldman en menant une campagne explicitement critique vis-à-vis du soutien militaire américain à Israël. Bref : un candidat juif, à New York, gagne grâce à ses positions pro-palestiniennes, pas malgré elles.

C’est historique. Pendant longtemps, la communauté juive de New York servait de verrou : critiquer Israël, c’était s’assurer de perdre New York. Ce verrou a sauté. Pas parce que la communauté juive a disparu ou s’est effacée, mais parce qu’elle s’est divisée : une génération plus âgée défend Israël coûte que coûte, une jeunesse pour qui Gaza a tout changé. Pour beaucoup de jeunes juifs américains, leur identité progressiste compte maintenant plus que la solidarité communautaire automatique. Voter Lander ou Mamdani, c’était rester fidèle à ses valeurs, pas les trahir.

Mais pour comprendre vraiment ce 23 juin, il faut remonter le fil de l’histoire. Mamdani ne sort pas de nulle part. Il est le produit d’une histoire longue et profonde, souvent oubliée : la gauche américaine. Pour saisir ce qui se passe, il faut creuser loin, dans les racines de la gauche américaine.

L’Amérique a toujours eu une gauche

L’un des grands malentendus européens, c’est de croire que les États-Unis seraient, par essence, hostiles à la gauche. C’est faux. La tradition progressiste américaine est ancienne, puissante, et souvent sanglante. Elle naît avec les abolitionnistes du XIXe siècle. Frederick Douglass, ancien esclave devenu tribun, l’a dit avant W.E.B. Du Bois : le racisme n’est pas une anomalie du capitalisme américain, c’est son pilier. Diviser les travailleurs selon la couleur, ça empêche qu’ils s’unissent contre les vrais profiteurs. Une idée simple, explosive. Il y a eu aussi les grandes grèves industrielles de la fin du XIXe siècle Homestead, Pullman et un certain Eugene Debs, figure de proue socialiste et candidat cinq fois entre 1900 et 1920. En 1912, il rassemble 6 % des votes à l’échelle nationale. Il finit en prison parce qu’il refuse la Première Guerre mondiale, gracié par Harding depuis sa cellule. Mamdani, le soir de sa victoire, lui a dédié son triomphe. Ce n’était pas un simple symbole. C’était une filiation. Même Martin Luther King, dont l’image officielle a bien été lissée avec le temps, était socialiste. Il combattait la ségrégation, mais aussi le système économique qui la portait. Quand il est assassiné en 1968, il préparait la Poor People’s Campaign, une marche des pauvres sur Washington, toutes couleurs confondues. L’Amérique a gardé du rêve, mais oublié le programme.

1972 : le grand traumatisme démocrate

Le vrai basculement, c’est 1972. George McGovern, candidat démocrate progressiste, propose un programme audacieux : revenu minimum universel, assurance maladie pour tous, etc. Résultat, il perd dans 49 états sur 50. Un tremblement de terre. Le Parti démocrate comprend alors : la gauche ne gagne pas. Il glisse vers le centre, puis le centre-droit. Jimmy Carter, Clinton, Obama, Biden.  À chaque tour, la promesse de changement, mais toujours tempérée par la prudence institutionnelle. En 1994, c’est Bill Clinton qui fait passer le Crime Bill, une loi exceptionnelle qui amène des centaines de milliers d’Afro-Américains en prison. Joe Biden était l’un des principaux partisans. Ce n’est pas la faute de quelques traîtres, c’est une stratégie : le parti a choisi Wall Street plutôt que les syndicats, la finance plutôt que le logement, le symbole plutôt que le fond.

New York, laboratoire de l’impossible

C’est dans ce vide que s’invite la génération Mamdani. Pas juste lui : Alexandria Ocasio-Cortez, par exemple, serveuse dans le Queens, inconnue, qui bat en 2018 un notable démocrate en défendant la couverture maladie universelle et l’université gratuite. Ensuite Ilhan Omar, Cori Bush, Brandon Johnson. Une constellation de candidats qui ne veulent plus entendre parler du “raisonnable”. Mamdani arrive avec ses méthodes très artisanales et son ambition radicale. Trois promesses, martelées sans relâche : gel des loyers, bus gratuits, crèches universelles. Il fait du porte-à-porte. Il colle des affiches au look mixant les codes du métro new-yorkais et du sport. Sa campagne est multilingue dans une ville qui parle toutes les langues du monde. Surtout, il s’adresse à ceux qui ne votent plus. Les locataires asphyxiés par un loyer médian à 4 000 dollars. Les familles qui paient 3 000 dollars par mois pour la garde d’enfants bref il fonde sa politique sur le quotidien des New-Yorkais.

La question palestinienne dans la ville la plus juive du monde

C’est là que l’histoire prend une tournure unique et revient à ce que le 23 juin vient de graver. New York, c’est la plus grosse communauté juive hors Israël. Historiquement, c’était un fief électoral démocrate, toujours fidèle à Israël. Accuser quelqu’un d’être pro-palestinien à New York, c’était le condamner politiquement.

Il décide plus tard que New York n’investira plus dans des obligations d’État israéliennes. Ses adversaires le traitent d’antisémite, de proche des islamistes. Donald Trump va jusqu’à soutenir Andrew Cuomo, en brandissant la peur du communisme.

Résultat : c’est Mamdani qui gagne le vote des jeunes juifs new-yorkais. Des organisations juives progressistes le soutiennent publiquement. Un conseiller municipal qui se dit “sioniste de gauche” fait campagne pour lui. Et, un an après, Brad Lander réussit le même pari au Congrès, dans la même ville, devant le même électorat, avec les mêmes arguments. Ce n’est plus une exception, c’est un changement d’ère. Le Parti démocrate fait tout pour l’arrêter. Kamala Harris le soutient, sans prononcer son nom.

Ce que New York dit à l’Amérique

En 1972, George McGovern perdait 49 états. En 2025, Zohran Mamdani gagne New York. En 2026, ses alliés veulent rafler le Congrès, que dire de New York un fief démocrate centriste qui tend vers un socialisme ? La différence est immense. Mais le fil est réel. La victoire de 2025 et les primaires du 23 juin disent ensemble que la gauche américaine n’a jamais disparu après McGovern. Elle s’est réfugiée dans les mouvements pour les droits civiques, le féminisme, contre la guerre, Black Lives Matter avant de revenir aux urnes, portée par une génération pour qui les mots “socialisme” et “justice” n’effraient plus. Le centre démocrate pensait depuis 50 ans que la modération garantissait la victoire. Mamdani, Chevalier, Valdez, Lander prouvent le contraire : être clair, ça marche. Promettre des mesures concrètes et s’y tenir attire plus que la langue de bois. Affirmer qu’on est socialiste, pro-palestinien, critique envers les démocrates, et gagner New York ? Oui. Et maintenant, le Congrès aussi. L’Amérique a toujours eu une gauche. Elle vient de lui retrouver un guide.

Said Mohamed Halato