
« Les GEA ont transformé la solidarité communautaire en un véritable moteur de développement économique et d’autonomisation des populations »
Basé sur la solidarité, l’épargne et la confiance, le modèle de GEA a fait ses preuves à Djibouti. Pour en savoir un peu plus sur les défis rencontrés lors de ses différentes mises en œuvre dans les régions, les mécanismes de fonctionnement réels, les limites du système et notamment ses perspectives d’avenir, le directeur général de l’ADDS, Mahdi Mohamed Djama, a bien voulu répondre à nos questions.
La Nation : Après environ 14 années de mise en œuvre, quel regard portez-vous aujourd’hui sur l’évolution du programme GEA à Djibouti ?
Mahdi Mohamed Djama : Le regard que nous portons aujourd’hui sur le programme GEA est avant tout un sentiment de grande satisfaction et de profonde fierté. Ce qui a commencé modestement en 2012, sous la forme d’une phase pilote menée dans la région d’Arta, est devenu au fil des années un véritable mouvement national de solidarité, d’inclusion financière et d’autonomisation économique. À l’époque, lorsque nous avons commencé ce programme en 2012, dans les localités de Damerjog, Atar et Douda, il était question pour nous dans le cadre de notre mission de lutte contre la pauvreté, d’offrir aux populations les plus vulnérables, notamment les femmes vivant dans les régions de l’intérieur, un mécanisme leur permettant d’épargner, d’accéder à de petits crédits et de développer des activités génératrices de revenus.
Aujourd’hui, le programme s’est parfaitement implanté dans l’ensemble des régions de l’intérieur et les résultats obtenus sont assez satisfaisants. Bien que les chiffres évoluent constamment en raison du dynamisme des groupements, nous comptons près de 1 500 femmes actives à l’échelle nationale, réparties dans à peu près une centaine de Groupements d’Entraide par Affinité.
Nous avons injecté, près de 178 millions de francs djiboutiens afin de renforcer les capacités économiques de ces GEA. Ce qui est vraiment remarquable aujourd’hui, c’est que certains groupes ont à leurs actifs des dizaines de millions de francs d’épargnes.
Qu’est-ce qui a réellement contribué à la réussite de ce concept à Djibouti ?
La réussite repose sur plusieurs facteurs : l’appropriation du concept par les communautés elles-mêmes, la confiance entre les membres, l’accompagnement technique assuré par l’ADDS ainsi que l’adaptation du modèle aux réalités socioculturelles djiboutiennes. Le fait que le système soit fondé sur la solidarité et l’entraide a également facilité son acceptation.
Quels ont été les défis rencontrés lors de sa réalisation ?
Au début, il a fallu convaincre certaines communautés de l’importance de l’épargne collective et de la gestion transparente des fonds. L’analphabétisme, l’éloignement géographique de certaines localités et la nécessité de former continuellement les membres ont également constitué des défis importants.
Quelles sont selon vous les critères qui ont permis aux communautés d’adhérer à ce concept ?
Les communautés ont adhéré parce que le programme répond à des besoins concrets. Il offre un accès simple au financement, sans les contraintes du système bancaire classique. Les résultats visibles obtenus par les premières bénéficiaires ont également encouragé d’autres personnes à rejoindre les groupements.
Comment parvenez-vous à maintenir la cohésion et la confiance au sein des groupements lorsqu’apparaissent des tensions ou des difficultés de remboursement ?
La transparence est essentielle. Chaque groupement dispose de règles claires définies collectivement. Les réunions régulières, le dialogue et la médiation communautaire permettent généralement de résoudre les différends. Les membres comprennent que la réussite individuelle dépend aussi de la réussite collective.
Au-delà de l’aspect économique, quels changements sociaux avez-vous observés dans les villages où les GEA sont implantés ?
Nous avons constaté une plus grande participation des femmes aux prises de décision familiales et communautaires y compris les réfugiés (Holl-holl Ali addeh et Obock). Les GEA ont également renforcé les liens de solidarité, favorisé l’entraide et contribué à réduire l’isolement social de nombreuses femmes.
Elles ont même amélioré la scolarisation des enfants grâce à l’augmentation des revenus des ménages. On constate également une nette diminution de la malnutrition puisque les familles ont maintenant plus de moyen pour se permettre de s’acheter des plats plus nutritifs.
Existe-t-il aujourd’hui des défis auxquels les GEA sont confrontés ?
Oui. Comme toute initiative de développement, les GEA doivent faire face à certains défis, notamment la pérennisation des activités économiques, le renouvellement des membres, l’adaptation aux évolutions du marché et le renforcement des capacités de gestion des groupements. De plus il faudrait également un accompagnement sur la formalisation de ces GEA. Ces femmes membres de GEA créent des AGRs pour les enfants
Comment les jeunes perçoivent-ils les GEA ? S’y intéressent-ils ?
L’intérêt des jeunes est croissant. Beaucoup y voient une opportunité d’entreprendre et de développer leurs propres activités. Nous observons une participation de plus en plus importante des jeunes, notamment dans les secteurs du commerce, des services et des activités artisanales.
Le changement climatique, la sécheresse ou les difficultés économiques influencent-ils le fonctionnement des groupements ?
Oui, ces facteurs ont un impact direct sur les revenus des ménages et sur certaines activités économiques. Ce changement a un impact négatif sur les communautés et accélère la dégradation de leurs conditions de vie avec la perte de leur cheptel.
Toutefois, les GEA ont démontré leur capacité de résilience. Grâce à l’épargne collective et à la solidarité interne, les membres parviennent souvent à mieux faire face aux périodes difficiles.
Avec le GEA et la création des AGRS les communautés deviennent plus résiliente et se permettent de faire face a tous les changements climatiques.
Avec le recul, y a-t-il des aspects du programme que vous souhaiteriez améliorer ou renforcer ?
Nous souhaitons renforcer davantage les formations en gestion, en entrepreneuriat et en éducation financière. Nous travaillons également sur le développement de partenariats permettant aux membres d’accéder à de nouveaux marchés et à des opportunités économiques plus diversifiées. Mais aussi de passer des business individuels à des sociétés de groupes.
Si vous deviez résumer en une phrase l’impact réel des GEA sur les régions de l’intérieur, que diriez-vous ?
Les GEA ont transformé la solidarité communautaire en un véritable moteur de développement économique et d’autonomisation des populations.
L’ADDS a développé des partenariats avec plusieurs pays de la région. Avez-vous déjà partagé ce programme avec l’un d’entre eux?
Il y’a un partage d’expérience avec plusieurs pays de l’Afrique notamment l’Ethiopie, la somali, l’Ouganda, le Tchad ou encore Madagascar mais également avec des institutions comme l’IGAD.
Quelles sont les perspectives d’avenir des GEA pour les 10 prochaines années ?
Notre ambition est de consolider les acquis, d’étendre davantage le programme aux zones encore peu couvertes et de renforcer l’intégration des jeunes. Nous souhaitons également favoriser l’émergence de réseaux de GEA plus structurés capables d’accéder à des opportunités économiques de plus grande envergure. Nous comptons également généraliser le concept du GEA à l’échelle national.
Quel message souhaitez-vous adresser aux femmes, et plus particulièrement à la jeunesse, à propos de ce programme ?
Je voudrais leur dire que les GEA représentent bien plus qu’un mécanisme d’épargne ou de crédit. Ils constituent une école de leadership, de responsabilité et d’entrepreneuriat. Avec de la détermination, de la discipline et de la solidarité, chacun peut transformer une idée en projet et contribuer au développement de sa communauté.
Réalisée par RB







































