
Dans le tissu associatif djiboutien, l’Institut de Recherche Indépendant de la Corne de l’Afrique s’impose comme une organisation d’utilité publique. Le projet de son accession au statut d’ONG a été validé lors du conseil des ministres du 24 mars dernier. Une reconnaissance majeure pour cette structure à caractère scientifique, qui s’est distinguée grâce à ses activités en prise directe avec les défis contemporains. Entre enquêtes de terrain et formations au plus près des réalités locales, l’IRICA explore les dynamiques sociales, économiques et territoriales de toute la région Est du continent africain. Reportage au cœur de cette institution qui joue un rôle clé dans l’élaboration des politiques de développement de la société.

Il faut s’éloigner des images habituelles de Djibouti, souvent réduites à sa position géostratégique ou à ses infrastructures portuaires, pour découvrir une autre réalité, plus discrète mais tout aussi essentielle : celle d’un écosystème intellectuel en construction. C’est dans ce contexte que s’inscrit l’IRICA, un institut qui, depuis la Corne de l’Afrique, ambitionne de produire une connaissance ancrée dans les réalités locales tout en dialoguant avec les grands courants scientifiques internationaux. Dans ses bureaux, modestes mais animés, se croisent enseignants-chercheurs, experts, jeunes diplômés et partenaires institutionnels. Ici, la recherche ne se limite pas à la théorie. Elle s’écrit au contact du terrain, au rythme des transformations sociales et économiques d’une région en mutation rapide.
Des Science Humaines et Sociales à celles de la planète en passant par les sciences des Technologies, de l’Ingénierie et des Mathématiques, son champ d’action est large.

En effet, convaincu que le développement ne peut être compris ni accompagné sans une approche systémique et multidisciplinaire, l’institut IRICA concentre ses travaux sur deux grands axes : les dynamiques des territoires et des sociétés, d’une part, et l’amélioration des performances organisationnelles, d’autre part.
À travers ces axes, l’IRICA cherche à identifier les blocages structurels qui freinent le développement et à proposer des solutions concrètes, adaptées aux réalités locales. Cette orientation pragmatique se traduit par des activités variées : études, formations, ateliers, conférences, mais aussi accompagnement des institutions dans la conception et l’évaluation des politiques publiques.
À rebours des approches fragmentées, l’IRICA privilégie l’interdisciplinarité. Sociologues, géographes, linguistes, spécialistes du climat ou encore experts en politiques publiques collaborent sur des projets communs, dans une logique de décloisonnement des savoirs.
Derrière cette dynamique, une organisation rigoureuse. L’IRICA s’appuie sur une gouvernance articulée autour de plusieurs instances : un conseil d’administration, une assemblée générale, un bureau exécutif et un conseil scientifique.

Cette architecture permet à l’institut de conjuguer réactivité et rigueur. Le conseil scientifique, en particulier, joue un rôle central en garantissant la qualité et la pertinence des travaux menés.
À la tête de l’institut, Zahra Youssouf Kayad incarne cette volonté de lier expertise académique et engagement opérationnel. Ancienne responsable publique et spécialiste des politiques sociales, elle apporte une vision pragmatique, tournée vers l’impact concret des recherches.
Les chercheurs les plus emblématiques pour fournir des résultats fiables
Ce qui distingue l’IRICA, c’est aussi le profil de ses membres. Loin d’un modèle académique isolé, l’institut rassemble des enseignants-chercheurs impliqués dans les problématiques nationales.
Parmi eux, Fatouma Mahamoud Hadji Ali, spécialiste de la littérature orale, ou encore Amina SaidChiré, experte des questions de migration et de vulnérabilité. Figure également Abdirachid Mohamed Ismail, docteur en langues, littératures et sociétés du monde, sciences du langage et linguistique de l’INALCO depuis 2011. Enseignant-chercheur à l’Université de Djibouti et membre fondateur de l’IRICA, il contribue activement aux réflexions scientifiques de l’institut, en particulier sur les dynamiques linguistiques et culturelles.
À leurs côtés, Amina Nouh Bouh, vice-présidente de l’IRICA, est enseignante-chercheuse à l’Université de Djibouti et directrice du Centre documentaire universitaire, apportant une expertise précieuse dans l’accès aux ressources et la structuration du savoir académique. On retrouve également Hassan Rayaleh, membre du conseil d’administration, spécialiste reconnu des ressources naturelles, du changement climatique, de la gestion des catastrophes et des risques, ainsi que des questions de résilience.
Tous partagent une même volonté : produire une recherche utile, capable d’éclairer les politiques publiques et d’améliorer les conditions de vie.
Cette proximité avec le terrain se traduit par des enquêtes approfondies, souvent menées dans des contextes peu documentés.
L’un des premiers projets emblématiques de l’IRICA s’est attaqué à un sujet encore peu étudié dans le pays : les transformations des relations de genre et les mutations sociales.
Dans une société en évolution rapide, ces questions sont devenues centrales. L’étude a permis de mettre en lumière des dynamiques souvent invisibles, révélant les tensions mais aussi les adaptations à l’œuvre au sein des familles et des communautés. Ce travail pionnier ouvre la voie à de nouvelles recherches, dans un domaine où les données restent rares.
Les infrastructures et le vieillissement des enjeux majeurs pour Djibouti
Autre chantier majeur : l’analyse des infrastructures portuaires dans la Corne de l’Afrique. Derrière les ports, ce sont en réalité des réseaux complexes qui se dessinent, reliant économies, technologies et dynamiques sociales. L’étude menée par l’IRICA montre comment ces infrastructures deviennent des hubs transnationaux, transformant non seulement les échanges commerciaux, mais aussi les rapports de pouvoir et les modes de vie.
En s’intéressant notamment aux investissements internationaux dans les ports de la région, les chercheurs de cette institution, ont mis en évidence une recomposition des relations Sud-Sud, encore peu documentée.
Ce projet, mené en collaboration avec des institutions de plusieurs continents, illustre la capacité de l’IRICA à s’inscrire dans des réseaux scientifiques internationaux.
Peu visible encore dans le débat public, la question du vieillissement constitue un autre axe majeur des travaux de l’institut.
En partenariat avec la CNSS, l’IRICA mène une recherche approfondie sur les personnes âgées en perte de mobilité.
Les chiffres sont éloquents : l’espérance de vie a fortement augmenté, passant de 43 ans en 1960 à 63 ans en 2020.
Une évolution qui transforme en profondeur la structure démographique du pays. Mais au-delà des statistiques, ce sont les réalités quotidiennes que les chercheurs explorent : cohabitation intergénérationnelle, accès aux soins, inclusion sociale, mobilité. Dans des familles où quatre générations cohabitent désormais, de nouvelles tensions apparaissent, exacerbées par le chômage et les difficultés économiques.
Des partenariats stratégiques pour élargir l’impact
Pour mener à bien ses missions, l’IRICA s’appuie sur un réseau de partenaires diversifiés. Avec le Programme des Nations Unies pour le développement ou le Programme alimentaire mondial, l’institut contribue à des études stratégiques sur des enjeux majeurs comme la sécurité alimentaire ou les politiques publiques.
Sur le plan académique, les collaborations avec des réseaux internationaux permettent d’enrichir les perspectives. Le partenariat avec le réseau APASUN, par exemple, favorise les échanges entre chercheurs du Nord et du Sud.
Plus récemment, l’accord avec le Centre français des études éthiopiennes ouvre de nouvelles perspectives, notamment en matière de valorisation scientifique et de diffusion des connaissances. Au-delà de la recherche, l’IRICA joue un rôle croissant dans la formation et le renforcement des capacités.
Ses programmes s’adressent aussi bien aux institutions publiques qu’aux organisations de la société civile. L’objectif : doter les acteurs locaux des outils nécessaires pour mieux comprendre et accompagner les transformations en cours.
Cette dimension est essentielle dans un contexte où les besoins en expertise sont importants. Les formations proposées s’appuient sur une expérience concrète du terrain, ce qui renforce leur pertinence.
Une expertise reconnue sur le terrain
Au fil des années, l’IRICA a participé à de nombreuses études et projets, souvent en partenariat avec des institutions nationales et internationales. De l’évaluation de la stratégie nationale du handicap à l’élaboration d’un plan d’action sur les entreprises et les droits de l’homme, en passant par des projets de décentralisation, l’institut s’est imposé comme un acteur crédible. Sa participation à des programmes financés par l’Union européenne témoigne également de cette reconnaissance.
Au cœur de l’action de l’IRICA, une idée simple mais ambitieuse : la recherche doit servir le bien-être des populations.
Cette approche se traduit par une volonté constante de valoriser les résultats, de les rendre accessibles et utiles. Publications, formations, contenus audiovisuels : les chercheurs multiplient les supports pour diffuser leurs travaux.
En accédant au statut d’ONG, l’Institut de Recherche Indépendant de la Corne de l’Afrique franchit un cap décisif. Plus qu’une reconnaissance administrative, cette évolution consacre l’émergence d’un acteur stratégique au service du développement de Djibouti et de la région.
À l’heure où les défis se multiplient — changement climatique, mutations sociales, enjeux sécuritaires — la production de connaissances fiables et contextualisées apparaît plus que jamais essentielle.
En misant sur l’expertise locale, l’interdisciplinarité et le dialogue, l’IRICA incarne une nouvelle génération d’institutions capables de penser et de construire l’avenir de la Corne de l’Afrique. En tout cas, à plus long terme, l’IRICA ambitionne de faire de Djibouti un pôle de référence pour la recherche sur la Corne de l’Afrique.
Rachid Bayleh








































