
Dans un environnement régional marqué par des mutations rapides et des défis multidimensionnels, la production d’un savoir scientifique autonome apparaît comme un levier stratégique pour éclairer l’action publique. À Djibouti, cette ambition est portée par l’Institut de Recherche Indépendant de la Corne de l’Afrique, une structure indépendante fondée en 2016 pour valoriser l’expertise nationale et structurer la recherche locale. À sa tête, Zahra Youssouf Kayad défend une vision exigeante : faire de la recherche un outil central de compréhension des réalités nationales et d’aide à la décision. Dans cet entretien, elle expose les fondements, les réalisations et les perspectives d’une institution qui entend inscrire durablement la production scientifique djiboutienne au cœur des dynamiques régionales et internationales.

La Nation : Qu’est-ce qui a motivé la création de l’IRICA en 2016, et quels besoins spécifiques cherchiez-vous à combler à Djibouti ?
Zahra Youssouf Kayad : La création de l’IRICA est née d’un constat simple: Djibouti, comme nombre de pays de la Corne de l’Afrique, mobilisait régulièrement des experts internationaux pour analyser ses propres réalités, à un coût considérable, alors même que des chercheurs djiboutiens existaient, travaillaient, publiaient — mais dans une invisibilité presque totale. C’était un premier constat. On sentait un vide, pas un vide de talent, mais un vide d’organisation, de reconnaissance et de mise en réseau.Nous avons voulu combler ce vide en créant un espace associatif — délibérément non étatique, — où des chercheurs de disciplines différentes pourraient se retrouver, échanger, produire ensemble et rendre leurs travaux visibles. Nous voulions aussi envoyer un signal culturel : la recherche scientifique n’est pas un luxe réservé aux pays riches et développés. C’est l’outil le plus puissant dont dispose une société pour se comprendre elle-même et agir sur son destin.
Depuis sa création, quels sont les projets ou réalisations dont vous êtes la plus fière ?
Je suis fière de plusieurs choses, à des échelles très différentes.D’abord, la durabilité de l’institution elle-même. Beaucoup d’associations de ce type ne passent pas le cap des deux ou trois ans. IRICA existe depuis 2016, a traversé des périodes de ressources très limitées, et continue de produire, de publier, de mobiliser des chercheurs. C’est déjà une réussite en soi dans notre contexte. Ensuite, je me réjouis de la qualité et de la consistance de nos publications. Grâce au réseau scientifique d’Irica, plusieurs de nos chercheurs ont publié dans des ouvrages et revues internationales. Par ailleurs, la parution régulière, sur plusieurs années, de notre bulletin d’information et de vulgarisation a contribué à faire connaître Irica à l’échelle nationale.
Depuis notre premier numéro, qui mettait en valeur les travaux du Dr Hamadou Osman Ali sur le dessalement solaire de l’eau — un enjeu vital pour Djibouti — jusqu’à l’organisation, en décembre 2025, d’une conférence internationale réunissant une vingtaine de chercheurs autour des transformations sociales liées au genre, ainsi que des questions de vieillissement et de prise en charge à Djibouti, Irica s’est engagé sur plusieurs fronts de la recherche. L’objectif a été d’affirmer, auprès du grand public comme des décideurs politiques et économiques, l’importance stratégique de la recherche scientifique.Irica a par ailleurs facilité l’accompagnement de plusieurs doctorants dans leurs parcours de recherche. Que ces jeunes chercheurs trouvent dans notre organisation un espace pour réfléchir, partager et être accompagné, est en soit une réussite.

Enfin, je suis fière que IRICA a contribué à la valorisation de l’expertise nationale dans les commandes publiques d’études ou d’évaluations de politiques. IRICA par exemple a piloté avec une équipe de chercheurs nationaux la revue à mi-parcours de la Stratégie nationale du Handicap portée par l’Agence nationale des personnes handicapés en novembre 2023 dont les principales conclusions ont été mises en œuvre par l’ANPH et les départements concernés.
L’IRICA se positionne comme un think tank indépendant. Comment garantissez-vous cette indépendance et l’éthique dans vos travaux ?
L’indépendance n’est pas seulement une posture, c’est une architecture. Nous l’avons inscrite dans notre ADN fondateur : IRICA est indépendante de toute structure publique ou privée. Cela signifie concrètement que ni les pouvoirs publics, ni aucun bailleur de fonds, ni aucun opérateur économique ne peut orienter nos conclusions. Nous choisissons nos sujets de recherche en fonction des besoins identifiés par nos chercheurs, pas en fonction de commandes politiques ou économiques. Les résultats des reherches de nos membres sont objectifs et peuvent être confrontés à des avis divergents. Je suis également fière de la Charte du Conseil Scientifique que nous venons de formaliser. Pendant près de dix années, IRICA a fonctionné sans instance d’évaluation scientifique indépendante. Nous avons eu l’honnêteté de reconnaître cette lacune et la rigueur de la combler avec un cadre sérieux, inspiré des meilleures pratiques académiques internationales. C’est un acte de maturité institutionnelle. Dès cette année, cette charte sera mise en œuvre auprès des instances comme le Conseil scientifique. Nous assumons aussi publiquement nos sources de financement. Lorsque nous travaillons sur commande — par exemple pour des institutions de développement — nous le précisons. La transparence sur les conditions de production de la recherche est une composante essentielle de son intégrité.
En quoi la recherche menée par des chercheurs djiboutiens apporte-t-elle une valeur ajoutée particulière ?
C’est une question fondamentale, et j’aime y répondre avec un exemple. Quand l’épidémie d’Ebola a frappé l’Afrique de l’Ouest, on a perdu un temps précieux parce que les protocoles de prévention importés ne tenaient pas compte des réalités socioculturelles locales. Des facteurs pourtant déterminants — les pratiques funéraires, la méfiance vis-à-vis des institutions sanitaires, les réseaux de solidarité communautaire — avaient été sous-estimés ou ignorés par des experts qui ne connaissaient pas le terrain de l’intérieur.
Un chercheur djiboutien qui travaille sur la gestion des ressources en eau dans la région d’Ali-Sabiehpar exemple n’a pas besoin qu’on lui explique ce que signifie une sécheresse, ni comment les communautés pastorales s’organisent face à la rareté. Il le sait. Il a les mots justes, les relations de confiance sur le terrain, la connaissance des dynamiques sociales qui font qu’une solution technique peut fonctionner ou échouer selon comment elle est présentée et à qui. Grâce à ses connaissances, il peut proposer pour les décideurs publics des solutions endogènes, bien ancrées dans les réalités locales. Cette connaissance incarnée, contextuelle, ne remplace pas la rigueur méthodologique universelle — elle la complète. Et c’est précisément la combinaison des deux qui produit des recherches réellement utiles. C’est ce qu’IRICA cherche à incarner : une science rigoureuse enracinée dans un terrain.
Quels sont les principaux défis socioéconomiques et géopolitiques dans la Corne de l’Afrique que vos recherches cherchent à éclairer ?
La Corne de l’Afrique est l’une des régions les plus complexes et les plus stratégiques du monde, et paradoxalement l’une des moins bien documentées par sa propre recherche endogène. Nos axes prioritaires s’organisent autour de plusieurs grandes tensions.
La tension entre ressources et démographie, d’abord. L’eau douce est rare, la population croît rapidement, le changement climatique aggrave les pressions sur les ressources transfrontalières. Les travaux sur le dessalement solaire s’inscrivent dans cette problématique directement. Mais la question de l’eau est aussi politique : elle touche aux accords entre États, aux droits des populations pastorales, aux arbitrages entre usages agricoles, industriels et domestiques.
La tension sécuritaire et de gouvernance, ensuite. Djibouti est un pays de transit, une plateforme logistique et militaire au carrefour de routes maritimes majeures. Cette position crée des opportunités économiques exceptionnelles mais aussi des vulnérabilités spécifiques que la recherche en sciences sociales et politiques doit documenter sérieusement. La question des identités et des appartenances religieuses et culturelles est également au cœur de nos travaux. Les recherches du Dr. Amina Saïd Chiré sur le réformisme islamique djiboutien ou le travail de Dr. Abdirachid Mohamed sur la Somalie ou sur le processus de faillite des états en sont des exemples : comprendre les dynamiques religieuses locales est indispensable pour analyser les transformations sociales et les tensions politiques. Enfin, la question économique de la dépendance — à l’expertise étrangère, aux importations, aux financements extérieurs — est un fil rouge de nos préoccupation.
Comment l’IRICA contribue-t-elle concrètement à l’aide à la décision pour les politiques publiques ?
Nous y travaillons de plusieurs manières, en sachant que ce chemin entre la recherche et la décision publique est rarement direct et toujours plus long qu’on ne le souhaiterait.
La première contribution est la vulgarisation. Notre bulletin, bilingue dès le premier numéro, est conçu pour être accessible non seulement aux chercheurs mais aux décideurs, aux entrepreneurs, aux étudiants. Rendre la recherche lisible pour ceux qui peuvent agir sur elle, c’est ce que nous pensons qu’il est nécessaire de faire.
La deuxième contribution est la production de notes d’orientation. IRICA peut formuler des recommandations concrètes à travers des évaluations de politiques publiques, à destination des ministères ou des collectivités, sur la base de travaux rigoureux.
La troisième contribution, plus structurelle, est la formation d’une communauté de chercheurs qui nourrit les débats publics et les réflexions institutionnelles. Plusieurs de nos membres travaillent au sein d’institutions publiques ou universitaires. Leur présence dans les deux mondes crée des passerelles naturelles.
Nous souhaitons aller plus loin dans cette direction — développer des partenariats formels avec les ministères sur des sujets stratégiques, organiser des séminaires de restitution à destination des décideurs, et produire des notes de politiques courtes et actionnables. C’est un chantier que nous ouvrons et pour lequel nous pensons apporter notre pierre à la prise de décision publique basée sur des évidences.
Quels partenariats avez-vous développés ou souhaitez-vous renforcer dans la Corne de l’Afrique ?
Notre parti pris dès le départ a été régional. Nous pensons que les problèmes de Djibouti — l’eau, la sécurité alimentaire, le changement climatique, la gouvernance — sont des problèmes partagés avec l’Éthiopie, la Somalie, l’Érythrée, le Kenya, le Yémen. Les traiter dans une logique purement nationale serait à la fois intellectuellement insuffisant et opérationnellement moins efficace. Nous avons noué des liens avec des chercheurs de la région, notamment des spécialistes de la Corne de l’Afrique qui sont membres de l’organisation.
Nous entretenons des relations avec des centres de recherche et nous regardons vers les universités est-africaines — Nairobi, Addis-Abeba, Hargeisa. Et nous voulons développer des projets de recherche conjoint sur des thématiques transfrontalières — les ressources en eau partagées, les dynamiques migratoires, les échanges économiques informels dans la Corne. Nous travaillons également avec des chercheurs issus des universités européennes et américaines dont le regard sur les enjeux socioéconomiques et géopolitiques de la Corne de l’Afrique est intéressant pour compléter des analyses fines de notre région.
Quel rôle joue la formation, et comment accompagnez-vous la nouvelle génération de chercheurs ?
La formation est absolument centrale dans notre mission. Il ne suffit pas de produire de la recherche aujourd’hui : il faut construire la capacité à en produire demain. Et à Djibouti, cette chaîne de formation au niveau de la recherche scientifique est encore exogène.
Nous agissons à plusieurs niveaux. D’abord, en intégrant des doctorants dans l’organisation. C’est une immersion dans les processus d’évaluation, de délibération, d’arbitrage scientifique. Ils apprennent en participant, pas seulement en observant.
Ensuite, nous organisons des séminaires et des conférences qui sont aussi des espaces de formation informelle, d’exposition à des méthodologies et à des problématiques.
Nous travaillons également à développer des programmes de mentorat entre chercheurs confirmés et jeunes chercheurs, et à faciliter l’accès aux ressources bibliographiques — car l’un des obstacles les plus concrets à la recherche reste l’accès aux publications scientifiques internationales. Nos membres chercheurs font ce mentorat de manière bénévole et je voudrai les remercier encore une fois pour leur dévouement à la transmission de l’amour de la recherche.
Quels obstacles rencontrez-vous, et comment les surmontez-vous ?
Je serai directe, parce que minimiser les obstacles ne nous rendrait pas service. Le premier obstacle est la vocation, la passion pour la recherche. La recherche coûte du temps et de l’argent. La recherche de qualité coûte beaucoup des deux. IRICA fonctionne avec des ressources très limitées, portées en grande partie par l’engagement bénévole de ses membres. Nous explorons des modèles de financement mixtes — commandes d’études pour des institutions publiques et privées, projets financés par des bailleurs internationaux, partenariats avec des universités — mais la question reste ouverte et exigeante.
Nous sommes fiers par exemple du partenariat que nous avons signé il y a deux années avec la CNSS pour l’appui à un projet de recherche sur le vieillissement de notre population. Les résultats et les recommandations de cette recherche pourront permettre par exemple à la CNSS de mieux se préparer à la prise en charge adéquate de cette population au niveau de l’institution.
Le deuxième obstacle est culturel. La recherche n’est pas encore pleinement reconnue comme un investissement stratégique par les décideurs publics et privés djiboutiens. Il y a un travail de long terme à mener pour changer cette perception — montrer concrètement que la recherche locale peut diagnostiquer des problèmes, proposer des solutions et générer de la valeur.
Chaque publication, chaque conférence, chaque recommandation qui aboutit contribue à ce changement culturel. La recherche scientifique comme tout travail intellectuel demande une disposition d’esprit, seule d’être évaluée, et d’être l’objet d’un exercice critique. L’objectif étant toujours d’améliorer les choses, résoudre des difficultés, faire émerger des nouvelles énergies.
Le troisième obstacle est institutionnel : l’absence, pendant longtemps, d’un cadre juridique adapté aux associations de recherche.
IRICA vient d’obtenir le statut d’ONG d’utilité publique. Que représente cette reconnaissance, et en quoi va-t-elle renforcer votre capacité d’influence ?
C’est une étape considérable, et je voudrai remercier ici sincèrement le Gouvernement de nous avoir permis d’accéder à ce statut. Je veux être précise sur ce qu’elle change réellement. Sur le plan symbolique d’abord : ce statut dit que la société djiboutienne, à travers ses institutions, reconnaît que l’IRICA remplit une mission d’intérêt général. Ce n’est pas rien. Depuis 2016, nous avons fonctionné dans une forme de précarité institutionnelle — existant, produisant, mais sans la reconnaissance formelle qui légitime pleinement notre présence dans les débats publics. Ce statut nous donne une voix plus assurée comme contributeur.
Sur le plan opérationnel ensuite, ce statut ouvre des possibilités nouvelles. Il nous permet d’accéder à des financements publics et à des appels à projets qui nous étaient jusqu’alors fermés. Il facilite la conclusion de conventions avec des ministères et des collectivités. Il renforce notre crédibilité auprès des partenaires internationaux et des bailleurs de fonds. Il nous donne également la capacité de recevoir des dons et des legs, ce qui diversifie notre modèle de financement.
Mais ce qui m’importe le plus, c’est ce que ce statut signifie pour notre capacité à peser sur les politiques publiques. Une ONG d’utilité publique peut être associée aux concertations nationales, peut être consultée lors de l’élaboration de textes réglementaires, peut siéger dans des comités techniques. Cela nous place dans une position où notre recherche peut nourrir directement les décisions, et pas seulement les alimenter de façon indirecte et aléatoire. C’est le passage d’un rôle de commentateur à un rôle d’acteur institutionnel reconnu.
Quelle est votre vision pour l’avenir de l’IRICA dans les 5 à 10 prochaines années ?
Dans dix ans, je voudrais qu’IRICA soit une référence pour quiconque veut comprendre sérieusement les dynamiques de la Corne de l’Afrique — une adresse que citent les chercheurs de tous les continents quand ils travaillent sur notre région.
Mais cette ambition internationale ne peut se construire que sur une base locale solide. Ma priorité immédiate est donc de consolider notre ancrage à Djibouti : un Conseil Scientifique pleinement opérationnel, une revue scientifique avec un comité de lecture portant le nom d’IRICA, un programme de recherche pluriannuel sur les deux ou trois thématiques où nous pouvons vraiment faire la différence — l’eau, l’énergie, les dynamiques sociales et organisationnelles.
Je souhaite également qu’IRICA devienne un lieu physique de la connaissance partagée. Nous avons besoin d’un espace qui soit non seulement un bureau, mais un lieu de rencontre, de séminaire, de travail — un endroit où un doctorant djiboutien peut s’asseoir, accéder à des ressources, rencontrer un chercheur confirmé et se sentir appartenir à une communauté scientifique vivante.
Et puis il y a une ambition que je tiens à formuler clairement : dans dix ans, je souhaiterai qu’IRICA contribue à ce que les décideurs djiboutiens aient le réflexe de consulter la recherche locale avant de prendre des décisions importantes sur les ressources, l’éducation, la santé, l’urbanisme. Pas parce que c’est obligatoire, mais parce qu’ils auront appris, à travers nos travaux, que cela produit de meilleures décisions. C’est peut-être la transformation la plus profonde que nous pouvons espérer accomplir avec IRICA.
Propos recueillis par Kenedid Ibrahim








































