
Introduit à Djibouti au début des années 2010 par l’Agence Djiboutienne de Développement Social (ADDS), avec l’appui d’experts de l’ONG MYRADA, le concept de Groupement d’Entraide par Affinité (GEA) s’est parfaitement implanté dans notre pays, s’imposant progressivement comme un puissant levier de développement des communautés des régions de l’intérieur. D’Ali Addéh, dans la région d’Ali Sabieh, à Obock, en passant par Dikhil et Tadjourah, il a favorisé la création de milliers d’activités génératrices de revenus portées par des femmes, contribuant ainsi à l’amélioration des conditions de vie de nombreuses familles.
Focus sur un modèle fondé sur la confiance, l’épargne et la solidarité, devenu au fil des années l’un des outils les plus efficaces de lutte contre la pauvreté et de promotion de l’autonomisation économique des femmes.

À Djibouti, comme dans de nombreux pays en développement, l’accès aux services financiers classiques demeure limité pour une large frange de la population, en particulier celle vivant dans les zones éloignées du milieu urbain. Face à cette réalité, les pouvoirs publics et leurs partenaires au développement ont été amenés à concevoir des solutions adaptées aux besoins et aux réalités locales.
C’est dans ce contexte qu’est apparu à Djibouti, au début des années 2010, le concept de Groupement d’Entraide par Affinité (GEA). Le dispositif repose sur une idée simple mais efficace : permettre à des personnes unies par des liens de confiance et de proximité de s’organiser collectivement pour épargner, s’entraider et financer leurs propres activités économiques.

Derrière cette simplicité se cache une véritable stratégie de développement communautaire fondée sur la solidarité, la confiance mutuelle et la responsabilisation des populations. L’approche mise sur les capacités des communautés à valoriser elles-mêmes leurs ressources et de démontrer notamment leur potentialité d’organisation.
Le concept n’est toutefois pas né à Djibouti. Il s’inspire d’un modèle ayant fait ses preuves en Inde et présente de nombreuses similitudes avec les systèmes traditionnels de tontines largement répandus en Afrique, connus à Djibouti sous le nom de «Hagba ». Développée par l’ONG MYRADA, spécialisée dans la promotion des groupes d’entraide communautaires, cette approche vise à renforcer l’autonomie économique des populations et à lutter durablement contre la pauvreté.

À la fin de l’année 2011, des experts indiens ont ainsi été mobilisés à Djibouti afin de former des cadres nationaux et des acteurs de terrain aux principes fondamentaux de cette méthodologie. Les formations portaient notamment sur la dynamique de groupe, le leadership communautaire, la gestion de l’épargne et du crédit, la résolution des conflits ainsi que les mécanismes de prise de décision collective. L’objectif étant d’adapter le modèle indien modèle aux réalités socio-économiques de notre pays.
Le fonctionnement des GEA repose sur la constitution de petits groupes homogènes composés généralement de 15 à 20 membres liés par des affinités sociales ou géographiques. Chaque groupe met en place une caisse commune alimentée par des contributions régulières de ses adhérents. Cette épargne collective permet ensuite d’accorder des prêts aux membres, de financer des activités génératrices de revenus ou encore de faire face à des situations d’urgence. Il est à noter que, contrairement aux systèmes bancaires classiques, les prêts accordés aux membres des GEA sont sans intérêt. Mais au-delà de sa dimension financière, le véritable socle du système réside dans la confiance. Chaque membre est à la fois bénéficiaire et garant du groupe. Cette responsabilité partagée favorise la discipline, renforce la cohésion sociale et crée une dynamique collective qui constitue l’une des principales clés du succès des Groupements d’Entraide par Affinité.

Naissance des premiers GEA djiboutiens
Sous l’impulsion de l’Agence Djiboutienne de Développement Social (ADDS), les premiers Groupements d’Entraide par Affinité (GEA) voient le jour à Djibouti en 2012. L’expérience débute discrètement dans les localités de Damerjog, Atar et Douda, dans la région d’Arta. Très rapidement les premiers résultats dépassent les attentes. Les groupements de femmes s’organisent, les premières épargnes collectives se constituent et de petites activités génératrices de revenus commencent à émerger. Face à cette dynamique prometteuse, l’ADDS et ses partenaires décident d’étendre progressivement le programme aux autres régions du pays. Quelques années plus tard, l’initiative a largement fait ses preuves. Des localités d’Ali Addeh et de Holl-Holl, dans la région d’Ali Sabieh, jusqu’aux principales villes des régions d’Obock, de Dikhil et de Tadjourah, les résultats collectés s’avèrent plus que satisfaisants. À Obock, par exemple, 360 femmes regroupées au sein de 24 GEA ont réussi à constituer une épargne collective avoisinant les 6 millions de francs djiboutiens. Dans la région de Dikhil, 22 groupements ont favorisé la création de 367 activités génératrices de revenus tout en mobilisant une épargne d’un montant comparable. Plus de 88 millions de francs djiboutiens de crédits internes y ont également été accordés entre les membres, révélant l’intensité des échanges économiques développés au sein de ces structures communautaires.
Dans les villages reculés comme dans les principales villes des régions de l’intérieur, l’impact du concept de Groupement d’Entraide par Affinité (GEA) est désormais visible. Là où les opportunités économiques étaient autrefois rares, les activités commerciales gérées par des femmes fleurissent. Car l’impact le plus remarquable des GEA réside sans doute dans l’autonomisation des femmes. Pour en savoir un peu plus sur les réalités de ce programme juteux, nous sommes allés à la rencontre de ces femmes. Certaines parmi elles ont bien voulu partager avec nous leur histoire de courage qui, grâce à la solidarité d’un groupe, a réussi à transformer une simple idée en source de revenus durable pour sa famille.

Le destin d’Amina Hassan
À quelques pâtés de maisons du marché de Dikhil, Amina Hassan supervise le déchargement d’un camion venu d’Éthiopie. Dans un local ou elle stocke les légumes avant distribution, les sacs s’empilent. Elle donne des consignes brèves, vérifie, compte, ajuste. Dans cette région, elle est devenue l’une des principales importatrices de fruits et légumes. Deux fois par semaine, ses marchandises irriguent les quartiers de Haro, Okaré, au nord de la ville, et la localité de Mouloud. Amina est grossiste. Une position qu’elle n’aurait jamais imaginée il y a dix ans.
À l’époque, cette mère de cinq enfants vivait dans une précarité silencieuse. Le foyer tenait tant bien que mal, reposant sur le travail de son mari, chauffeur de poids lourds sur l’axe Djibouti–Éthiopie. Puis l’équilibre s’est effondré. Avec l’arrivée du train porte-conteneurs, l’écosystème du transport routier s’est brutalement contracté. Les contrats ont disparu, les revenus se sont évaporés. Le mari d’Amina perd son emploi. Le quotidien bascule. « On n’avait plus rien de sûr », souffle-t-elle aujourd’hui, comme si la phrase contenait encore l’écho de cette période.
Face à l’incertitude, Amina refuse pourtant l’immobilité. Elle installe un petit étal de fortune devant son domicile : quelques tomates, des oignons, des pommes de terre. Elle achète au marché pour revendre presque au même prix. Les marges sont dérisoires, mais ce commerce de survie devient sa première ligne de résistance. Derrière ces gestes répétés, une idée s’installe : celle qu’il est possible de reconstruire, même à partir de presque rien. Mais un obstacle persiste. Sans capital, impossible d’élargir l’activité. Les banques, elles, restent hors de portée, exigeant des garanties qu’elle ne possède pas. C’est à ce moment-là qu’elle découvre l’existence des Groupements d’Entraide par Affinité (GEA), portés par l’ADDS. Une alternative inattendue aux circuits financiers classiques. Elle s’y engage.
Son premier prêt, de 50 000 francs djiboutiens, lui permet d’augmenter légèrement son stock. Mais plus encore que l’argent, ce sont les formations en gestion, en planification et en épargne qui transforment sa manière de penser l’activité. Amina commence à structurer ce qui n’était jusque-là qu’un commerce de survie.
Après avoir remboursé ce premier crédit, elle accède à un second financement : 350 000 francs djiboutiens. C’est le point de bascule. Pour la première fois, elle ose franchir une étape décisive : s’approvisionner directement en Éthiopie, sans intermédiaires.
Le changement est immédiat. Les volumes augmentent, les marges s’améliorent, la clientèle s’élargit. Très vite, son réseau dépasse le centre de Dikhil pour s’étendre jusqu’à Mouloud. L’activité prend de l’ampleur, au rythme des allers-retours entre les marchés et les frontières.
Aujourd’hui, Amina gère quatre points de vente. Ses enfants participent aux opérations logistiques, son mari l’accompagne dans certaines démarches. Le foyer, autrefois fragilisé, s’est transformé en petite organisation économique familiale.
Lorsqu’on lui demande ce qui a fait la différence, elle ne parle ni de chiffres ni de stratégie. Sa réponse est plus simple, presque instinctive : « Il me fallait juste un coup de pouce. Et cette initiative de l’ADDS a été cet incubateur qui nous a aidés à sortir de la pauvreté. »
Le courage de Kaltoun Abdi
Originaire elle aussi de Dikhil, Kaltoun Abdi est aujourd’hui une figure respectée de son quartier. À 48 ans et mère de huit enfants, cette femme énergique et déterminée n’a jamais cessé de croire en ses ambitions. Pendant longtemps, elle sillonnait les maisons pour vendre quelques produits de la marque Forever, avec des moyens très limités mais une volonté immense de réussir.
Malgré son expérience et sa motivation, Kaltoun peinait à développer son activité faute de capital. Elle rêvait d’élargir sa gamme de produits et d’ouvrir un véritable commerce, mais les réalités du quotidien freinaient ses ambitions. Tout bascule lorsqu’une voisine lui parle du Groupement d’Entraide par Affinité (GEA), mis en place par l’ADDS.
En rejoignant le groupement, Kaltoun obtient un premier prêt de 50 000 FDJ. Ce financement lui permet d’augmenter son stock et d’attirer davantage de clientes. Encouragée par les résultats, elle enchaîne les crédits jusqu’à atteindre 550 000 FDJ, un tournant décisif qui lui ouvre la voie vers une activité commerciale beaucoup plus importante.
Elle abandonne alors la vente à domicile pour ouvrir une grande boutique dans son quartier. Sacs à main, parfums, vêtements traditionnels ou encore accessoires électroniques remplissent désormais son magasin devenu très fréquenté.
Aujourd’hui, Kaltoun encourage les femmes à saisir cette opportunité qui peut transformer leur vie. À travers son parcours, elle incarne l’exemple d’une femme qui, grâce à la solidarité de son GEA, a réussi à bâtir un commerce prospère.
Mariam Houssein, une figure inspirante
À 64 ans, Mariam Houssein est devenue l’une des figures inspirantes de la localité d’Ali-Addeh, dans la région d’Ali Sabieh. Mère de dix enfants, elle a longtemps affronté seule les difficultés de la vie, son mari étant malade et incapable de subvenir aux besoins de la famille. Malgré la pauvreté et l’isolement de son village, elle s’est battue pendant plus de trente ans grâce à un petit commerce de vêtements.
Le quotidien de Mariam était marqué par de nombreux obstacles, notamment l’absence d’infrastructures de base. À l’époque, plusieurs de ses enfants ont dû abandonner l’école faute d’électricité et d’établissements scolaires à proximité. Les longues distances à parcourir rendaient l’éducation presque inaccessible pour les familles de la région.
La situation du village change avec l’arrivée d’un projet de l’Agence Djiboutienne de Développement Social, soutenu par la Banque mondiale. L’électrification d’Ali-Addeh ainsi que la construction d’un collège et d’un lycée améliorent considérablement les conditions de vie des habitants. C’est également dans ce contexte que Mariam rejoint un Groupement d’Entraide par Affinité (GEA), un système solidaire permettant aux femmes d’accéder à des prêts pour développer leurs activités.
Grâce aux crédits obtenus via le GEA, Mariam développe progressivement son commerce et se lance dans l’artisanat. Son activité connaît un essor remarquable au point de générer aujourd’hui jusqu’à 100 000 FDJ de chiffre d’affaires par jour. Elle possède désormais plusieurs boutiques et a même recruté l’une de ses filles pour l’aider dans la gestion de l’entreprise familiale. Ambitieuse, elle souhaite désormais ouvrir un magasin à Djibouti afin de commercialiser ses créations artisanales à plus grande échelle. Au-delà de sa réussite économique, Mariam est devenue une référence pour les femmes de sa communauté. Engagée dans la sensibilisation et l’entraide, elle encourage d’autres femmes à sortir de la précarité par le travail et la solidarité. Son parcours exceptionnel lui a valu d’être honorée le 11 janvier 2025 par le Président de la République, Son excellence M. Ismaïl Omar Guelleh, qui lui a remis le Prix de l’ordre National du 27 Juin 1977 pour son engagement en faveur du développement local et de l’autonomisation des femmes.
Les GEA, un espoir pour les femmes de sortir de l’isolement.
À Djibouti, dans ces régions souvent éloignées des centres de décision, le développement ne passe plus uniquement par les grandes infrastructures ou les politiques publiques. Il prend aussi forme dans ces petits cercles de femmes, assises côte à côte, construisant patiemment un avenir commun et qui grâce à certains programmes mis en place par le gouvernement réalisent ce qui relevait autrefois du rêve. Le concept de Groupement d’Entraide par Affinité est de cela. Depuis sa première implantation en 2012, dans la région d’Arta, il s’est imposé comme l’un des outils les plus prometteurs d’un développement durable, inclusif et profondément ancré dans les communautés locales.
Les parcours d’Amina, de Kaltoun ou encore de Mariam ne constituent pas des exceptions, ils ne sont que quelques exemples parmi des centaines d’autres femmes qui ont réussi à transformer leur quotidien grâce à la solidarité et au microfinancement. Leurs histoires nous rappellent que la pauvreté n’est pas une fatalité. Avec un accompagnement adapté, des opportunités concrètes et un cadre fondé sur la confiance collective, il est dorénavant possible de reconstruire une vie et de développer une activité génératrice de revenu permettant de retrouver sa dignité. Car au fond, le GEA ne distribue pas seulement de l’argent. Il redonne aux femmes un espoir, celui de sortir de l’isolement, de prendre des décisions, de gérer des ressources, de planifier un avenir pour ses enfants, pour sa famille, pour sa communauté et pourquoi pas pour la nation toute entière.
Comme l’avait souligné le Président de la République, Son Excellence M. Ismail Omar Guelleh lors de la cérémonie de lancement de la semaine nationale de la solidarité 2026, « Investir dans la Femme, c’est investir dans la personne d’abord, dans la famille ensuite mais aussi dans la communauté et dans l’Avenir de la Nation. »
Et c’est peut-être là que réside la réussite des Groupements d’Entraide par Affinité, en favorisant l’insertion économique et l’autonomisation des femmes, ils ont créé sur l’ensemble du territoire et notamment dans les zones les plus vulnérables, une nouvelle dynamique de développement social et économique.
RACHID BAYLEH







































