
Après plusieurs années de préparation, de formation des équipes et d’investissements techniques, l’Hôpital militaire a réalisé les premières opérations de chirurgie cardiaque. Une réussite historique pour le système sanitaire djiboutien. Médecin colonel-major des forces Armées Djiboutiennes, homme de science et de conviction, le directeur général de cet établissement hospitalier, le Dr. Madian Mohamed Saïd revient dans cet entretien, sur la genèse de ce projet stratégique, les défis relevés et la mobilisation collective qui a permis la réalisation de cette intervention réalisée pour la première fois sous nos cieux. Il évoque également les nouvelles perspectives d’excellence médicale pour l’établissement, appelé à devenir un pôle de référence national et régional, capable de développer des spécialités de haute technicité et de renforcer durablement l’autonomie sanitaire de Djibouti.
La Nation : Quel sentiment vous anime aujourd’hui après cette réalisation historique ?
Dr. Madian Mohamed Saïd : Mon sentiment est avant tout celui du devoir accompli. Voir ce département de chirurgie cardiaque devenir une réalité concrète après des années de préparation, d’efforts et d’investissements est une immense source de satisfaction et de fierté. Mais au-delà de la satisfaction personnelle, je ressens surtout une profonde gratitude. Cette réalisation est le fruit d’un travail collectif. Elle n’aurait jamais été possible sans le dévouement remarquable de l’ensemble des médecins, chirurgiens, anesthésistes, infirmiers, techniciens et personnels administratifs qui ont travaillé sans relâche pour concrétiser ce projet. C’est une fierté nationale qui marque l’aboutissement d’un travail de longue haleine visant à concrétiser la vision de l’autonomie sanitaire du Président de la République Son Excellence M. Ismail Omar Guelleh.
La Nation : Que représente cette réalisation pour l’Hôpital militaire et plus largement pour le système de santé djiboutien?
Dr. MMS : Elle représente l’aboutissement d’une stratégie initiée depuis 10 ans dont l’objectif était de compléter la prise en charge de la cardiologie sur le territoire national. Une avancée significative, portée par l’hôpital militaire, dont l’ambition est d’impulser une dynamique d’excellence au sein de l’ensemble du système de santé.
Pouvez-vous nous donner des détails sur les principales étapes ayant conduit à sa concrétisation ?
La concrétisation de ce projet est le fruit d’un travail de longue haleine, engagé dès 2017, autour de trois axes majeurs. Le premier concernait le développement des ressources humaines. Dès cette année-là, deux médecins ont été envoyés à l’étranger pour suivre une formation hautement spécialisée en chirurgie cardiaque. Cet effort de renforcement des compétences s’est progressivement élargi avec la formation de deux médecins anesthésistes-réanimateurs ainsi que de techniciens spécialisés à partir de 2023, portant aujourd’hui à une vingtaine le nombre de professionnels spécifiquement préparés à faire fonctionner ce nouveau service. Le deuxième axe portait sur les infrastructures. Les travaux de conception et d’aménagement des locaux ont débuté il y a environ six ans et se sont étalés sur une période de quatre ans, afin de créer un environnement répondant aux normes internationales requises pour la pratique de la chirurgie cardiaque. Enfin, la troisième étape a consisté en l’acquisition et à l’installation des équipements médicaux de haute technologie. Cette phase, engagée il y a trois ans, a permis de doter le service de l’ensemble des matériels indispensables à la réalisation des interventions de chirurgie cardiaque dans des conditions optimales de sécurité et de performance.
« C’est une fierté nationale qui marque l’aboutissement d’un travail de longue haleine visant à concrétiser la vision de l’autonomie sanitaire du Président de la République Son Excellence M. Ismail Omar Guelleh ».
Ces trois volets – la formation des équipes, la réalisation des infrastructures et l’équipement du service – ont été conduits de manière complémentaire et progressive, permettant aujourd’hui à Djibouti de disposer de sa toute première unité de chirurgie cardiaque pleinement opérationnelle.
Existe-t-il des défis que vous avez rencontrés durant la mise en place de cette nouvelle spécialité médicale ?
Oui, comme tout projet d’envergure, elle a été jalonnée de plusieurs défis dont le premier consistait à convaincre les différents acteurs de la pertinence et de l’utilité d’un tel projet pour notre pays. Il fallait démontrer qu’il était non seulement réalisable, mais également indispensable pour améliorer la prise en charge des patients souffrant de pathologies cardiaques. Il nous a fallu résister à toute forme de pessimisme ou résignation pour persévérer, garder le cap et transformer progressivement ces doutes en confiance grâce à une vision claire et à des résultats concrets. Un autre défi majeur a été de créer un environnement de travail favorable à la réussite de cette mission. Cela impliquait de fédérer les équipes autour d’un objectif commun, d’instaurer un climat de confiance et de promouvoir une culture d’excellence, de collaboration et d’engagement. Enfin, nous avons accordé une attention particulière à l’adhésion de l’ensemble des personnels médicaux et paramédicaux. Car il était essentiel d’impliquer chaque professionnel, de renforcer l’esprit d’équipe et de faire de cette nouvelle spécialité un projet collectif porté par l’ensemble de l’hôpital.
Quelles sont les pathologies cardiaques qui pourront désormais être traitées à Djibouti ?
Plusieurs pathologies dont notamment les valvulopathies, qui affectent le fonctionnement des valves cardiaques, ainsi que des maladies coronariennes nécessitant la réalisation de pontages aorto-coronariens afin de rétablir une bonne irrigation du muscle cardiaque. Le service est également en mesure de traiter la sténose carotidienne, une affection caractérisée par le rétrécissement des artères carotides et qui constitue un facteur majeur de risque d’accident vasculaire cérébral. Par ailleurs, certaines malformations cardiaques congénitales pourront également être corrigées grâce aux compétences et aux équipements désormais disponibles.
Parlez-nous un peu des équipements dont notre pays ne disposait pas auparavant, qui vous ont permis de réaliser une telle opération dans votre hôpital ?
Comme vous le savez, ce département n’existait pas auparavant, il a donc nécessité l’acquisition d’équipements hautement spécialisés. Il ne s’agissait pas simplement d’ajouter quelques appareils, mais de mettre en place une véritable plateforme technique répondant aux normes internationales de cette discipline particulièrement exigeante. L’équipement le plus emblématique est sans doute la machine de circulation extracorporelle, communément appelée « cœur artificiel ». Cet appareil joue un rôle essentiel lors des interventions à cœur ouvert, puisqu’il assure temporairement les fonctions du cœur et des poumons pendant que les chirurgiens opèrent. Sans cet équipement, la réalisation de ce type d’intervention est tout simplement impossible.
« Le service est également en mesure de traiter la sténose carotidienne, une affection caractérisée par le rétrécissement des artères carotides et qui constitue un facteur majeur de risque d’accident vasculaire cérébral »
Nous avons également acquis de nombreux dispositifs médicaux et consommables spécialisés indispensables à la chirurgie cardiaque, notamment des valves cardiaques mécaniques destinées au remplacement des valves défectueuses, ainsi que l’ensemble des instruments et équipements nécessaires au bon déroulement des opérations et à la sécurité des patients.
Quelle est la capacité d’accueil du service et combien de patients pourront être pris en charge chaque année ?
Nous disposons actuellement d’une douzaine de lits, permettant d’assurer une prise en charge adaptée des patients avant et après leur intervention chirurgicale. Cette capacité a été pensée pour garantir un suivi médical de qualité, avec un accompagnement rapproché durant les différentes étapes du parcours de soins. En termes d’activité, le service a pour objectif de réaliser entre 150 et 200 interventions chirurgicales cardiaques par an. Ce volume pourra évoluer progressivement en fonction de la montée en puissance de l’équipe médicale, du renforcement des compétences et de l’expérience acquise au fil des années.
Quelles étaient les pathologies dont souffraient les premiers patients opérés ?
Le premier présentait une insuffisance mitrale, une affection caractérisée par un mauvais fonctionnement de la valve mitrale, entraînant une fuite du sang vers l’arrière du cœur et pouvant provoquer, à terme, un essoufflement, une fatigue importante ou une insuffisance cardiaque. Quant au second, il souffrait d’un rétrécissement aortique, également appelé sténose aortique, qui correspond à un rétrécissement de la valve située entre le cœur et l’aorte. Cette pathologie limite l’évacuation du sang vers l’ensemble de l’organisme et peut nécessiter un remplacement valvulaire lorsque la maladie devient sévère. Ces interventions complexes étaient auparavant effectuées uniquement à l’étranger.
À quel moment avez-vous compris que cette première expérience était un succès ?
Le moment le plus marquant a été celui du réveil de la première patiente après l’intervention. Lorsque nous avons constaté son état clinique satisfaisant et surtout vu se dessiner un sourire sur son visage, nous avons compris que cette première expérience était une réussite.
Avez-vous eu recours à une compétence étrangère pour réaliser cette opération ?
La conception et la mise en œuvre de ce projet ont été entièrement portées par les compétences nationales. Depuis la phase de réflexion jusqu’à la réalisation des premières interventions, l’équipe djiboutienne a assuré la conduite du projet, grâce notamment aux formations spécialisées suivies par nos médecins et nos personnels médicaux et paramédicaux. Toutefois, dans une démarche d’accompagnement et de partage d’expérience, nous avons bénéficié de l’appui ponctuel d’un chirurgien cardiovasculaire italien disposant d’une expérience de près de 40 ans dans cette spécialité. Son expertise a constitué un soutien précieux lors de cette phase de lancement, en apportant un regard extérieur, des conseils techniques et un accompagnement permettant de consolider les pratiques de notre équipe. Cette collaboration s’inscrit dans une logique de transfert de compétences et d’excellence médicale, avec pour objectif principal de permettre à l’équipe djiboutienne d’assurer progressivement, en toute autonomie, la prise en charge des patients.
Quel message souhaitez-vous adresser aux patients souffrant de maladies cardiovasculaires qui voient aujourd’hui naître un nouvel espoir ?
Les maladies cardiovasculaires demeurent l’une des premières causes de mortalité dans le monde. Pourtant la majorité peuvent être prévenues par des gestes simples (une alimentation saine, une activité physique régulière, l’arrêt du tabac, la maîtrise du poids et du stress ainsi qu’un suivi médical régulier. L’atteinte d’une pathologie cardiovasculaire n’est plus une fatalité à Djibouti et le nouveau département de chirurgie cardio-vasculaire leur apportera des solutions convenables.
Quels sont les prochains projets de développement envisagés pour l’Hôpital militaire ?
Après cette avancée majeure qu’est la mise en place du service de chirurgie cardiovasculaire, notre priorité est d’abord de consolider les acquis, de renforcer les capacités de nos équipes et de garantir la pérennité de cette nouvelle activité médicale. Il s’agit notamment de poursuivre la formation continue du personnel, d’améliorer constamment les pratiques et d’assurer aux patients une prise en charge répondant aux meilleurs standards de qualité et de sécurité. Nous réfléchissons également à la mise en place de nouvelles spécialités et de nouveaux projets médicaux afin d’élargir davantage l’offre de soins proposée par l’hôpital. Parmi les perspectives envisagées figure notamment le développement de la transplantation rénale, qui pourrait représenter une avancée considérable pour les patients souffrant d’insuffisance rénale chronique et dépendant actuellement de la dialyse. Notre ambition est de poursuivre progressivement cette dynamique d’excellence médicale afin de faire de l’Hôpital militaire un véritable pôle de référence dans la région, capable de répondre aux besoins croissants de la population en matière de soins spécialisés.
D’autres spécialités médicales de pointe pourraient-elles voir le jour dans les années à venir?
Oui, l’ambition est de poursuivre le développement de disciplines médicales de haute technicité afin d’élargir progressivement l’offre de soins spécialisés à Djibouti. Parmi les perspectives envisagées figurent notamment le renforcement de l’oncologie et de l’hématologie clinique, deux domaines essentiels dans la prise en charge des cancers et des maladies du sang.
« Parmi les perspectives envisagées figure notamment le développement de la transplantation rénale »
Nous envisageons également le développement de la neurochirurgie de pointe, notamment à travers l’utilisation de technologies innovantes telles que la neuro-navigation. Cet outil, comparable à un système de guidage de haute précision, permet aux chirurgiens de mieux localiser les zones à traiter et d’optimiser la sécurité ainsi que la précision des interventions, en particulier dans les opérations cérébrales complexes. Ces projets s’inscrivent dans une vision globale visant à faire évoluer l’hôpital vers un centre médical doté de compétences et de technologies avancées, capable de contribuer au rayonnement de l’expertise médicale nationale.
Comment imaginez-vous l’hôpital militaire dans dix ans ?
Nous envisageons l’Hôpital militaire comme un véritable acteur de référence dans le paysage sanitaire national et régional. Notre ambition est qu’il devienne un établissement reconnu non seulement pour la qualité de ses soins spécialisés, mais également pour sa capacité à développer des expertises médicales de haut niveau et à accompagner les grandes évolutions de la médecine moderne. Au-delà de sa mission, l’hôpital a vocation à jouer un rôle majeur dans la formation et la transmission des connaissances. Nous souhaitons qu’il puisse devenir un acteur à part entière de l’enseignement universitaire, en contribuant à la formation des futurs professionnels de santé et au développement de la recherche médicale.
Si vous deviez résumer en quelques mots ce que représente cette réalisation pour Djibouti, que diriez-vous ?
Une avancée, un soulagement et par la grâce de Dieu une promesse de vie.
Après cette réussite historique, quel message transmettriez-vous aux jeunes de la faculté de médecine ?
Aux jeunes étudiants de la faculté de médecine, je voudrais que l’avenir de notre système de santé repose entre vos mains. Les avancées que nous célébrons aujourd’hui sont le résultat d’une vision, d’un engagement collectif et d’un investissement dans la formation ; il vous appartient désormais de poursuivre cette dynamique et de l’amplifier. Ne vous fixez pas de limites. Les grandes réalisations médicales qui semblaient autrefois difficiles à atteindre sont aujourd’hui possibles grâce au travail, à la persévérance et à la volonté de développer des compétences de haut niveau. Cultivez la passion, la rigueur, l’excellence et l’esprit d’innovation.
À vous, futurs médecins, revient la responsabilité de porter cette vision encore plus loin. Car les prochaines étapes du développement médical de notre pays se construiront par vous et avec vous. Vous êtes les futurs acteurs de cette transformation et les bâtisseurs de la médecine djiboutienne de demain.
Un message pour clôturer ?
Je voudrais rendre hommage à toute l’équipe. La réussite de notre projet est avant tout une œuvre collective. Elle porte l’empreinte de l’engagement de chaque main qui a contribué, de près ou de loin, à cet accomplissement. Chirurgiens, anesthésistes, instrumentistes, techniciens de surface, personnel administratif, agents de maintenance : des fonctions différentes, des compétences différentes, mais un seul et même objectif — servir avec excellence et honorer notre pays à travers cette réussite. L’excellence ne se décrète pas ; elle se construit par l’addition de tous les efforts, sans exception, et par la mobilisation de chacun autour d’une même ambition.
Réalisée par RB







































