Refusé à l’entrée des États-Unis alors qu’il devait officier à la Coupe du monde 2026, l’arbitre somalien Omar Artan est devenu malgré lui le symbole d’un débat qui dépasse le football. Pour Houssein Kahieh Warsama, dit « Agone », ancien arbitre international et conseiller technique au Secrétariat d’État aux Sports, cette affaire constitue une remise en cause des principes universels du sport. Dans cet entretien accordé à La Nation, il revient sur le parcours exceptionnel d’Omar Artan, le choc provoqué dans le monde de l’arbitrage africain et les dangers d’une politisation du football mondial.

La Nation : Monsieur Agone, revenons au fait. Un arbitre sélectionné pour un Mondial est écarté à la dernière minute parce qu’on lui refuse un visa. Dans votre carrière, quel impact cela a-t-il sur tout un corps arbitral ?

Houssein Kahieh Warsama «Agone » : C’est comme retirer une pièce maîtresse à un échiquier déjà installé. Au début, on ne voit rien, puis tout l’équilibre vacille. Un arbitre de Coupe du monde n’est pas désigné du jour au lendemain. Derrière cette sélection, il y a des années de travail, d’évaluations, de sacrifices. Omar Artan représentait l’Afrique de l’Est et il avait été classé parmi les meilleurs arbitres du continent. Son absence oblige toute une équipe d’arbitrage à se réorganiser. Les automatismes disparaissent et la préparation en souffre. C’est une perte technique, mais aussi profondément humaine.

Comment se fait concrètement une sélection pour une Coupe du monde ?

La nationalité n’a jamais sifflé un match, seule la performance compte. Le parcours commence dans les compétitions nationales avant de passer par les compétitions régionales et continentales. Chaque arbitre est observé, noté et évalué par des inspecteurs. On juge sa capacité à gérer la pression, à appliquer les règles et à maintenir l’équilibre du jeu. Omar Artan a franchi toutes ces étapes avec succès. Quand vous êtes parmi les meilleurs du continent, on ne vous présente plus comme « le Somalien », mais comme « l’arbitre ». C’est le mérite qui parle.

Omar Artan méritait-il pleinement sa place au Mondial ?

Absolument. Il est le produit de la rigueur et du travail. Il faisait partie de la liste validée par la FIFA et figurait au cinquième rang des arbitres africains. C’est une position d’élite. Derrière lui, il y avait tout un processus de sélection, des évaluations et un jury spécialisé. Lorsqu’un tel arbitre est empêché d’entrer dans un pays, ce n’est pas seulement un homme qu’on arrête à la frontière. C’est tout un parcours que l’on interrompt brutalement.

Quelles conséquences ce refus de visa peut-il avoir pour l’avenir?

Pour Omar Artan, cela ne remet pas en cause sa valeur. Il reste l’un des meilleurs arbitres d’Afrique. En revanche, pour le football mondial, le signal est inquiétant. Aujourd’hui, c’est un arbitre qui est refoulé. Demain, cela pourrait être un président de fédération, un sélectionneur ou un médecin d’équipe. Si un pays hôte commence à décider qui peut participer ou non à une compétition pour des raisons autres que sportives, alors le Mondial perd son âme.

« Ce n’est pas seulement un homme qu’on arrête à la frontière. C’est tout un parcours que l’on interrompt brutalement. »

Vous avez vous-même été arbitre international. Que ressent-on lorsqu’on est ainsi empêché de participer à un Mondial ?

C’est une immense douleur. Vous ne refusez pas l’entrée à un simple voyageur. Vous refusez l’accès à un serviteur du jeu. Omar Artan se rendait aux États-Unis avec un passeport de service, dans le cadre d’une mission officielle. Il venait contribuer au succès de la Coupe du monde. Son choix de rentrer en Somalie, malgré les propositions de plusieurs pays, est un geste de dignité. Je considère qu’il s’agit d’une forme d’agression contre le football.

Une équipe d’arbitrage peut-elle facilement remplacer un tel élément ?

On peut remplacer un homme, mais on ne remplace pas une alchimie. Une équipe arbitrale développe des automatismes, une manière de communiquer, parfois un simple regard suffit. À quinze jours d’une Coupe du monde, changer un arbitre oblige les autres à tout réapprendre. Cela augmente le risque d’erreur et fragilise l’ensemble du dispositif. Perdre un arbitre du niveau d’Omar Artan est une perte sèche pour la qualité de la compétition.

Au-delà de ce cas particulier, comment jugez-vous l’état de l’arbitrage africain aujourd’hui ? Je suis fier de voir l’Afrique de l’Est occuper une telle place. La sélection d’une arbitre ougandaise, celle de Mohamed comme assistant djiboutien et la présence d’Omar Artan parmi les meilleurs arbitres africains montrent que le travail de formation porte ses fruits. Les jeunes regardent ces exemples et se disent que c’est possible. Si nous ne défendons pas aujourd’hui le cas d’Omar Artan, nous risquons de briser le rêve de toute une génération.

Quel message adressez-vous à la FIFA, à la CAF et aux pays organisateurs ?

Un seul message : le stade n’a pas de douane. Le drapeau au coin du terrain est le même pour les joueurs comme pour les arbitres. Si nous commençons à trier les arbitres à l’aéroport, nous finirons par trier les équipes, puis les supporters. La FIFA doit instaurer un protocole garantissant l’accès de tous ses officiels aux pays organisateurs. La CAF doit porter cette affaire devant les instances compétentes afin qu’elle fasse jurisprudence. Le football est un langage universel ; il permet aux peuples de se connaître et de se respecter.

Un dernier mot ?

Je garde toujours mon ancien badge FIFA. Il est usé par le temps, mais il me rappelle le bruit d’un stade plein au coup d’envoi. Omar Artan n’a pas pu entendre ce bruit en 2026. J’espère que ce silence servira de leçon, pour qu’en 2030, aucun homme en noir ne soit arrêté à la frontière du football.

Propos recueillis par Djibril Abdi Ali