À une époque où la prospérité économique est de plus en plus définie par la connectivité, le développement de corridors de transport stratégiques s’est imposé comme un instrument majeur de politique étrangère et de stratégie économique. Le développement des corridors, autrefois limité à la simple liaison entre les zones de production et les ports, est devenu un outil sophistiqué destiné à stimuler la croissance économique, renforcer l’intégration régionale et affirmer une importance géopolitique. C’est dans ce contexte que doit être évaluée la création de l’Autorité de Gestion du Corridor Djibouti-Éthiopie-Soudan du Sud-Ouganda (DESSU) en février 2026. Cette initiative ne représente pas seulement un accord logistique, mais constitue également un test décisif visant à déterminer si un cadre multilatéral peut transformer un pragmatisme bilatéral en un moteur durable de prospérité partagée. Pour garantir son succès, les États signataires devront dépasser l’historique du bilatéralisme, renforcer la capacité institutionnelle de l’Autorité et faire preuve d’une continuité politique sans faille, établissant ainsi une nouvelle norme de diplomatie des infrastructures en Afrique de l’Est.

Historiquement, le développement des corridors a constitué l’épine dorsale de l’intégration économique, depuis l’ancienne Route de la Soie jusqu’aux initiatives contemporaines telles que la Belt and Road Initiative ou le « Corridor du Milieu » trans-caspien. Pour les États membres du DESSU — Djibouti, l’Éthiopie, le Soudan du Sud et l’Ouganda — la logique est indéniable. Depuis plus de deux décennies, la relation bilatérale entre l’Éthiopie et Djibouti a démontré qu’une logistique coordonnée est essentielle à la survie des économies enclavées. D’où la nécessité de créer l’Autorité de Gestion du Corridor Éthio-Djiboutien (EDCMA), une étape importante pour les deux pays puisqu’elle vise à améliorer l’efficacité des services logistiques dans le corridor grâce à la coordination et à la coopération. Ces consultations ont reconnu la nécessité d’un point unique de coordination afin d’assurer des opérations transfrontalières et de transit efficaces dans le corridor Éthio-Djiboutien.

Cet effort renforce les bénéfices pour la sous-région en général, et pour Djibouti et l’Éthiopie en particulier. Plusieurs discussions ont été organisées par des organisations tierces telles que le Marché Commun de l’Afrique Orientale et Australe (COMESA), l’Autorité Intergouvernementale pour le Développement (IGAD) et le Cadre Intégré Renforcé (EIF). Toutefois, ces discussions n’ont pas abouti à la création d’une Autorité de Gestion du Corridor Éthio-Djiboutien.

Dès le départ, la logique derrière l’évolution de cette initiative vers une forme multilatérale résidait dans l’ambition de l’Éthiopie et de Djibouti d’établir un hub logistique pour l’Afrique de l’Est, l’Afrique centrale et au-delà, ainsi que dans la perspective d’une demande croissante de services portuaires représentant une opportunité de développement économique pour les deux nations et d’intégration régionale. Ainsi, l’évolution d’un arrangement bilatéral, formalisé par un protocole d’accord en 2021, vers une autorité quadrilatérale traduit une reconnaissance stratégique selon laquelle les défis économiques modernes nécessitent une gouvernance collective.

En élargissant le cadre au Soudan du Sud et à l’Ouganda, un protocole d’accord a été signé entre les parties le 27 février 2025 relatif à la création de l’Autorité de Gestion du Corridor DESSU (DCMA), posant ainsi les bases du présent accord. Le corridor DESSU reconnaît une réalité géopolitique fondamentale : les ports de Djibouti sur la mer Rouge constituent l’artère essentielle d’un vaste arrière-pays.

Considérer cette artère uniquement comme une question bilatérale reviendrait à ignorer les destins interdépendants de toute la région. Le passage de discussions bilatérales à une autorité multilatérale constitue donc une maturation nécessaire de la politique régionale. Cependant, la création de l’Autorité ne constitue que le début ; le véritable défi réside dans l’exécution de son mandat. Le projet LAPSSET offre des enseignements importants au DESSU en démontrant que les infrastructures seules ne garantissent pas la compétitivité commerciale sans une gouvernance solide du corridor. Bien que LAPSSET ait renforcé l’interdépendance régionale, ses progrès lents, ses connexions incomplètes, son manque de séquençage cohérent et l’absence d’un observatoire de performance couvrant l’ensemble du corridor ont limité son impact. Une importance excessive accordée aux infrastructures physiques, combinée à une insuffisance des «infrastructures immatérielles » — harmonisation des politiques, coordination institutionnelle et mécanismes de suivi — a réduit son efficacité. Le DESSU doit éviter ces écueils en mettant en place une Autorité de Gestion du Corridor autonome et fondée sur les données, en adoptant des mécanismes de financement ajustés aux risques et en intégrant une gouvernance inclusive afin de garantir une mise en œuvre rapide, la confiance des investisseurs et des bénéfices mesurables en matière d’intégration régionale.

Une voie concrète vers l’amélioration des échanges commerciaux et une prospérité partagée

Ainsi, la DCMA se distingue par son engagement envers un système global et multimodal intégrant les infrastructures routières, ferroviaires, maritimes et pétrolières. Cette complexité technique exige une structure de gouvernance à la fois résiliente et contraignante. Il est impératif que les signataires assurent le plein fonctionnement des principaux organes de l’Autorité — le Conseil des Ministres, le Comité Exécutif, les Comités Techniques et le Secrétariat. Un écueil fréquent pour ce type d’organismes régionaux réside dans la création de cadres institutionnels qui existent sur le papier mais manquent de capacité opérationnelle ou de soutien politique pour faire appliquer des politiques harmonisées en matière douanière, sanitaire et sécuritaire. Sans un Secrétariat pleinement habilité et un engagement constant du Conseil des Ministres, les promesses de réduction des délais de transit et de simplification des procédures frontalières resteront irréalisées. Les signataires doivent donc considérer l’Autorité non pas comme un simple forum de négociation, mais comme un mécanisme contraignant nécessitant une délégation de souveraineté dans certains domaines techniques afin d’assurer une application uniforme de l’accord.

Par ailleurs, la viabilité diplomatique du DESSU dépendra de sa capacité à concilier des intérêts nationaux divergents à travers un cadre de bénéfices économiques partagés. Pour Djibouti, le corridor consolide son statut de porte d’entrée maritime de premier plan. Pour l’Éthiopie, il renforce son partenariat stratégique avec Djibouti grâce à la diversification de ses corridors afin de sécuriser l’accès à la mer, essentiel à ses ambitions industrielles, tout en ouvrant des routes économiques alternatives comme nation de transit pour garantir le mouvement fluide et rapide des marchandises et des personnes en provenance ou à destination du Soudan du Sud et de l’Ouganda . Pour le Soudan du Sud et l’Ouganda, il offre des opportunités sans précédent de diversification économique et d’accès aux marchés mondiaux. Toutefois, la force argumentative de cette initiative réside dans sa capacité à répondre aux inquiétudes inhérentes à la politique des corridors, notamment le risque de bénéfices asymétriques. Pour y remédier, l’Autorité devra promouvoir activement le développement de centres logistiques intégrés, de ports secs et de zones économiques spéciales le long du corridor. En dépassant la simple logique du transit des marchandises pour favoriser des activités à valeur ajoutée, le DESSU transforme une route de transport en un espace économique partagé. Cette approche spatiale garantit que le corridor ne se contente pas d’extraire de la valeur des États enclavés, mais favorise également leur industrialisation et le commerce transfrontalier.

En définitive, le défi majeur auquel sera confrontée l’Autorité de Gestion du Corridor DESSU réside dans le maintien d’une volonté politique forte malgré les cycles électoraux et les changements d’administration. L’histoire de l’intégration régionale regorge d’exemples de projets d’infrastructures ambitieux ayant échoué non pas en raison de limites techniques, mais à cause de l’absence de continuité politique et de l’érosion du consensus.

Par exemple, contrairement aux corridors Nord et Centre, LAPSSET ne dispose pas d’un observatoire de performance pleinement opérationnel à l’échelle du corridor, et son manque de séquençage et de gouvernance a démontré que les infrastructures ne suffisent pas à elles seules à créer un corridor efficace.

De plus, LAPSSET a fortement mis l’accent sur les infrastructures physiques tout en négligeant souvent les « infrastructures immatérielles » — gouvernance, harmonisation des politiques et coordination institutionnelle — nécessaires au bon fonctionnement de ces infrastructures. Afin d’éviter de devenir un exemple d’ambition excessive, les quatre signataires du DESSU devront instaurer une véritable culture de mémoire institutionnelle au sein du Conseil des Ministres. Cela implique que les principes du corridor — harmonisation réglementaire, transparence des procédures de transit et coordination des investissements infrastructurels — soient élevés du niveau des préférences gouvernementales à celui de politiques étatiques durables. En tant qu’outil de diplomatie des infrastructures, le DESSU possède le potentiel de positionner l’Afrique de l’Est non seulement comme un espace de connectivité, mais également comme un hub commercial majeur du continent.

En conclusion, le corridor DESSU se trouve à un tournant décisif. Il incarne l’évolution des anciennes routes commerciales vers des corridors économiques modernes servant d’instruments de pouvoir politique et de transformation économique.

En renforçant la connectivité entre le Djibouti côtier et les économies intérieures de l’Éthiopie, du Soudan du Sud et de l’Ouganda, cette initiative offre une voie concrète vers l’amélioration des échanges commerciaux et une prospérité partagée. Toutefois, la communauté diplomatique ainsi que les États signataires doivent reconnaître que la réussite du projet exige bien plus que de simples bonnes intentions. Elle nécessite un engagement durable en faveur de l’efficacité institutionnelle et de l’application uniforme et contraignante de l’accord.

Ce n’est qu’en renforçant l’Autorité et en maintenant une continuité politique inébranlable que les nations du corridor DESSU pourront transformer cette vision ambitieuse en un moteur historique de croissance, prouvant qu’à l’ère moderne, la connectivité constitue la voie la plus sûre vers la souveraineté et la prospérité.