Le projet d’investissement intégré porté par le Groupe LinkWise ouvre une nouvelle perspective dans la stratégie de transformation économique du pays. Associant intelligence artificielle, centre de calcul intelligent, énergies renouvelables, infrastructures numériques et industrialisation, cette initiative ambitionne de contribuer à la diversification de l’économie nationale et au renforcement de la souveraineté énergétique et numérique. Dans cette interview, la ministre déléguée chargée des Investissements et du Développement du Secteur privé, Mme Mariam Hamadou Ali, revient sur les ambitions de ce projet, son inscription dans la Vision Djibouti 2035 et le Plan national de développement, ainsi que sur ses retombées attendues en matière d’investissement, d’emploi, de formation et de positionnement régional. Elle explique également les raisons qui, selon elle, en font une priorité nationale et détaille les perspectives qu’il ouvre pour la population et l’État.

La Nation : Madame la ministre, comment ce projet s’inscrit-il dans la Vision nationale et le Plan quinquennal ?

Mariam Hamadou Ali : Ce projet constitue la mise en œuvre de la Vision Djibouti 2035, initiée par Son Excellence Monsieur Ismaïl Omar Guelleh, Président de la République, et du Plan national de développement (PND), avec pour objectif de faire évoluer le pays d’une simple « plateforme logistique » vers un véritable « pôle numérique et énergétique ».

Le pilier de la numérisation : le cœur du projet réside dans la création d’un projet industriel souverain national d’IA globale et d’un centre de calcul intelligent (AIDC) de 100 MW. Cela répond directement aux objectifs stratégiques nationaux de développement de l’économie numérique et de renforcement des capacités technologiques.

Le pilier de l’énergie verte : la construction d’une infrastructure énergétique renouvelable intégrée de 500 MW, reposant sur l’éolien, le solaire et le stockage, s’inscrit en parfaite adéquation avec les ambitions de Djibouti en matière de développement des énergies renouvelables, d’indépendance énergétique et de transition écologique.

Le pilier de l’industrialisation : en tant que nouveau pilier industriel stratégique à l’échelle nationale, le projet AIDC favorisera l’implantation et l’enracinement de divers écosystèmes de commerce numérique. Il élargira les secteurs industriels existants et permettra de dépasser la dépendance excessive de l’économie à l’égard du secteur logistique portuaire unique, afin d’assurer une transition et une diversification progressives de la structure économique.

Quels indicateurs permettront de mesurer son succès ?

Le succès du projet peut être mesuré à travers plusieurs indicateurs concrets : le volume des investissements, avec l’objectif d’attirer 1,35 milliard de dollars d’investissements directs étrangers ; la capacité énergétique, avec l’ajout de 500 MW de nouvelles capacités de production d’énergie propre ; et la puissance de calcul, avec la construction et l’exploitation d’un centre de calcul intelligent (AIDC) de 100 MW, destiné à devenir le plus grand pôle de calcul IA conforme de l’Afrique. La souveraineté des données constitue également un indicateur majeur, avec l’objectif d’établir la pleine juridiction de Djibouti sur les données natives générées sur son territoire et d’exploiter un corridor de données transfrontalier reliant Shanghai à Djibouti. Enfin, le succès du projet sera également évalué à travers sa capacité à attirer et à incuber un nombre significatif d’entreprises de commerce numérique et de transformation industrielle au sein de la Zone économique spéciale dédiée à l’IA.

Pourquoi ce projet doit-il être prioritaire par rapport à d’autres ?

Ce projet présente un effet stratégique, capable de relever simultanément trois défis majeurs : l’énergie, les infrastructures numériques et la diversification économique, le tout sans que le gouvernement n’ait à engager de fonds propres ni à encourir de risque d’endettement. L’intégralité des 1,35 milliard de dollars d’investissement est financée par la partie chinoise. Une telle opportunité de développer des infrastructures nationales clés en main est extrêmement rare. De plus, cela augmentera considérablement les revenus futurs anticipés de Djibouti Telecom. L’IA et le calcul vert, ou « Green Computing », sont au cœur de la concurrence mondiale future. Ce projet permettra à Djibouti, dès l’année charnière 2026, de s’intégrer directement à la chaîne de valeur mondiale de l’IA et d’asseoir son leadership numérique en Afrique. Au-delà des infrastructures matérielles, le projet procède à une mise à niveau systémique des capacités humaines et institutionnelles du pays, notamment grâce à la formation technique gratuite dispensée aux populations locales. Il revêt ainsi une importance stratégique pour la transformation de l’économie numérique de Djibouti et stimulera l’innovation et l’application industrielle des technologies de pointe en Afrique, notamment l’intelligence artificielle, le Big Data et la 5G.

Quels risques existent en cas de retard de mise en œuvre ?

Le premier risque est celui d’une perte d’opportunité stratégique. Les pays voisins, comme le Kenya, l’Éthiopie et le Rwanda, déploient déjà activement leur économie numérique. Retarder ce projet ferait perdre à Djibouti son avantage de premier entrant, ou « first-mover advantage », pour s’imposer comme un pôle numérique dans la région de la mer Rouge. Il existe également un risque d’atteinte à la crédibilité en matière d’investissement. Abandonner un projet aux structures aussi avantageuses pourrait envoyer un signal négatif au marché international et compromettre la capacité du pays à attirer des investissements étrangers directs de haute qualité à l’avenir.

Quels bénéfices économiques, sociaux ou politiques concrets en résulteront ?

Sur le plan économique, le projet permettra de générer des revenus fiscaux à long terme. Il est conçu pour fonctionner sur la durée, avec des mises à jour continues des équipements de calcul GPU de pointe. Après la période d’exonération fiscale, il générera des recettes fiscales massives et stables pour Djibouti.

Le projet contribuera également à la valorisation des actifs. Les infrastructures énergétiques et de calcul générées augmenteront considérablement la valeur du patrimoine national. Par ailleurs, si, à terme, les installations photovoltaïques et éoliennes du projet parviennent à obtenir des revenus de crédits carbone via l’Article 6 de l’Accord de Paris, à travers le mécanisme des ITMOs et le standard Verra (VCS), une partie de ces revenus sera partagée avec le gouvernement djiboutien, constituant ainsi une source de revenus complémentaires durables pour l’État.

Sur le plan social, le projet contribuera à l’amélioration du capital humain.

Grâce au modèle de « formation technique en remplacement des quotas d’emploi locaux », il permettra de former une élite de talents djiboutiens maîtrisant les technologies de pointe de l’IA, des énergies renouvelables et de la finance numérique.

La création d’emplois constituera également un bénéfice majeur. La phase de construction devrait générer entre 2 500 et 3 500 emplois directs et indirects. La phase d’exploitation offrira des opportunités d’emploi à plusieurs niveaux, allant des métiers de haute technologie aux services du parc industriel. Elle générera plusieurs centaines de postes qualifiés directs et, grâce au modèle de « formation technique en remplacement des quotas d’emploi locaux », visera une localisation progressive de l’ensemble des talents.

Enfin, le projet créera à l’avenir un grand nombre d’emplois à divers niveaux de qualification dans le domaine de l’intelligence artificielle.

Sur le plan politique, le projet contribuera au renforcement de la crédibilité internationale du pays. Il démontre au monde entier la volonté de Djibouti d’assurer l’État de droit et de maintenir un environnement favorable aux affaires, ce qui renforcera considérablement sa crédibilité.

Il permettra également de consolider la souveraineté numérique du pays. La clarification de la juridiction sur les données renforcera la souveraineté et la sécurité de Djibouti dans le cyberespace.

Quelle est la valeur ajoutée pour la population et pour l’État ?

Pour la population, le projet offrira davantage d’opportunités d’emploi ainsi qu’un accès aux technologies de pointe. Il fournira aux jeunes des parcours professionnels à forte valeur ajoutée, bien au-delà des simples emplois de main-d’œuvre manuelle.

Pour l’État, le projet permettra un bond en avant des infrastructures nationales. Il fera évoluer le pays d’une « porte de sortie pour pays enclavés », reposant uniquement sur ses atouts géographiques, vers un véritable « pôle numérique et énergétique » doté d’avantages technologiques. Cela jettera les bases solides de la compétitivité nationale pour les 30 prochaines années. De plus, en attirant davantage d’investissements numériques, ce projet positionnera Djibouti comme le port d’attache numérique de l’Afrique.

Comment ce projet renforce-t-il notre position régionale ou internationale ?

Le projet permettra de consolider le statut de plateforme de la mer Rouge. Il combine les atouts géographiques de Djibouti, notamment ses ports maritimes et ses câbles sous-marins, avec ses avantages en tant que pôle numérique, à travers la puissance de calcul IA et les corridors de données transfrontaliers. Cela en fera un nœud stratégique de la « Route de la soie numérique » reliant l’Asie, l’Afrique et l’Europe. Le projet permettra également au pays de devenir une porte d’entrée technologique de l’Afrique. Le centre de calcul intelligent (AIDC) de 100 MW desservira l’ensemble du continent et positionnera Djibouti comme le partenaire de calcul privilégié pour les multinationales et les instituts de recherche souhaitant pénétrer le marché africain.

En quoi se distingue-t-il des initiatives similaires déjà en cours ?

L’unicité du modèle constitue l’un de ses principaux atouts. Il s’agit d’une solution intégrée « quatre en un » combinant énergie, puissance de calcul, parc industriel et corridors de données, et non d’un simple projet de centrale électrique ou de centre de données isolé. Le projet se distingue également par son avance technologique. Il prévoit explicitement l’utilisation de puces IA de pointe mondiales, telles que les séries H et B de NVIDIA, garantissant ainsi une avance générationnelle en matière de puissance de calcul.

Quelle est la source de financement et sa durabilité ?

L’intégralité de l’investissement de 1,35 milliard de dollars du projet sera financée par la société Shanghai LINKWISE et la société Shanghai Nenghui Technology.

Le modèle commercial du projet est clair et génère des flux de trésorerie grâce à la fourniture de services de calcul IA, de puissance de calcul cryptographique et de services à valeur ajoutée. De plus, la clause de « stabilité des politiques » incluse dans l’accord fournit une garantie juridique pour le rendement des investissements à long terme.

Quelles ressources humaines et infrastructures sont nécessaires ?

En matière de ressources humaines, la phase de construction devrait créer entre 2 500 et plus de 3 500 emplois locaux, couvrant les travaux de construction, le transport et le soutien logistique pour les installations photovoltaïques, éoliennes et de stockage d’énergie.

Durant la phase d’exploitation, le secteur énergétique nécessitera de 30 à 40 techniciens de pointe, ainsi que plusieurs centaines de personnels de maintenance et de soutien localisés. Le centre de calcul intelligent (AIDC) nécessitera initialement entre 50 et 100 ingénieurs hautement qualifiés.

Grâce au modèle de « formation technique en remplacement des quotas d’emploi locaux », le projet visera une localisation totale de ses talents à terme.

Le parc industriel d’IA créera également à l’avenir un grand nombre d’emplois à plusieurs niveaux de qualification.

Sur le plan des infrastructures, le gouvernement djiboutien accordera un terrain de 1 000 hectares. En ce qui concerne les ressources en eau, le gouvernement garantit le droit de prélèvement d’eau de mer pour le refroidissement du parc du projet ainsi que l’approvisionnement en eau domestique, ou autorise l’investisseur à résoudre lui-même la question de l’approvisionnement en eau.

Quels délais réalistes pour la mise en œuvre?

Selon le calendrier prévisionnel indiqué dans le mémorandum d’entente, la phase de préparation préliminaire sera engagée dans les six mois suivant la signature du MOU. Les plans de conception du site pour les énergies renouvelables et les travaux préparatoires seront achevés, et le protocole d’investissement formel sera signé simultanément. La construction de la première phase sera lancée dans les deux mois suivant la réunion des conditions de mise en œuvre.

Le MOU est valable pour une durée d’un an, offrant ainsi une fenêtre temporelle pour l’élaboration et l’approbation des accords formels ultérieurs ainsi que du plan de conception des énergies renouvelables.

L’intégralité de la construction et de la mise en service de la première phase du projet devrait être achevée dans les trois prochaines années, avant le lancement de la deuxième phase.

De plus, si le gouvernement exprime le besoin, des investissements supplémentaires dans des installations solaires photovoltaïques et éoliennes pourront être réalisés, une fois la demande électrique de l’AIDC satisfaite, afin de soutenir l’alimentation électrique du nouvel aéroport national de Djibouti.