Sous le haut patronage du président de la République, Son Excellence M. Ismaïl Omar Guelleh, Djibouti et l’Éthiopie ont lancé jeudi, les travaux d’installation d’un dispositif de stockage et d’acheminement du carburant destiné à relier le terminal pétrolier du DDIP (Djibouti Damerjog Industrial Parc), à la localité frontalière éthiopienne de Dawenlé. Porté par le groupe Dangote avec l’appui de partenaires institutionnels et financiers africains, le terminal de 375 000 m³ sera relié par un pipeline de 120 kilomètres à Dawenle, en Éthiopie. De Damerjog au marché éthiopien, c’est toute une chaîne énergétique intégrée qui se met en place.

À Damerjog, la première pierre posée jeudi dessine les contours d’un corridor énergétique appelé à relier, sur quelque 120 kilomètres, le littoral djiboutien à Dawenle, localité frontalière en Éthiopie.

Sous le haut patronage de Son Excellence Ismaïl Omar Guelleh, président de la République, la cérémonie a réuni le Premier ministre éthiopien Abiy Ahmed, le fondateur et président-directeur général du groupe Dangote, Aliko Dangote, ainsi que les dirigeants d’Afreximbank et de l’Africa Finance Corporation. Tous ont insisté sur la portée régionale d’un projet qui entend transformer la manière dont les produits pétroliers circulent entre Djibouti et l’Éthiopie.

Quelques centaines de mètres plus loin, le chantier lancé officiellement doit donner naissance à une liaison de 120 kilomètres entre les installations de Damerjog et Dawenleh, en Éthiopie. Avant de rejoindre la cérémonie officielle, les dirigeants dévoilent le projet sur le terrain et visitent le terminal pétrolier ainsi que les nouveaux aménagements de la jetée.

La première phase du dispositif repose sur la construction, par Dangote Industries Limited, d’un terminal de stockage de 375 000 mètres cubes au sein du Damerjog Industrial Park. Mais cette capacité ne constitue que le premier jalon d’un programme plus vaste. À terme, les infrastructures associées au corridor doivent porter les capacités de stockage à environ un million de mètres cubes, réparties entre les installations de Damerjog et celles prévues à Dawenle, côté éthiopien. Le projet doit ainsi être lu non comme la construction isolée d’un terminal, mais comme la mise en place progressive d’une chaîne énergétique intégrée, reliant les installations portuaires de Damerjog aux infrastructures de stockage, au rail, aux pipelines et, au-delà de la frontière, au marché éthiopien.

Un pipeline de 120 kilomètres vers Dawenle

La pièce maîtresse de cette architecture sera le pipeline Damerjog–Dawenle, long d’environ 120 kilomètres. Depuis le terminal de stockage implanté dans le parc industriel de Damerjog, les produits pétroliers pourront être acheminés vers Dawenle, où des capacités de stockage et de distribution compléteront le dispositif. Cette infrastructure doit progressivement modifier la logique du transport des produits énergétiques vers l’Éthiopie. Une partie des volumes aujourd’hui acheminés par la route pourra être transférée vers une conduite dédiée, avec à la clé une réduction de la pression exercée sur le corridor routier et une amélioration de la fluidité des échanges. Pour l’Éthiopie, dont l’accès aux marchés internationaux repose largement sur les infrastructures portuaires de Djibouti, l’enjeu est considérable. Le pays pourra disposer d’une chaîne d’approvisionnement énergétique davantage intégrée, depuis la réception des cargaisons dans les ports djiboutiens jusqu’au stockage et à la distribution sur son territoire.

Pour Djibouti, le projet renforce parallèlement la vocation de Damerjog comme plateforme régionale de stockage et de redistribution des produits énergétiques.

375 000 m³ aujourd’hui, près d’un million demain

C’est cette montée en puissance qu’il convient de garder à l’esprit.

Les 375 000 m³ de capacité, annoncés pour le terminal Dangote de Damerjog correspondent à la première phase du projet. À terme, le dispositif doit s’inscrire dans une capacité de stockage globale proche du million de mètres cubes, en intégrant les infrastructures développées le long du corridor et notamment les installations de Dawenle.

Cette progression permettra d’augmenter les capacités de réception, de stockage et de redistribution des produits pétroliers, tout en donnant davantage de souplesse aux opérateurs.

Elle répond également à un enjeu stratégique : disposer de réserves plus importantes et d’une chaîne d’approvisionnement moins exposée aux contraintes du transport routier.

La constitution de ces capacités doit donc être envisagée à l’échelle régionale. Damerjog devient le point d’entrée maritime ; Dawenle constitue le relais terrestre côté éthiopien ; entre les deux, le pipeline assure la continuité du système.

L’enjeu dépasse largement la seule question du carburant. Depuis plusieurs décennies,

Djibouti constitue la principale porte maritime de l’Éthiopie, pays enclavé de plus de 100 millions d’habitants. Une part considérable des marchandises destinées au marché éthiopien transite par les infrastructures portuaires djiboutiennes avant de gagner l’intérieur du pays. Le nouveau projet cherche désormais à franchir un cap : passer d’un corridor de transit à une chaîne logistique intégrée, capable de faire travailler ensemble réception maritime, stockage, transport et distribution.

Damerjog, nouvelle pièce maîtresse

Dans la région d’Arta, le Parc industriel Damerjog s’affirme ainsi comme l’un des points d’ancrage de la stratégie industrielle et logistique djiboutienne. Le site concentre déjà des ambitions liées à l’industrie, à la logistique et à l’énergie. Avec le projet porté par Dangote, il ajoute une fonction nouvelle à cette vocation : devenir une plateforme énergétique tournée vers l’arrière-pays éthiopien. Le tracé projeté doit assurer la continuité entre les capacités de stockage installées sur la façade maritime djiboutienne et les infrastructures situées à Dawenleh.

C’est le directeur général du Damerjog Djibouti Industrial Park, Radwan Houssein Wais, qui ouvre la série des interventions. Son propos place d’emblée le chantier dans une perspective industrielle plus large. Il rappelle que le parc, étendu sur 30 kilomètres carrés, ambitionne de devenir « le premier pôle pétrochimique et logistique de la Corne de l’Afrique ». Au cœur de cette stratégie, le terminal pétrolier, dont l’infrastructure maritime s’étend sur près de 3,5 kilomètres et dont la capacité annoncée atteint 25 millions de tonnes par an, est présenté comme la porte d’entrée de cette nouvelle ambition.

Mais Radwan Houssein Wais refuse de réduire Damerjog à une succession d’ouvrages de béton et d’acier. Il insiste sur sa dimension « humaine et panafricaine », voyant dans le parc un « véritable pont économique entre l’Afrique de l’Ouest et l’Afrique de l’Est ». Il met également en avant la volonté d’associer industrialisation et transition énergétique, à travers l’intégration de technologies modernes, d’infrastructures respectueuses de l’environnement et, à terme, de parcs solaires. Une ambition qu’il rattache directement à la Vision 2035. Sa conclusion résume l’état d’esprit de la cérémonie : « lorsque les ambitions africaines se conjuguent, l’Afrique n’attend plus que les solutions viennent d’ailleurs ».

Le pari du capital africain

Le président d’Afreximbank, Dr George Elombi, donne ensuite à la cérémonie une dimension financière et panafricaine. Pour lui, la valeur du projet ne réside pas uniquement dans ses retombées économiques attendues pour Djibouti et l’Éthiopie. Elle tient surtout à la nature du partenariat : des gouvernements africains, un entrepreneur africain et des institutions financières africaines réunis pour financer et réaliser une infrastructure stratégique. Il salue la proximité affichée entre les dirigeants djiboutien et éthiopien, y voyant l’expression d’une confiance renouvelée dans les capacités du continent à construire ses propres solutions.

Le banquier africain va plus loin. Il rappelle que le quai visible depuis la cérémonie a été financé presque entièrement par Afreximbank et assure que la banque est prête à accompagner d’autres besoins liés au projet. Il évoque notamment une capacité électrique de 200 mégawatts, ainsi qu’un financement de 150 millions de dollars destiné à des infrastructures industrielles stratégiques à Djibouti. Il cite également les besoins de la Route nationale 18, présentée comme un axe essentiel vers l’Éthiopie. Son message aux dirigeants est direct : faire confiance aux promoteurs et aux institutions financières africaines, accélérer les décisions et ne pas laisser les procédures ralentir des projets jugés structurants. « Ayez confiance en nous », lance-t-il, avant de rappeler que le continent dispose de compétences et de capitaux capables de porter de grands projets.

Dangote : faire du pipeline un accélérateur

Lorsque vient le tour d’Aliko Dangote, le projet change d’échelle. Le patron du groupe qui porte son nom présente l’infrastructure comme une réponse à l’un des handicaps structurels du commerce africain : le déficit d’infrastructures. Pour lui, les insuffisances dans ce domaine ne constituent pas seulement un frein au développement ; elles représentent aussi des opportunités d’investissement et de transformation. « Lorsque les infrastructures sont en place, l’industrie peut prospérer, des emplois sont créés et la prospérité suit », affirme-t-il. Il inscrit ainsi le projet dans la stratégie plus large de son groupe, qui entend investir dans les infrastructures capables de soutenir l’industrialisation du continent.

Aliko Dangote détaille ensuite la fonction concrète du futur dispositif. Le corridor djiboutien assure aujourd’hui l’essentiel des échanges commerciaux de l’Éthiopie, notamment pour les produits pétroliers. Or, explique-t-il, le recours massif au transport routier sur de longues distances n’est plus adapté à la croissance de la demande. Le projet reliera donc Damerjog aux installations de stockage et de distribution de Dewele grâce à un réseau moderne de pipelines multiproduits. Dans sa première phase, celui-ci doit transporter notamment du Jet A-1, du gazole et de l’essence super, avec une capacité de stockage annoncée supérieure à 350 000 mètres cubes sur les deux sites.

Pour le groupe Dangote, les bénéfices attendus dépassent le seul acheminement du carburant. L’Éthiopie doit gagner en sécurité énergétique, réduire les goulets d’étranglement logistiques et mieux approvisionner des secteurs aussi divers que l’industrie, l’aviation, l’agriculture, les transports et la construction.

Djibouti, de son côté, doit bénéficier d’une activité portuaire accrue, de recettes supplémentaires et de nouvelles opportunités pour les entreprises locales.

Le chantier doit également créer des emplois et favoriser le transfert de compétences, tandis que la diminution du trafic de camions-citernes sur les longues distances est présentée comme un facteur de réduction des risques routiers et environnementaux.

Dans la seconde partie de son intervention, Aliko Dangote élargit encore le propos.

« C’est l’Afrique qui construit les infrastructures dont elle a besoin », affirme-t-il, défendant une vision de l’industrialisation fondée sur les capitaux, les compétences et les entreprises du continent. Il rappelle les investissements de son groupe dans le ciment, les engrais et le raffinage, notamment la raffinerie de pétrole construite au Nigeria. Son ambition, explique-t-il, est de contribuer à réduire la dépendance africaine aux importations de produits finis et de favoriser l’autosuffisance industrielle. Le chantier de Damerjog devient ainsi, dans son discours, un nouvel exemple de cette doctrine : produire, transporter et créer davantage de valeur sur le continent.

Addis-Abeba veut gagner du temps

Abiy Ahmed ramène, lui, le projet à une réalité presque triviale : celle du temps perdu sur les routes. « Aujourd’hui, chaque litre de carburant qui arrive à Addis-Abeba a passé cinq jours à bord d’un camion », souligne le Premier ministre éthiopien. C’est ce délai qu’il veut réduire. Le futur pipeline de 120 kilomètres doit relier Damerjog à Dawenleh et permettre, selon les objectifs présentés lors de la cérémonie, de ramener le délai d’acheminement à environ une journée. Le dispositif doit également accroître les capacités de stockage, renforcer les réserves et sécuriser les approvisionnements dans un environnement international marqué par les perturbations des marchés de l’énergie.

Pour le chef du gouvernement éthiopien, cette infrastructure illustre surtout une nouvelle manière de concevoir le corridor. Port, route, chemin de fer, centres logistiques, terminaux de stockage et pipeline doivent désormais fonctionner « comme un seul système intégré et interconnecté ». Il souligne la complémentarité des deux économies : à Djibouti, les infrastructures portuaires et l’expérience logistique ; en Éthiopie, un marché vaste et en croissance ainsi que des capacités d’investissement ; au groupe Dangote, les capitaux, l’expertise industrielle et la capacité d’exécution. « Les annonces créent des attentes. La réalisation, elle, crée la confiance », résume-t-il, appelant désormais à transformer l’engagement politique en infrastructure opérationnelle.

Djibouti : de la logistique à la souveraineté

Dernier à prendre la parole, Ismaïl Omar Guelleh inscrit le projet dans une vision nationale et régionale. Le président djiboutien salue la présence d’Abiy Ahmed comme le symbole d’une relation fondée sur la confiance et la complémentarité, et rend hommage à Aliko Dangote pour « sa vision panafricaine ». Pour le chef de l’État, l’enjeu ne consiste pas simplement à ajouter une nouvelle infrastructure au paysage industriel de Damerjog. Il s’agit de créer un écosystème capable d’attirer des investissements, de générer des emplois et de favoriser le transfert de compétences et de technologies. Le président détaille le dispositif : un terminal de stockage de 375 000 mètres cubes, capable de traiter cinq millions de tonnes de produits pétroliers par an, et un pipeline multiproduits appelé à désengorger les corridors routiers, à réduire l’empreinte carbone et à sécuriser les approvisionnements. Mais son propos prend rapidement une dimension continentale. Il dénonce le paradoxe d’une Afrique qui dispose d’importantes ressources énergétiques mais continue d’importer des produits raffinés.

« L’indépendance énergétique est la condition de toutes les autres indépendances », affirme-t-il, présentant le projet comme une pierre supplémentaire vers une souveraineté énergétique fondée sur des infrastructures africaines, des capitaux africains et des marchés africains.

Cette souveraineté, poursuit Ismaïl Omar Guelleh, ne peut toutefois être seulement financière. Elle doit également être technologique et humaine. Les capitaux africains doivent financer les projets africains, mais les ingénieurs et techniciens africains doivent aussi être capables de les concevoir, de les exploiter et de les entretenir. « Nous voulons l’acier, mais aussi le savoir qui l’accompagne », insiste-t-il. Une manière de rappeler que l’enjeu du projet dépasse la construction du pipeline : il touche à la capacité des économies africaines à maîtriser les infrastructures dont dépend leur développement. À Damerjog, la géographie joue évidemment un rôle central. Situé à proximité du Bab-el-Mandeb et au cœur des échanges entre la mer Rouge et l’arrière-pays éthiopien, Djibouti dispose d’un avantage stratégique que le développement des infrastructures doit désormais convertir en valeur industrielle. Le président en fait aussi une responsabilité : celle de contribuer à la stabilité, à la prospérité et à l’intégration de la région. Il adresse enfin un message aux investisseurs, assurant que Djibouti poursuivra la modernisation de ses infrastructures et la diversification de son économie, tout en demeurant un partenaire « fidèle, fiable et ouvert ».

Le chantier commence, le corridor change de dimension

Après les discours, le symbole rejoint le concret. Ismaïl Omar Guelleh, Abiy Ahmed et Aliko Dangote dévoilent ensemble la plaque inaugurale du terminal pétrolier, appelé à devenir le point de départ de ce vaste dispositif d’acheminement vers Dawenleh. La scène clôt une cérémonie où chaque intervenant aura, à sa manière, défendu la même idée : la performance du corridor ne se mesurera plus seulement au nombre de marchandises qui y transitent, mais à la capacité des infrastructures à raccourcir les délais, sécuriser les approvisionnements, réduire les coûts et soutenir l’industrialisation. La signature du mémorandum d’entente entre Dangote Industries Limited, Ethiopian Investment Holdings et Great Holding Investment Holding vient formaliser cette architecture partenariale. Elle donne surtout une traduction institutionnelle à une alliance où se rencontrent un pays portuaire, un marché continental et un groupe industriel africain soutenu par des institutions financières panafricaines.

À Damerjog, l’image du jour est donc celle d’un pipeline encore à construire, mais déjà chargé de promesses. Il doit transporter du carburant, certes.

Mais derrière les tuyaux et les réservoirs se joue une bataille plus vaste : celle de la maîtrise des chaînes logistiques, de la sécurité énergétique et de la transformation industrielle de la Corne de l’Afrique. Pour Djibouti comme pour l’Éthiopie, le pari est désormais de faire du corridor une infrastructure vivante, intégrée et compétitive.

Le véritable test commencera toutefois après les cérémonies et les plaques inaugurales. Il se mesurera aux délais effectivement gagnés, aux volumes transportés, aux emplois créés, aux compétences transférées et à la capacité des partenaires à faire fonctionner durablement l’ensemble. Car à Damerjog, le chantier n’est pas seulement celui d’un pipeline. C’est celui d’un nouveau modèle de corridor, où la géographie cesse d’être une simple donnée pour devenir une infrastructure de puissance économique.

RACHID BAYLEH