
Entre affirmation multilatérale, coopération avec les pays en développement et rapprochement avec l’Asie du Sud-Est, New Delhi entend imposer une approche pragmatique du monde multipolaire. Sa présence au sein des BRICS contribue notamment à éloigner l’image d’un regroupement exclusivement porté par la Chine et la Russie.
La dernière réunion des BRICS en Inde a ravivé un sentiment de déjà-vu. Trois ans après avoir accueilli le sommet du G20, New Delhi s’est de nouveau retrouvée au centre d’un grand rendez-vous diplomatique placé sous le signe de la coopération internationale, du dialogue entre puissances émergentes et de la défense des intérêts du Sud global. Si le contexte géopolitique a profondément évolué depuis 2023, une constante demeure : l’Inde veut démontrer sa capacité à rassembler des partenaires aux intérêts parfois divergents autour d’un agenda consacré aux biens publics mondiaux.
Cette ambition prend une dimension particulière avec l’élargissement des BRICS et l’intérêt croissant qu’ils suscitent en Asie du Sud-Est. L’adhésion de l’Indonésie comme membre à part entière, ainsi que l’intégration de la Malaisie, de la Thaïlande et du Vietnam comme pays partenaires en 2025, ont renforcé la présence de l’Asie du Sud-Est dans l’environnement des BRICS. Quatre pays de l’ASEAN sur onze entretiennent désormais des liens institutionnels avec le groupement.
Cette évolution a naturellement suscité des interrogations, notamment dans le contexte des tensions commerciales internationales et des menaces de droits de douane formulées par le président américain Donald Trump à l’encontre des pays des BRICS. Mais les États d’Asie du Sud-Est prennent soin de souligner que leur engagement ne constitue pas un choix de camp entre les grandes puissances.
C’est précisément sur ce terrain que la présence indienne prend toute son importance. Pour plusieurs capitales d’Asie du Sud-Est, l’Inde contribue à donner aux BRICS une image plus équilibrée et moins exclusivement associée aux agendas chinois et russe. New Delhi s’efforce de promouvoir un multilatéralisme inclusif, fondé sur la coopération entre économies émergentes et développées plutôt que sur la constitution de blocs antagonistes.
La déclaration de New Delhi issue du sommet des BRICS a ainsi réaffirmé le rôle central du G20 comme principal forum mondial de coopération économique internationale, en insistant sur sa capacité à réunir économies développées et émergentes dans un cadre de dialogue fondé sur l’égalité et les bénéfices mutuels.
Cette conception correspond largement à la culture diplomatique de l’ASEAN. L’organisation régionale cherche traditionnellement à préserver son autonomie stratégique, à maintenir le dialogue avec l’ensemble des grandes puissances et à éviter les confrontations susceptibles de diviser ses membres. Dans cette perspective, l’approche indienne apparaît compatible avec les préoccupations de nombreuses capitales d’Asie du Sud-Est.
La participation des Philippines au sommet des BRICS, dans le cadre de sa présidence de l’ASEAN, en constitue une illustration. Alliées des États-Unis, les Philippines entretiennent parallèlement des relations importantes avec la Chine et avec l’Inde. Leur présence au sommet de New Delhi pouvait ainsi être interprétée comme la manifestation d’une diplomatie de diversification plutôt que comme un repositionnement stratégique contre Washington.
Pour l’Inde, cette ouverture constitue également un moyen de consolider son influence dans une région devenue essentielle aux équilibres économiques et sécuritaires mondiaux. New Delhi dispose déjà de partenariats stratégiques avec plusieurs pays de l’ASEAN : un partenariat stratégique global renforcé avec le Vietnam, des partenariats stratégiques globaux avec l’Indonésie et la Malaisie, ainsi qu’un partenariat stratégique avec la Thaïlande.
Ces relations se traduisent de plus en plus par des coopérations concrètes dans les semi-conducteurs, la défense, les infrastructures, la connectivité et les nouvelles technologies. La relation avec l’Inde ne relève donc plus seulement de la diplomatie politique : elle tend à s’inscrire dans des chaînes de coopération économique et technologique de long terme.
L’un des éléments les plus caractéristiques de la stratégie indienne réside dans sa volonté de transformer son discours sur le Sud global en initiatives concrètes. La Coalition for Disaster Resilient Infrastructure, créée à l’initiative de New Delhi, en constitue un exemple. Cette plateforme vise à renforcer la résilience des infrastructures face aux catastrophes naturelles et aux effets du changement climatique.
Son intégration dans les discussions des BRICS illustre la manière dont l’Inde cherche à promouvoir des initiatives qui dépassent les clivages géopolitiques. L’adhésion des Philippines à cette coalition, portant à 71 le nombre de ses membres, a d’ailleurs constitué un signal supplémentaire de l’attractivité de cette approche.
New Delhi privilégie ainsi une méthode progressive : multiplier les coopérations sectorielles, développer des partenariats bilatéraux et construire, autour de projets concrets, une influence qui ne repose pas uniquement sur le poids économique ou militaire.
Cette diplomatie s’étend également aux petits États insulaires en développement, particulièrement vulnérables aux changements climatiques, aux chocs économiques et aux crises extérieures. L’Inde cherche à se présenter comme un partenaire fiable, capable de fournir des financements, des infrastructures, des technologies et une assistance d’urgence.
Le cas des Maldives est révélateur. Une ligne de crédit indienne de 48,5 milliards de roupies, soit environ 506,6 millions de dollars, est devenue effective le 27 août 2026. Elle doit financer différents projets de développement à travers des accords de crédit spécifiques. Les contrats financés devront être exécutés majoritairement par des fournisseurs indiens, au moins 75 % de leur valeur devant être attribuée à des biens, travaux et services provenant d’Inde.
Au-delà de son intérêt économique, ce mécanisme illustre la manière dont New Delhi associe coopération au développement et projection internationale. L’aide, le financement et les échanges commerciaux deviennent ainsi des instruments complémentaires de sa politique étrangère.
Une présence mondiale en expansion
Cette stratégie dépasse largement l’espace asiatique. Devant l’Assemblée générale des Nations unies, le ministre indien des Affaires extérieures, S. Jaishankar, a rappelé que quelque 600 projets indiens de développement étaient alors engagés dans 78 pays.
Ces projets couvrent des domaines aussi variés que les infrastructures, l’agriculture, l’industrie manufacturière, les technologies de l’information, l’action climatique, les énergies propres ou encore l’accès durable à l’eau. L’objectif affiché est de faire de la coopération indienne un outil de développement partagé, en particulier avec les pays africains et les petits États insulaires.
Cette politique s’accompagne d’une volonté de renforcer l’image de l’Inde comme acteur capable de répondre rapidement aux crises. New Delhi met notamment en avant l’acheminement de médicaments, de denrées alimentaires et de matériel de secours lors de catastrophes naturelles ou d’épidémies.
La dimension humanitaire complète ainsi une diplomatie économique et stratégique plus classique. Elle permet à l’Inde de se présenter comme une puissance émergente qui ne cherche pas seulement à défendre ses intérêts, mais également à contribuer à la fourniture de biens publics internationaux.
Cette posture se retrouve aussi dans le domaine de la sécurité maritime. Face aux attaques et aux perturbations affectant les navires commerciaux et les marins dans plusieurs voies maritimes stratégiques, notamment dans le Golfe, la mer Rouge et la mer Noire, New Delhi défend la liberté de navigation et le respect du droit maritime international.
Cette question revêt une importance particulière pour une puissance dont l’économie dépend fortement des échanges maritimes. Elle rejoint également les préoccupations de nombreux pays d’Afrique et d’Asie qui dépendent de la stabilité des grandes routes commerciales.
Au-delà des BRICS, du G20 ou des relations bilatérales, le projet indien s’inscrit dans une réflexion plus large sur l’évolution de l’ordre international. New Delhi plaide pour un système multilatéral réformé, davantage représentatif des nouvelles réalités économiques et démographiques du monde.
Cette ambition est d’autant plus significative que l’Inde entretient parallèlement des relations avec les puissances occidentales. Elle participe au Quad aux côtés des États-Unis, du Japon et de l’Australie, développe ses relations avec l’Union européenne et joue un rôle actif dans les organisations régionales de l’océan Indien.
Cette capacité à dialoguer simultanément avec Washington, Bruxelles, Moscou, Pékin, les capitales africaines et celles de l’ASEAN constitue l’un des principaux atouts de la diplomatie indienne. Elle permet à New Delhi de défendre son autonomie stratégique tout en évitant de s’enfermer dans une logique de confrontation entre blocs.
C’est précisément cette position qui pourrait déterminer, à terme, la perception des BRICS en Asie du Sud-Est. Pour l’ASEAN, l’enjeu n’est pas nécessairement de choisir entre les BRICS et l’Occident, mais de disposer de davantage d’espaces de coopération dans un environnement international devenu plus fragmenté.
Dans cette recomposition, l’Inde pourrait donc jouer un rôle de passerelle. Son influence ne repose pas uniquement sur sa puissance économique ou démographique, mais sur sa capacité à faire dialoguer des partenaires qui ne partagent pas toujours les mêmes intérêts.
La stratégie de New Delhi apparaît ainsi moins comme celle d’un chef de bloc que comme celle d’une puissance d’équilibre. En combinant coopération Sud-Sud, partenariats avec les pays occidentaux, soutien aux petits États insulaires, action humanitaire et défense d’un multilatéralisme rénové, l’Inde cherche à occuper une place singulière dans le nouvel ordre mondial.
Pour les pays en développement, cette approche offre une possibilité supplémentaire : diversifier leurs partenariats sans nécessairement rompre avec leurs relations traditionnelles. Pour l’ASEAN, elle correspond à une vieille constante diplomatique : préserver son autonomie, élargir ses marges de manœuvre et faire de la coopération un instrument de stabilité.
Dans un monde où les rapports de force se recomposent rapidement, l’Inde entend ainsi démontrer qu’il est possible de défendre les intérêts du Sud global sans transformer cette ambition en nouvelle logique de confrontation. Sa devise diplomatique pourrait se résumer à une conviction : multiplier les ponts plutôt que choisir les camps.









































