L’Institut national de santé publique de Djibouti (INSPD) engage une nouvelle phase de sa lutte contre les moustiques et les maladies vectorielles. Sous l’impulsion du Dr Maad Nasser Mohamed, l’institut mise sur une stratégie multisectorielle centrée sur l’élimination des gîtes larvaires, l’assainissement et la mobilisation des communautés. Plutôt que de privilégier uniquement la pulvérisation d’insecticides, l’objectif est d’agir à la source en empêchant la prolifération des moustiques. À l’approche du lancement officiel de cette campagne, prévu le 28 septembre, le directeur général de l’INSPD explique les enjeux de cette mobilisation et appelle à une implication de tous.

La Nation : Docteur, quelle est aujourd’hui la situation concernant les moustiques et les maladies qu’ils transmettent ?

Dr Maad Nasser Mohamed : Il faut se souvenir de l’année dernière. Nous avons été littéralement envahis par les moustiques et les mouches, partout et à toute heure. Cette situation nous avait conduits à organiser une première réunion de crise autour de l’INSPD, avec les préfectures, les sous-préfectures, la Mairie et les présidents des communes. C’est notre doctrine à l’INSPD : la santé publique ne peut être que multisectorielle. Elle ne se décrète pas dans un bureau.

Aujourd’hui, la situation est plus calme. Il y a visiblement moins de nuisibles. Mais ce répit peut être trompeur. L’INSPD n’est pas un institut curatif. Notre vocation n’est pas d’attendre que les personnes tombent malades pour les soigner, mais de prévenir les maladies.

Nous entrons justement dans une période cruciale. L’hiver approche, avec sa fraîcheur relative, et c’est le moment où les vecteurs se préparent. C’est sur instruction très claire de Son Excellence Mme Mouna Osman Aden, ministre de la Santé, que nous agissons. Elle nous a fixé un cap : faire de 2026-2027 une année sans moustiques. C’est une ambition, certes, mais c’est aussi le souhait de toute la population.

Pourquoi avoir choisi de cibler prioritairement les gîtes larvaires plutôt que de recourir à une pulvérisation massive d’insecticides ?

Parce que la pulvérisation seule est une course sans fin. On traite aujourd’hui et les moustiques reviennent demain. Nous avons donc changé de paradigme. Nous voulons empêcher le moustique de naître. Une fois qu’il vole et qu’il pique, la bataille est déjà en partie perdue.

À Djibouti, comme dans beaucoup de régions d’Afrique subsaharienne, les conditions de prolifération sont réunies : de l’eau et de la chaleur. Une flaque, un bidon oublié, une latrine ouverte, un pneu usagé peuvent devenir des lieux de reproduction pour des milliers de larves.

Notre lutte antivectorielle va donc à la source. Il faut détruire les gîtes avant l’éclosion : assécher, couvrir, traiter lorsque cela est nécessaire. C’est une lutte plus exigeante et plus physique, mais c’est celle qui peut produire des résultats durables. La pulvérisation restera un moyen complémentaire lorsque la situation l’exigera.

Quels sont les principaux obstacles à cette lutte ? Le climat, l’urbanisme, les comportements ?

Dr Maad : Le premier obstacle, c’est l’individualisme. Dans notre société, nous vivons les uns à côté des autres. Nos maisons se touchent, nos vies sont liées. La lutte contre les moustiques ne peut donc pas être individuelle.

Si vous traitez votre maison avec rigueur alors que votre voisin laisse de l’eau stagner, votre effort risque d’être compromis. Traiter une seule maison ou une seule ruelle ne suffit pas. Il faut agir de manière collective.

Le deuxième obstacle est le changement climatique. Il bouleverse les habitudes et les équilibres auxquels nous étions habitués. À Djibouti, nous connaissons désormais des épisodes de pluies parfois violents et imprévisibles. Il pleut peu, mais lorsqu’il pleut, les précipitations peuvent être brutales. Ces eaux stagnantes créent alors de nouveaux gîtes et peuvent favoriser la transmission de certaines maladies.

Mais nous avons décidé de ne pas subir. C’est la deuxième année que nous montons en puissance. Nous ne pourrons pas éradiquer ce fléau d’un seul coup, soyons lucides. En revanche, nous pouvons le réduire considérablement.

Avant 2021, nous enregistrions moins de 44 cas de paludisme par an et aucun cas de dengue, selon les données dont nous disposons. Cela montre qu’un Djibouti où ces maladies sont fortement réduites est possible. Il faut retrouver cette situation.

L’INSPD dispose-t-il des moyens humains et financiers nécessaires pour inscrire cette action dans la durée ?

J’ai une conviction : on n’apprend pas à nager dans les livres, on apprend en se jetant à l’eau. Il fallait commencer. L’année dernière, nous avions essentiellement les communes à nos côtés. Cette année, le paysage a changé. Nous bénéficions notamment du soutien de la CNSS et de l’engagement de sa directrice générale. C’est un renfort majeur.

Concrètement, chaque quartier de la capitale aura sa propre brigade. Des jeunes volontaires seront formés par les équipes de l’INSPD aux techniques de repérage et de traitement des gîtes larvaires. Chaque quartier doit pouvoir s’approprier le projet.

L’INSPD restera le chef d’orchestre technique et opérationnel, mais nous allons travailler avec l’ensemble des acteurs concernés : la Préfecture, les sous-préfectures, les chefs de quartiers, les communes et la Mairie. L’UNFD nous rejoindra également afin de faciliter notre travail auprès des communautés et de contribuer à la supervision des actions de proximité.

Je le répète : la santé est l’affaire de tous.

Comment comptez-vous impliquer concrètement les citoyens dans cette campagne ?

Dr Maad : Nous ne partons pas de zéro. Nous voulons nous appuyer sur une solidarité qui a toujours existé dans notre société.

Nous allons former, expliquer et aller à la rencontre des familles, notamment à travers des opérations de porte-à-porte. Le citoyen ne doit pas être un simple spectateur ; il doit devenir un acteur de cette lutte.

Ce pays nous appartient. Personne ne viendra nettoyer nos quartiers à notre place. Personne ne viendra protéger nos enfants à notre place. Nous devons donc travailler ensemble pour préserver la santé et le bien-être de la population.

À quel moment peut-on espérer mesurer les effets des actions engagées depuis l’atelier du 14 septembre ?

Nous avons déjà observé certains effets. L’année dernière, nous avons traité les latrines et les toilettes de plusieurs quartiers pilotes. Les habitants eux-mêmes nous ont indiqué avoir constaté moins de moustiques et moins de cas de paludisme. Il n’y a cependant pas de date miracle. Notre objectif ne se résume pas à atteindre un chiffre. Nous voulons créer un environnement plus sain et réduire durablement les risques.

Nous avons choisi d’agir maintenant, avant l’hiver. C’est le moment de traiter les gîtes existants et d’empêcher la multiplication des larves. Nous sommes dans une véritable course de vitesse avec la nature.

Quel message souhaitez-vous adresser aux familles ?

Mon message est celui que nous portons depuis 2017 : prenez les choses en main. La santé n’est pas seulement l’affaire d’un ministère, c’est aussi la vôtre.

Des gestes simples peuvent contribuer à éviter des maladies. Ne laissez pas l’eau stagner. Ne laissez pas les bidons ouverts. Couvrez vos latrines, notamment dès le crépuscule. Facilitez également le travail des équipes qui vont se rendre dans les quartiers et ouvrez-leur vos portes.

Il faut aussi se souvenir des pratiques de nos mères. Elles avaient l’habitude de prendre des mesures simples pour limiter les moustiques, notamment en couvrant soigneusement les latrines. Nous pouvons nous inspirer de cette culture de prévention tout en utilisant aujourd’hui les méthodes et les connaissances de la santé publique.

Serrons-nous les coudes. Si nous menons cette lutte ensemble, c’est toute la famille djiboutienne qui en bénéficiera.

Propos recueillis par Djibril Abdi Ali