Pas de professeurs, pas de cours magistraux, pas de frais de scolarité ni de diplôme exigé à l’entrée  : telles sont les particularités de l’École 42, dont l’ouverture à Djibouti est prévue en 2027. Première implantation de ce modèle, dans la Corne de l’Afrique, le futur campus entend former les jeunes aux métiers du numérique, notamment au développement logiciel, à la cybersécurité et à l’exploitation des données. Au-delà de la formation, l’enjeu est de rapprocher les compétences locales des besoins des entreprises et de contribuer à l’émergence d’un écosystème numérique innovant.

À l’heure où les compétences numériques deviennent un levier essentiel de compétitivité et de souveraineté économique, la République de Djibouti s’apprête à accueillir l’École 42, un établissement qui entend bousculer les systèmes de formation traditionnels. Le campus, dont l’ouverture est prévue en 2027, promet de former les jeunes aux métiers du numérique, sans frais de scolarité ni exigence de diplôme préalable. Une perspective qui pourrait élargir l’accès aux compétences technologiques, tout en offrant de nouvelles possibilités d’insertion professionnelle à une jeunesse en quête de débouchés.

Alors qu’un rapport publié en septembre dernier, par le Groupe de la Banque mondiale identifie le numérique comme un secteur susceptible de générer de nombreux emplois et présentant un potentiel économique important, cette initiative s’inscrit dans une dynamique nationale visant à renforcer le capital humain, à stimuler l’innovation et à accélérer la transformation numérique. Dans un pays dont les ambitions économiques s’appuient notamment sur sa position stratégique dans les échanges régionaux, ses infrastructures de connectivité et le développement des services numériques, la formation de talents locaux constitue un enjeu majeur. Car disposer d’infrastructures performantes ne suffit pas : encore faut-il former les femmes et les hommes capables de les exploiter, de les sécuriser et d’en tirer de nouvelles opportunités économiques.

Une pédagogie fondée sur un modèle d’apprentissage entre pairs  (« peer-to-peer »)

Fondée en 2013 à Paris à l’initiative de l’entrepreneur Xavier Niel, également fondateur de l’opérateur de télécommunications Free, l’École 42 s’est construite autour d’une conviction : les métiers du numérique peuvent s’apprendre autrement que dans les cursus académiques classiques. Son modèle repose sur une pédagogie originale, sans professeurs ni cours magistraux, qui privilégie la pratique, l’autonomie et la résolution collective de problèmes.

Ici, les étudiants progressent à travers des projets concrets, confrontent leurs solutions, évaluent leurs réalisations et apprennent les uns des autres. Cette méthode, dite « peer-to-peer », ou apprentissage entre pairs, place l’apprenant au centre de son parcours. Elle l’incite à expérimenter, à chercher, à corriger ses erreurs et à développer une capacité d’adaptation indispensable dans un secteur où les technologies évoluent rapidement.

L’admission passe par une phase de sélection intensive baptisée la « piscine ». Pendant plusieurs semaines, les candidats sont confrontés à des exercices exigeants destinés à évaluer leur motivation, leur logique et leur aptitude à apprendre. L’objectif n’est pas de privilégier un parcours scolaire particulier, mais de repérer des profils capables de s’investir dans une formation intensive et de progresser dans un environnement collaboratif.

La gratuité constitue un autre pilier du dispositif. En supprimant les frais de scolarité et l’exigence d’un diplôme préalable, le modèle entend ouvrir les portes de la formation à des profils qui ne trouvent pas toujours leur place dans les filières traditionnelles. Cette accessibilité ne signifie toutefois pas que le parcours soit facile : l’autonomie requise, l’intensité des projets et la nécessité de travailler en équipe imposent un engagement soutenu.

Depuis sa création, le réseau s’est développé à l’échelle internationale et compte actuellement plus de 50 campus répartis dans une trentaine de pays, plus de 20 000 étudiants actifs et plus de 37 000 personnes formées depuis ses débuts. Le développement logiciel, la cybersécurité et le traitement des données figurent parmi les domaines au cœur de son approche.

Djibouti rejoint un réseau international

Premier projet de ce genre dans la région de la Corne de l’Afrique, l’implantation de l’École 42 à Djibouti a été officialisée lors d’une cérémonie de signature d’un accord de partenariat entre Sophie Viger, directrice générale du réseau 42, et l’Association Djibouti Code Campus (DCC), chargée de piloter le déploiement local de l’établissement. La cérémonie s’est déroulée sous le patronage du ministère délégué chargé de l’Économie numérique et de l’Innovation, en présence d’une délégation internationale du réseau, comprenant notamment sa directrice générale et son directeur international du développement.

L’ouverture de cet établissement permettra aux jeunes Djiboutiens d’accéder à une formation axée sur des domaines correspondant aux besoins croissants de l’économie numérique.

Au-delà de l’installation de cette nouvelle infrastructure de formation, le projet ambitionne de renforcer les compétences disponibles sur le marché local et de favoriser l’émergence d’une génération capable de participer à la conception de solutions technologiques, plutôt que de se limiter à leur utilisation.

Cette perspective prend tout son sens dans un contexte où les entreprises, les administrations et les opérateurs économiques sont appelés à intégrer davantage les outils numériques dans leurs activités. La transformation des services, la sécurisation des systèmes d’information et l’exploitation des données nécessitent des profils qualifiés, capables de répondre à des besoins techniques concrets.

Le défi : transformer les compétences acquises en débouchés

Il convient de souligner que la pertinence du modèle 42 dépendra surtout de sa capacité à transformer les compétences acquises en débouchés professionnels durables. La formation doit en effet répondre à une question centrale : comment faire en sorte que les talents formés à Djibouti trouvent leur place dans l’économie nationale, contribuent à la modernisation des entreprises et participent à la création de nouvelles activités ?

La réponse passera notamment par le développement de passerelles avec le secteur privé, les administrations, les acteurs de l’innovation et les structures d’accompagnement entrepreneurial. Des projets réalisés en lien avec les entreprises, des possibilités de mise en pratique des compétences et une meilleure connaissance des besoins du marché pourraient faciliter la transition entre apprentissage et emploi.

La dimension entrepreneuriale représente également une piste importante. En développant l’autonomie, la capacité à résoudre des problèmes et le travail en équipe, la pédagogie de 42 peut aider les apprenants à acquérir des compétences utiles pour lancer leurs propres projets. À terme, certains pourraient contribuer à faire émerger des entreprises spécialisées dans les services numériques, les solutions logicielles ou la cybersécurité.

Rappelons que cette ambition s’inscrit dans les orientations discutées lors du Forum national sur l’intelligence artificielle, organisé les 2 et 3 septembre 2026 au Palais du Peuple. Les échanges y ont notamment porté sur la gouvernance et la cybersécurité, l’innovation et l’économie numérique, l’éducation et le capital humain, ainsi que l’inclusion numérique.

La formation de la prochaine génération de talents apparaît ainsi comme une condition essentielle pour accompagner les mutations technologiques. L’École 42 pourrait contribuer à cet objectif, à condition que son implantation s’accompagne d’une articulation concrète avec les besoins des employeurs et les perspectives offertes par l’écosystème numérique djiboutien.

Une ambition collective pour la souveraineté numérique

Porté par l’Association Djibouti Code Campus, avec le financement de l’Union Européenne et le concours de partenaires tels qu’Expertise France, dans le cadre du programme E-Skills, ainsi que du Groupe d’affaires franco-djiboutien et de la Chambre de commerce de Djibouti, le projet traduit une volonté commune d’élargir l’accès aux compétences numériques et de renforcer les capacités nationales dans un secteur devenu stratégique.

Pour Djibouti, la souveraineté numérique ne se limite pas aux infrastructures. Elle repose également sur la capacité du pays à former ses propres spécialistes, à maîtriser les technologies utilisées et à développer des solutions adaptées aux besoins de son économie.

L’ouverture de l’École 42 représente donc une nouvelle pièce dans la construction de cet écosystème. Elle pourrait permettre à des jeunes issus d’horizons différents d’accéder à des compétences recherchées, tout en contribuant à rapprocher la formation des réalités du marché du travail.

Reste désormais à transformer cette promesse en résultats palpables, car le véritable succès de l’École 42 à Djibouti se jouera dans sa capacité à faire émerger des talents et à leur ouvrir des perspectives concrètes.

RACHID BAYLEH