Dix ans avant l’échéance de 2035, Djibouti n’est plus tout à fait le même pays que celui qui lançait sa Vision à long terme. Les ports se sont modernisés, les infrastructures se sont densifiées, la connectivité numérique s’est considérablement renforcée et le pays s’est imposé comme une plateforme logistique de premier plan dans la Corne de l’Afrique. Mais derrière cette transformation visible subsiste une question décisive : comment convertir une position géographique exceptionnelle et des infrastructures de classe régionale en une économie suffisamment diversifiée pour créer davantage d’emplois, de valeur ajoutée et de prospérité partagée ? C’est désormais tout l’enjeu de la Vision Djibouti 2035.

Lancée comme une stratégie de transformation à long terme, la Vision Djibouti 2035 repose sur une ambition simple dans son énoncé mais considérable dans sa portée : faire du pays une plaque tournante de l’économie régionale et continentale, tout en améliorant durablement le niveau de vie de sa population. La stratégie entendait rompre avec les limites structurelles d’une petite économie caractérisée par un marché intérieur étroit, une forte dépendance aux importations et une concentration de l’activité autour des services, des ports et des activités liées à la position géostratégique du pays.

La Vision mettait ainsi l’accent sur une économie diversifiée et compétitive, le développement du secteur privé, le capital humain, l’intégration régionale, les nouvelles technologies, l’agriculture, la pêche, l’élevage, le tourisme et l’industrie. Sur ce point, le changement de dimension est indéniable. Entre 2013 et 2024, le PIB djiboutien a doublé, tandis que les infrastructures et les secteurs productifs ont connu une transformation importante.

Premier grand acquis : faire de Djibouti un hub régional

S’il existe un domaine dans lequel les ambitions de la Vision 2035 se sont matérialisées de manière particulièrement spectaculaire, c’est bien celui des infrastructures portuaires et logistiques. Le pays a considérablement investi dans ses ports, ses zones franches, ses corridors de transport et ses infrastructures de connexion avec l’hinterland éthiopien. Cette stratégie a permis au pays de consolider son rôle de porte maritime de l’Éthiopie et de plateforme de transit entre l’Asie, le Moyen-Orient, l’Afrique et l’Europe. Les résultats macroéconomiques témoignent de cette dynamique. Le FMI estimait que la croissance avait dépassé 6,5 % en 2024, portée notamment par une progression de 7,4 % de l’activité portuaire, ainsi que par le rebond de la construction, du commerce, des télécommunications et du tourisme. Les transbordements avaient notamment progressé de manière significative, en dépit de perturbations de la navigation en mer Rouge.

Le port n’est donc plus seulement une infrastructure nationale. Il constitue désormais un actif stratégique régional. Mais cette réussite contient également un paradoxe : plus Djibouti devient performant dans la logistique, plus il doit veiller à ne pas rester prisonnier d’un modèle économique fondé essentiellement sur sa localisation.

Une infrastructure profondément renouvelée

La transformation ne se limite pas aux ports. Les investissements réalisés au cours de la dernière décennie ont concerné les transports, les télécommunications, l’énergie, les zones économiques et industrielles ainsi que les infrastructures urbaines. Cette politique a contribué à créer les conditions matérielles d’une économie plus ouverte et plus intégrée.

Dans le domaine numérique, Djibouti dispose désormais d’un atout exceptionnel : huit câbles sous-marins opérationnels relient le pays aux grands réseaux de données entre l’Asie, l’Europe et l’Afrique. Le potentiel de développement des centres de données et des services numériques est ainsi devenu une composante crédible de la diversification économique.

La prochaine étape consiste toutefois à aller au-delà du simple transit de données. L’ambition doit être de faire de Djibouti un producteur de services numériques, un centre régional de données, un territoire d’accueil pour les entreprises technologiques, un laboratoire d’innovation et, à terme, un véritable hub digital de la Corne de l’Afrique.

L’intégration régionale comme levier de croissance

La Vision 2035 avait identifié très tôt l’intégration régionale comme l’un des principaux moteurs du développement. Cette orientation conserve toute sa pertinence. Avec son accès maritime, son réseau portuaire, sa liaison ferroviaire et routière avec l’Éthiopie et son positionnement au cœur de la mer Rouge, Djibouti dispose d’une infrastructure naturelle pour servir un marché beaucoup plus vaste que son propre marché intérieur. C’est précisément là que réside l’un des grands avantages comparatifs du pays : produire à Djibouti pour vendre à Djibouti ne suffira jamais à assurer l’émergence. Produire à Djibouti pour servir les marchés de la région peut en revanche changer l’équation économique. L’enjeu est donc de développer autour des corridors logistiques des activités industrielles, commerciales, de transformation et de services.

Le nouveau tournant : de la Vision au second temps de l’exécution

La préparation du PND 2025-2030 constitue à cet égard une étape déterminante. Les autorités ont identifié plusieurs priorités : diversification économique, agriculture, numérique, tourisme, capital humain, développement durable, résilience climatique, gouvernance et amélioration de l’environnement des affaires. Cette nouvelle génération de politiques publiques marque, en réalité, un changement de nature.

La première phase de la Vision 2035 a principalement consisté à construire les fondations physiques de l’émergence. La seconde doit désormais permettre de transformer ces fondations en richesse nationale. C’est une différence fondamentale.

Le véritable indicateur de réussite ne sera plus seulement le nombre de ports, de kilomètres de routes, de câbles ou de zones économiques aménagées. Il faudra mesurer le nombre d’entreprises créées, d’emplois décents générés, de jeunes formés et insérés, de produits transformés localement, de services exportés et de revenus supplémentaires distribués dans l’économie nationale.

2035 : le rendez-vous de la transformation

À neuf ans de l’échéance, Djibouti dispose donc d’atouts que peu de pays de sa dimension peuvent revendiquer : stabilité, position géographique exceptionnelle, infrastructures portuaires modernes, ouverture internationale, connectivité numérique et potentiel énergétique  renouvelable. Mais ces avantages ne constituent pas, à eux seuls, un modèle de développement. Le véritable défi de la prochaine décennie sera de transformer les rentes de situation en capacités productives.

Le dernier diagnostic du Groupe de la Banque mondiale est à cet égard révélateur : avec des réformes ciblées, Djibouti pourrait mobiliser au moins 600 millions de dollars d’investissements privés supplémentaires et créer environ 12 000 emplois en cinq ans, notamment dans le solaire, les centres de données et le tourisme. Le message est clair : le potentiel existe, la question est désormais celle de l’exécution. La Vision Djibouti 2035 ne doit donc plus être seulement évaluée à travers les infrastructures réalisées, mais à travers la capacité de celles-ci à irriguer l’ensemble de l’économie.

C’est à cette condition que Djibouti pourra franchir le dernier kilomètre de sa Vision 2035 : passer du statut de carrefour stratégique à celui de véritable économie émergente, productive, diversifiée et inclusive. Et c’est probablement là que se jouera, au cours des neuf prochaines années, la véritable bataille économique du pays.

IMA

Les secteurs clés à surveiller

Énergie et transition verte

C’est probablement le secteur qui peut produire le plus puissant effet multiplicateur. Le potentiel solaire, éolien et géothermique de Djibouti ouvre la voie à une énergie moins coûteuse et plus durable. Le diagnostic 2026 de la Banque mondiale estime que les seules opportunités dans le solaire hors réseau pourraient représenter jusqu’à 390 millions de dollars d’investissements privés et plus de 8 500 emplois sur cinq ans, sous réserve de réformes appropriées.

Numérique et centres de données

Avec ses câbles sous-marins et sa position géographique, Djibouti possède une carte maîtresse. Les centres de données constituent une opportunité particulièrement intéressante. Le diagnostic de la Banque mondiale estime le potentiel d’investissement dans ce secteur entre 160 et 240 millions de dollars, avec jusqu’à 1 300 emplois potentiels. Mais le véritable objectif doit être plus large : créer un écosystème numérique national.

Tourisme

Djibouti possède des atouts exceptionnels : Lac Assal, Lac Abbé, littoral, plongée, requins-baleines, paysages volcaniques, patrimoine culturel et position de carrefour régional. Pourtant, le tourisme reste très en deçà de son potentiel.

Le secteur pourrait constituer une source importante de devises et d’emplois. La Banque mondiale estime son potentiel d’investissement privé entre 66 et 180 millions de dollars, avec environ 2 600 emplois à la clé.

 Agriculture, élevage et pêche

Dans un pays aux ressources naturelles limitées, la sécurité alimentaire et la valorisation des ressources halieutiques et pastorales sont stratégiques.

Le défi sera de passer d’activités de subsistance ou à faible productivité à des filières structurées : transformation, conservation, chaîne du froid, conditionnement, commercialisation et exportation.

Logistique et industrie

Le port restera naturellement le cœur du modèle économique. Mais l’objectif doit être de construire autour de lui une véritable économie logistique et industrielle : entreposage, transformation, assemblage, maintenance, services maritimes, réparation navale, distribution régionale et industrie légère.

La Zone franche et les corridors régionaux doivent devenir des plateformes de production autant que de transit.

Capital humain

Enfin, aucun des secteurs précédents ne pourra atteindre son potentiel sans une réforme profonde de l’éducation, de la formation professionnelle et de l’adéquation formation-emploi.

La Vision 2035 plaçait déjà le capital humain au centre de sa stratégie. Cette priorité doit désormais devenir une urgence économique.