Des compétitions régionales aux grandes scènes internationales, les performances des athlètes djiboutiens posent une question essentielle : comment transformer un potentiel individuel en performance durable ? Au-delà du talent, c’est tout un écosystème — détection, formation, encadrement, infrastructures, financement et accompagnement — qu’il faut désormais construire.

Pourquoi nos athlètes parviennent-ils à briller dans certaines compétitions internationales sans réussir, avec la même régularité, à franchir le dernier cap vers les championnats du monde ou les Jeux olympiques ? La question mérite d’être posée sans détour.

La réponse ne se trouve probablement pas dans une supposée absence de talent. Les résultats obtenus ces dernières années montrent au contraire que le potentiel existe. Mohamed Ismaïl Ibrahim a décroché l’argent sur 3 000 m steeple aux Jeux de la solidarité islamique de Riyad en novembre 2025, tandis que Samiya Hassan Nour a remporté le bronze sur

10 000 m. Ces performances démontrent qu’un athlète djiboutien peut atteindre le podium lorsqu’il bénéficie d’un environnement adapté. Mais elles posent en même temps une autre question : comment faire en sorte que ces réussites individuelles deviennent une production régulière de champions ?

La véritable faiblesse se situe peut-être moins dans le talent que dans la capacité du système à l’accompagner dans la durée.

Du talent individuel à un véritable système

Depuis la médaille de bronze d’Ahmed Salah au marathon des Jeux olympiques de Séoul en 1988, Djibouti n’a plus retrouvé le podium olympique. Pourtant, l’histoire sportive du pays compte plusieurs athlètes capables de rivaliser au plus haut niveau.

Ahmed Salah a marqué l’histoire. Ayanleh Souleiman a été champion du monde en salle du 1 500 m et détenteur du record du monde en salle du 1 000 m. Plus récemment, Mohamed Ismaïl s’est installé parmi les meilleurs coureurs africains. Le problème n’est donc pas l’absence de talents exceptionnels. C’est leur renouvellement, leur accompagnement et leur capacité à franchir les différents paliers de la haute performance.

Un champion ne naît pas simplement d’un talent naturel. Il est le produit d’une chaîne. Il faut le détecter tôt, le former, le protéger des blessures, suivre sa progression, lui assurer une alimentation adaptée, lui offrir des compétitions régulières, un entraîneur compétent, un suivi médical et psychologique et, surtout, un environnement stable sur plusieurs années.

Djibouti a engagé des efforts importants dans le développement des infrastructures sportives. Dans le football, les programmes de la FIFA ont permis de mobiliser des financements importants pour les infrastructures, les centres techniques, les terrains et le développement du football de base.

Ces investissements sont indispensables. Mais une infrastructure, aussi moderne soit-elle, ne produit pas automatiquement des champions. Un terrain ne remplace pas un entraîneur. Une salle de musculation ne remplace pas un préparateur physique. Une académie ne remplace pas un programme national de détection et de suivi. Le véritable enjeu est donc de passer d’une logique d’équipements à une logique d’écosystème.

Il faut savoir qui détecte les jeunes talents, à quel âge, selon quels critères, dans quelles régions, avec quels entraîneurs et avec quels moyens. Il faut également organiser leur progression afin qu’un jeune repéré dans une région puisse, quelques années plus tard, accéder aux structures nationales puis internationales. Autrement dit, le talent doit pouvoir suivre un parcours.

L’un des chantiers les plus importants concerne ainsi les ressources humaines. Un pays peut disposer d’athlètes talentueux et d’infrastructures correctes. Sans encadrement technique de qualité, la progression finit cependant par atteindre ses limites.

Le dispositif mis en place au Kenya dans le comté d’Elgeyo Marakwet est, à cet égard, instructif. Face au constat que l’abondance de talents ne suffisait plus à garantir les performances, les autorités locales ont renforcé la formation des entraîneurs. L’idée est simple : ne pas seulement envoyer les champions se former à l’étranger, mais faire revenir le savoir-faire afin qu’il bénéficie à toute une génération.

Envoyer un athlète dans un centre d’excellence peut améliorer sa performance individuelle. Former des entraîneurs capables ensuite d’accompagner des centaines de jeunes peut transformer durablement un système sportif. La coopération internationale doit donc être pensée non seulement comme un moyen de préparer les athlètes aux grandes compétitions, mais aussi comme un instrument de transfert de compétences.

Le soutien à la haute performance doit changer d’échelle

Il serait injuste de prétendre que rien n’a été fait dans ce domaine.

Le fonds de soutien destiné aux athlètes de haut niveau constitue une avancée importante. Doté de moyens conséquents, il permet notamment de financer des bourses, des stages et des préparations à l’étranger pour certains sportifs de haut niveau. Ce dispositif a produit des résultats. Les performances obtenues aux Jeux de la solidarité islamique en sont une illustration.

Mais un mécanisme destiné à soutenir les meilleurs athlètes ne peut, à lui seul, constituer une politique sportive nationale. Il faut désormais penser l’étape suivante : comment faire passer ce soutien individuel à une politique structurée de détection, de formation et de préparation ?

Le fonds doit donc être préservé et consolidé, mais également intégré dans une stratégie plus large : statut de l’athlète de haut niveau, centres de formation régionaux, compétitions nationales régulières, formation des entraîneurs, médecine sportive et suivi des jeunes talents.

L’objectif ne devrait pas être seulement de préparer quelques athlètes à une compétition donnée. Il devrait être de créer les conditions permettant à plusieurs générations d’athlètes d’atteindre progressivement le haut niveau.

L’histoire sportive de Djibouti s’est largement construite autour de l’athlétisme, particulièrement des courses de fond et de demi-fond. Cette spécialisation a produit des champions et demeure naturellement un secteur dans lequel le pays possède une véritable tradition.

Mais elle ne doit pas devenir une limite.

La diversification mérite d’être davantage explorée. Les sports de combat, la natation, le cyclisme ou certaines disciplines individuelles pourraient constituer de nouveaux espaces de détection et de performance. Il ne s’agit pas d’abandonner l’athlétisme. Il s’agit de multiplier les possibilités offertes aux jeunes.

Un pays qui dispose de plusieurs filières sportives augmente ses chances de faire émerger des athlètes de haut niveau. Les parcours d’Ahmed Salah, d’Ayanleh Souleiman ou de Mohamed Ismaïl montrent une chose essentielle : lorsqu’un athlète djiboutien dispose d’un environnement suffisamment performant, il peut rivaliser avec les meilleurs.

L’enjeu de demain est donc de transformer ces exceptions en modèle.

Cela signifie détecter plus tôt, former davantage d’entraîneurs, développer les compétitions nationales, renforcer le sport scolaire, donner aux régions les moyens de participer à la détection, développer la médecine sportive et améliorer le suivi nutritionnel et psychologique.

Le sport ne doit pas être considéré uniquement au moment des Jeux olympiques, lorsque les médailles sont attendues. La performance se prépare plusieurs années auparavant, souvent loin des projecteurs.

C’est pourquoi la question n’est finalement pas de savoir si Djibouti possède du talent.

La réponse est oui.

La véritable question est de savoir si nous sommes capables de construire le système qui permettra à ce talent d’aller jusqu’au bout de son potentiel.

Le fonds IOG a ouvert une voie. Les investissements dans les infrastructures en ouvrent une autre. Les coopérations internationales peuvent apporter l’expertise nécessaire. Mais ces éléments doivent désormais être réunis dans une véritable politique nationale de haute performance.

Parce qu’une médaille olympique ne tombe jamais du ciel.

Elle est le résultat d’une chaîne patiemment construite : un enfant repéré, un entraîneur formé, une structure adaptée, un accompagnement régulier, des compétitions, des soins, des moyens et des années de travail.

Le talent est le point de départ.

À nous de construire le chemin jusqu’au podium.

Saïd Mohamed Halato