En une semaine, le ministre de l’Économie et des Finances, M. Ilyas Moussa Dawaleh, a mené une tournée diplomatique à deux escales Bakou et Pékin qui illustre l’ambition djiboutienne: ne plus seulement attendre les financements, mais aller les chercher, les négocier, et les inscrire dans une vision de long terme.

Bakou, scène principale

C’est en Azerbaïdjan, au Baku Convention Center, que s’est concentré l’essentiel de la semaine. La ville accueillait la 51e édition des Assemblées annuelles du Groupe de la Banque Islamique de Développement cinquante-sept pays membres, plus de deux mille délégués, et un thème qui tombait à point pour Djibouti : l’intégration régionale pour une prospérité durable.

La délégation djiboutienne n’était pas venue en observateur. Outre le ministre, elle comprenait Ahmed Osman Ali, gouverneur de la Banque centrale, des hauts responsables gouvernementaux et des experts économiques. Un format qui dit quelque chose des enjeux. La cérémonie d’ouverture s’est tenue sous le haut patronage du président azerbaïdjanais Ilham Aliyev et du président du Groupe BID, Muhammad Al Jasser. Puis les travaux ont commencé, entre sessions plénières, dialogues des gouverneurs et rencontres bilatérales. Pour Djibouti, chaque réunion avait un objectif précis.

750 millions de dollars pour le commerce

Le premier résultat tangible de la semaine : la signature d’un accord-cadre de 750 millions de dollars avec l’ITFC la Société internationale islamique de financement du commerce, membre du Groupe BID. L’accord couvre la période 2026–2029 et a été signé par Dawaleh et Adeeb Yousuf Al Aama, directeur général de l’ITFC.

Ce n’est pas une promesse. C’est un cadre opérationnel. Les financements mobilisés dans ce périmètre cibleront des secteurs précis : l’énergie, la sécurité alimentaire, la santé et le financement du commerce en faveur du secteur privé. Des priorités qui collent aux besoins réels d’une économie fortement dépendante des importations.

Le contexte donne du poids à cet accord. Depuis le démarrage de ses opérations en 2008, l’ITFC a approuvé près de 1,9 milliard de dollars de financements en faveur de Djibouti. Le nouveau cadre s’inscrit dans la continuité de ce partenariat, mais avec une ambition élargie — explorer des opportunités nouvelles dans l’agriculture, la santé et l’appui aux institutions financières locales.

141 millions à débloquer

En marge des grandes sessions, Dawaleh a tenu une réunion de travail avec le Vice-Président des Opérations de la BID. L’ordre du jour : passer en revue le portefeuille actif de la Banque à Djibouti, qui s’élève à 141 millions de dollars. Des fonds essentiellement fléchés vers deux secteurs : la santé et le développement urbain. Le constat était partagé des deux côtés de la table : les projets sont bien conçus, mais leur mise en œuvre accuse des retards. Des blocages juridiques et administratifs freinent les décaissements. Les deux parties ont donc acté un plan d’accélération pour lever ces obstacles et livrer enfin ces infrastructures aux populations concernées.

La réunion a aussi regardé vers l’avenir. La préparation du nouveau cadre de partenariat entre Djibouti et la BID a été abordée. Le ministre a affiché une ambition claire : diversifier les futures requêtes de financement, sortir des secteurs habituels, et cibler des domaines à plus forte valeur ajoutée. La BID a répondu en réaffirmant son soutien, financier et technique, pour accompagner les réformes structurelles du pays.

La voix de Djibouti sur la scène régionale

Au-delà des bilatérales, Dawaleh a pris la parole dans deux enceintes collectives et ce n’était pas pour la forme.

Au Sahel Roundtable, organisé à l’invitation des gouverneurs BID de Djibouti et de l’Ouganda, il a exposé la stratégie nationale de résilience économique et sociale. Réformes structurelles, investissements publics dans les secteurs productifs, instruments financiers innovants, partenariats public-privé : le discours était articulé, pas seulement déclaratoire. Mais c’est sur la question humanitaire que le ministre a livré son message le plus politique. La crise dans la Corne de l’Afrique, a-t-il dit, ne se résout pas à l’échelle locale. Elle appelle une réponse régionale. Une position qui tranche avec les approches fragmentées qui prévalent souvent dans ces forums, et qui positionne Djibouti comme un acteur de la réflexion, pas seulement un bénéficiaire.

Il est également intervenu lors de la réunion des gouverneurs représentant cinquante-et-un pays membres, coprésidée par le ministre azerbaïdjanais de l’Économie Mikayil Jabbarov et Muhammad Al Jasser. Il a salué la réélection de ce dernier pour un nouveau mandat de cinq ans, et s’est félicité du lancement du Fonds Concessionnel de la BID l’IsDB Concessional Fund conçu pour les vingt-sept pays membres les plus vulnérables et ceux en situation de fragilité. Son appel : plus de solidarité, plus de coopération, avec une conviction affichée que le Golfe et la Corne de l’Afrique forment un seul bloc géoéconomique et géostratégique.

Pékin : l’autre front

La semaine ne s’est pas achevée à Bakou. Le ministre a enchaîné avec une visite de travail au siège de l’Exim Bank of China à Pékin un signal clair que la diplomatie financière djiboutienne ne joue pas sur un seul registre.

La Vice-présidente de l’institution, Yang Dongning, a ouvert la réunion en rappelant le rôle de Djibouti comme pilier de la coopération sino-africaine et en saluant les avancées des infrastructures logistiques du pays. Elle a réaffirmé la disponibilité de la banque à accompagner Djibouti dans son ambition de plateforme régionale.

Dawaleh a présenté un plan d’action structuré autour de trois axes. D’abord, l’industrialisation : la Zone Franche Internationale de Djibouti est présentée comme prête à accueillir des clusters industriels chinois, pour créer de la valeur ajoutée localement. Ensuite, l’innovation verte : matériaux de construction écoresponsables, urbanisme intelligent. Enfin, la finance : Djibouti veut devenir le hub africain de l’internationalisation du yuan, en cohérence avec la stratégie d’expansion internationale du renminbi portée par Pékin.

Un pays qui prend sa place

Au terme de cette semaine, Djibouti revient avec des engagements chiffrés, un agenda d’accélération et des conversations ouvertes. Ce qui frappe dans ce déplacement, c’est moins le volume des annonces que leur cohérence. Chaque réunion s’inscrivait dans une logique d’ensemble : un pays qui a identifié ses leviers, qui sait ce qu’il veut, et qui va le chercher là où ça se décide.

Said Mohamed Halato