Dans un essai de géopolitique remarqué, le journaliste et analyste djiboutien analyse les conséquences de la guerre américano-iranienne et les profondes mutations de l’ordre international.

La guerre entre les États-Unis et l’Iran est terminée, mais ses conséquences ne font que commencer. C’est la conviction défendue par le journaliste et analyste djiboutien Naguib Ali Taher dans son nouvel essai de géopolitique intitulé L’équilibre des perdants. À travers une analyse dense et documentée, l’auteur propose une lecture originale du conflit et de ses répercussions sur le système international. Pour lui, cette guerre n’a produit ni vainqueur incontestable ni défaite totale. Elle a au contraire débouché sur ce qu’il qualifie d’« équilibre des perdants », une situation dans laquelle chacun des deux camps a évité l’effondrement sans parvenir à atteindre ses objectifs fondamentaux.

Cette thèse, qui constitue le fil conducteur de son essai, dépasse largement le cadre du Moyen-Orient et offre une réflexion plus globale sur l’état du monde contemporain.

Une victoire militaire américaine aux résultats politiques limités

Selon Naguib Ali Taher, les États-Unis ont incontestablement démontré leur supériorité militaire au cours du conflit. Les frappes menées contre les infrastructures iraniennes ont provoqué d’importantes destructions et mis en évidence les capacités technologiques et opérationnelles de l’armée américaine.

Cependant, l’auteur souligne que la puissance militaire ne garantit pas automatiquement le succès politique.

Washington avait engagé cette guerre avec plusieurs objectifs : restaurer la crédibilité de sa dissuasion, réduire durablement les capacités de nuisance de l’Iran et réaffirmer son leadership régional. Or, le cessez-le-feu n’a pas permis d’atteindre pleinement ces ambitions.

L’Iran conserve encore une partie de ses capacités balistiques et continue d’exercer une influence considérable sur le détroit d’Ormuz, l’un des points de passage maritimes les plus stratégiques au monde.

Pour l’essayiste, cette situation rappelle une leçon classique des relations internationales : remporter les batailles ne signifie pas nécessairement gagner la guerre.

L’Iran, entre résilience et fragilité

L’autre grand enseignement du conflit concerne l’Iran.

La République islamique est sortie de cette épreuve profondément affaiblie sur le plan économique et militaire. Ses infrastructures ont été endommagées, ses exportations pétrolières ont chuté et plusieurs responsables de haut rang ont été éliminés.

Pourtant, le régime a survécu.

Cette capacité de résistance constitue, selon Naguib Ali Taher, l’un des paradoxes majeurs de la guerre. L’Iran n’a pas été renversé et demeure un acteur incontournable de la scène régionale.

Mais cette survie n’est pas synonyme de victoire.

Le conflit a révélé les vulnérabilités du système politique iranien et renforcé les incertitudes qui pèsent sur son avenir. L’auteur estime ainsi que Téhéran sort de la guerre plus conscient de ses faiblesses, mais également plus déterminé à préserver son modèle politique.

Le détroit d’Ormuz, symbole d’une influence persistante

L’essai accorde une place centrale au détroit d’Ormuz, véritable artère de l’économie mondiale par laquelle transite près d’un cinquième du pétrole consommé dans le monde. La guerre a démontré qu’une simple perturbation de la navigation dans cette zone pouvait provoquer des répercussions économiques immédiates à l’échelle de la planète.

Malgré son affaiblissement, l’Iran a conservé sa capacité à créer de l’incertitude autour de ce passage stratégique.

Pour Naguib Ali Taher, cette faculté constitue une forme de puissance à part entière.

Dans un monde fortement dépendant des flux commerciaux et énergétiques, la capacité à générer de l’incertitude peut se transformer en levier politique majeur.

Une recomposition du Moyen-Orient

L’essayiste observe également que la guerre a accéléré les transformations géopolitiques au Moyen-Orient.

Les alliés traditionnels de Washington, notamment les monarchies du Golfe, ont pris conscience des limites de la puissance américaine et cherchent désormais à diversifier leurs partenariats.

L’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis privilégient une approche plus pragmatique, fondée sur le maintien de relations avec plusieurs centres de pouvoir.

Cette évolution traduit l’émergence d’un environnement régional plus complexe, où les logiques d’alignement exclusif cèdent progressivement la place à des stratégies de diversification.

La Chine et la Russie, bénéficiaires de la nouvelle donne

L’un des aspects les plus marquants de l’analyse de Naguib Ali Taher concerne le rôle croissant de la Chine et, dans une moindre mesure, de la Russie.

Selon lui, les véritables bénéficiaires du conflit pourraient bien être ces deux puissances, qui ont su tirer parti des incertitudes engendrées par la guerre.

Pékin a renforcé son image de partenaire économique stable et prévisible, tandis que Moscou a consolidé sa coopération avec Téhéran.

Il ne s’agit pas d’un remplacement de l’influence américaine, mais plutôt de l’émergence d’un ordre plus multipolaire où plusieurs puissances se partagent l’influence régionale.

Un essai pour comprendre le monde qui vient

Au-delà de l’affrontement entre Washington et Téhéran, L’équilibre des perdants est avant tout une réflexion sur les transformations du système international.

Pour son auteur, la guerre américano-iranienne constitue un révélateur des mutations déjà à l’œuvre : contestation du leadership américain, multiplication des centres de pouvoir, fragilisation des alliances traditionnelles et montée d’un monde plus fragmenté et plus incertain.

La grande force de cet essai est précisément de montrer que la question essentielle n’est pas de savoir qui a gagné cette guerre, mais ce qu’elle révèle du monde qui se dessine.

À travers cette analyse rigoureuse et accessible, Naguib Ali Taher livre une contribution précieuse au débat géopolitique contemporain et offre des clés de compréhension d’un ordre international en pleine recomposition, où l’incertitude devient elle-même un facteur de puissance et de transformation.

Naguib Ali Taher est Conseiller en communication, presse et relations publiques à la Présidence de la République.