
Entre 1914 et 1945, plus des milliers d’hommes originaires de la Côte française des Somalis ont combattu sous les drapeaux français sur les fronts européens. Recrutés et engagés dans les batailles les plus meurtrières de la Grande Guerre, puis dans la Résistance lors du second conflit mondial, ils ont payé un tribut humain considérable. Leur histoire, longtemps absente des récits officiels, commence seulement à être documentée avec rigueur.

Août 1915. Les premiers contingents
La mobilisation coloniale de la Côte française des Somalis commence discrètement, sans cérémonie. En août 1915, un premier contingent de travailleurs non armés originaires du territoire rejoint l’armée française.
Deux compagnies sont expédiées aux Dardanelles avec une mission aussi périlleuse qu’humiliante : décharger des navires sous le feu ennemi, sans armes pour se défendre. L’expérience est marquante. Elle révèle d’emblée la logique qui présidera à l’ensemble de l’engagement colonial : mobiliser des hommes pour des tâches que d’autres refuseraient, dans des conditions que d’autres n’accepteraient pas.

Un second recrutement intervient début 1916, conduit par le capitaine Deville. Les recrues proviennent principalement de la Côte des Somalis et de Madagascar. Le 10 juin 1916, le Premier Bataillon de Tirailleurs Somalis le 1er BTS est officiellement constitué. Il compte environ deux mille sept cents hommes: Somalis, Arabes, Comoriens et des tirailleurs d’autres origines. Ce bataillon composite, dont la cohésion doit tout au commandement du capitaine Deville, va rapidement s’illustrer sur les fronts les plus durs de la guerre.
Douaumont, 24 octobre 1916
Fin juillet 1916, le 1er BTS gagne la région de Verdun. Avant même d’être engagé au combat, le capitaine Deville impose une condition à l’état-major : ses hommes doivent être traités comme des combattants à part entière. Il rappelle qu’ils se sont engagés volontairement et ont prêté serment coranique de fidélité.
Le 24 octobre 1916, le bataillon participe, aux côtés du Régiment d’Infanterie Coloniale du Maroc et du 43e bataillon, à l’un des faits d’armes majeurs de la Grande Guerre : la reprise du fort de Douaumont. Les compagnies somaliennes sont en tête de l’assaut. Elles nettoient à la grenade les abris ennemis sous un feu dense, capturent plusieurs centaines de prisonniers et un important matériel de guerre. Le capitaine Deville, blessé à trois reprises au cours de l’action, refuse d’être évacué avant que l’objectif soit atteint. Il sera cité à l’ordre de l’armée par le général Nivelle. Dès ce premier engagement, le nom de Douaumont est brodé sur le fanion des tirailleurs somalis.
Le bataillon enchaîne ensuite les théâtres d’opérations. En mai 1917, il participe aux combats du Chemin des Dames, les 5 et 6 mai, au prix de lourdes pertes, et reçoit une nouvelle citation. En octobre de la même année, il s’illustre lors de l’offensive de la Malmaison, ce qui lui vaut une citation à l’ordre de la 6e armée. En 1918, il combat encore dans l’Oise, notamment à Cuts-Noie. Le 28 octobre 1918, le général Pétain cite de nouveau le 1er BTS à l’ordre de l’armée et lui attribue la fourragère aux couleurs de la Croix de guerre.
Le bilan est exceptionnel au regard de l’effectif engagé. Pour environ deux mille Somalis combattants sur deux ans, on recense neuf Légions d’honneur, trente-cinq médailles militaires et mille neuf cent soixante citations, dont onze à l’ordre de l’armée. Le tribut humain est lourd : trois cent quatre-vingt-trois morts et mille trente-cinq blessés sur le sol de France.
Le naufrage du Djemnah et la résilience portuaire
En 1918, le naufrage du Djemnah, torpillé en Méditerranée, emporte des dizaines de soldats et de familles originaires de Djibouti. La tragédie illustre, s’il en était besoin, que la guerre n’est pas une affaire lointaine. Elle frappe directement les familles du territoire.
Mais l’histoire locale retient aussi un épisode d’une autre nature. En 1926, le cargo Fontainebleau s’échoue dans la rade de Djibouti. L’épave, jugée impossible à déplacer, est incorporée dans les travaux d’infrastructure portuaire. Sur ce squelette métallique est construit le premier quai en eaux profondes du port de Djibouti une infrastructure qui modifie durablement les capacités commerciales du territoire.
1940–1942 : le blocus et la résistance
La Seconde Guerre mondiale place la Côte française des Somalis dans une situation radicalement différente. Après la défaite française de juin 1940 et l’installation du régime de Vichy, le territoire s’aligne sur le gouvernement de Pétain. En réponse, les puissances britanniques, qui contrôlent les territoires voisins, imposent un blocus naval et terrestre. Les importations s’arrêtent. Les pénuries alimentaires s’aggravent rapidement. La population subit une dégradation sévère de ses conditions de vie pendant plus de deux ans.
Malgré ce contexte, un nombre indéterminé d’habitants choisissent de rejoindre clandestinement les Forces Françaises Libres du général de Gaulle, franchissant les frontières terrestres au péril de leur vie. Le 26 décembre 1942, le territoire se rallie officiellement à la France Libre.
1943–1945 : les Bataillons Somalis sous de Gaulle
Le 1er janvier 1943, l’unité locale des Forces Françaises Libres prend le nom de Bataillon Somalie. Le 16 mai, ce bataillon donne naissance au Bataillon de marche Somalie, qui revendique aussitôt l’héritage du 1er BTS de la Grande Guerre. Jusqu’au terme du conflit, ces unités participent aux opérations alliées en Europe occidentale.
Le 18 avril 1945, le bataillon prend part à la libération de Soulac. Après quatre heures de combat dans l’eau et la vase, les objectifs sont atteints. Le bilan est sévère : trente-quatre tués et quatre-vingt-dix blessés. Dans son rapport, le chef de bataillon Bentzmann consigne : « L’ardeur des hommes au combat a été magnifique. Le Somali ne craint pas le feu d’infanterie, supporte le tir d’artillerie et ne se laisse pas affecter par les pertes. »
Le 22 avril, lors d’une prise d’armes, le général de Gaulle remet en personne une palme au fanion du bataillon. Une citation à l’ordre de l’armée lui attribue la Croix de guerre 1939–1945. Une seconde citation, décernée par le général de Larminat, vient récompenser les combats du Médoc.
En 1961, lors de l’inauguration d’un monument commémoratif, le général Edgard de Larminat, qui avait commandé le bataillon en 1945, déclare : « Des hommes différents de nous par la race et la religion, mais proches par le cœur, sont venus de l’extrémité de la mer Rouge pour donner leur sang afin de défendre un idéal de civilisation humaine et libérale. Ici est inscrit un titre de noblesse qui honore les Somalis et la France. »
Une mémoire en cours de réhabilitation
Pendant des décennies, l’histoire des tirailleurs somalis est restée en marge des commémorations officielles françaises, davantage centrées sur les unités métropolitaines. Les archives militaires conservent pourtant la trace précise de leur engagement : des chiffres, des citations, des noms.
Le retour de ces hommes dans leurs territoires d’origine n’est pas sans conséquences politiques. Ayant servi une République dont les principes proclamés liberté, égalité, fraternité contrastaient avec leur condition de sujets coloniaux sans droits civiques, certains d’entre eux contribuent, à leur retour, à diffuser dans les milieux urbains djiboutiens un questionnement naissant sur les notions de droits et de statut.
Ce mouvement reste difficile à mesurer précisément. Il constitue néanmoins l’un des jalons d’une prise de conscience collective qui s’affirme progressivement dans les décennies suivantes, jusqu’à l’indépendance de 1977.
Aujourd’hui, les noms des anciens combattants sont gravés sur les monuments de Djibouti. Le quai construit sur l’épave du Fontainebleau est toujours en service. Et le fanion du 1er BTS, brodé du nom de Douaumont, demeure le symbole d’un engagement que l’histoire officielle a longtemps sous-estimé.
Said Mohamed Halato







































