Depuis presque deux mois, il y a des images qu’on n’arrive pas à oublier. Des rues sud-africaines bondées, des slogans hurlés comme des verdicts: « Foreigners must go. » On traque des hommes à la machette, on leur donne une date butoir pour partir. Huit morts. Plus de trente mille déplacés. Tout le monde parle de la pire vague xénophobe depuis 2008.

Mais franchement, le mot xénophobie ne dit pas tout. C’est trop vague, trop poli. Il y a un autre mot, bien plus précis et bien plus cruel : l’afrophobie. Ce n’est pas l’étranger en général qui est visé. Pas l’Allemand. Pas le Français.

C’est l’autre Africain, celui qui ressemble, justement: Zimbabwéen, Nigérian, Congolais, Malawite ou encore somalien. Et c’est ce semblable, cette proximité même, qui rend la scène insupportable. Ce n’est pas le rejet de l’étranger, c’est une forme de haine de soi encore plus dure, car elle a besoin d’un visage familier pour s’exprimer.

Une philosophie piétinée

Pour comprendre ce paradoxe, il faut revenir à un mot que l’Afrique du Sud a donné au monde : Ubuntu. “Je suis parce que tu es.” Une philosophie qui refuse la solitude de l’individu, qui ne croit pas à l’homme séparé, tout-puissant dans sa bulle.

C’est cette idée, pendant des décennies, qui a porté la solidarité de l’Afrique pour les Sud-Africains sous l’apartheid. Et ce n’était pas de la charité : Ubuntu l’exigeait, la souffrance de l’autre n’est jamais étrangère.

Aujourd’hui, ironie cruelle, ceux qui héritaient de cette solidarité sont pourchassés dans le pays qu’ils ont aidé à libérer. L’idée qui devait rassembler sert désormais à désigner ceux qu’il faut exclure.

On oublie vite, mais l’apartheid, c’était hier 1994. Ce n’est pas de la préhistoire, mais un souvenir encore frais pour beaucoup. À l’époque, le monde entier regarde vers l’Afrique du Sud, et pas seulement à travers Mandela. Il y avait aussi une autre voix, celle qui avait fait entendre la cause sud-africaine jusque dans les capitales occidentales: Miriam Makeba.

Miriam Makeba, quand l’exil devient résistance

Il faut prendre le temps d’évoquer Makeba, car son parcours éclaire ce qui se passe aujourd’hui. Fille d’une mère emprisonnée pour avoir fait de la bière illégalement, orpheline de père très jeune, mariée à 17 ans, Makeba découvre son talent dans les bars de Johannesburg. D’abord chanteuse de jazz, elle connaît un succès populaire avec « PataPata », une chanson qu’elle trouvait elle-même trop légère vu ce qu’elle avait à dire. Mais sa voix va vite devenir celle d’une contestation.

Elle croise Mandela quand il n’était connu de presque personne. En 1959, elle choisit de jouer dans « Come-Back, Africa », un film qui montre sans détour la réalité du régime.

Ce choix va la coûter cher: partie promouvoir le film, elle apprend qu’elle est bannie de son pays. Perte de nationalité, disques retirés des bacs. Du jour au lendemain, elle n’a plus de patrie. À la mort de sa mère, en 1960, on lui refuse même le droit de rentrer pour les funérailles. C’est cet exil qui fait d’elle une conscience mondiale. Elle chante en zoulou, en xhosa, prend sur elle la douleur des autres. Pour le Cameroun, le Congo, Lumumba. À mesure que l’Afrique accède à l’indépendance, Makeba devient une icône.

Et le continent le lui rend: Guinée, Ghana, Algérie, Nigeria, dix pays lui offrent la nationalité. Ce n’était pas de la pure générosité, mais ce qu’Ubuntu commande : même pauvres, ces pays reconnaissaient sa souffrance, la déclaraient des leurs.

Et ce n’est pas qu’une histoire de chanteurs. Dans les années 1980, plusieurs États voisins recueillent exilés sud-africains, mettent la pression sur Pretoria, et paient le prix économique, militaires. Rien d’un geste confortable. L’Occident, lui, soutenait toujours le régime. Voilà l’histoire que l’on piétine aujourd’hui dans les rues de Johannesburg.

Quand la loi change, mais que la mentalité reste

En 1994, on change la loi, mais pas les mentalités. Mandela devient président, le monde salue une réconciliation symbolisée par le rugby : c’est l’image d’Invictus. Très belle, mais partiellement trompeuse.

Mandela garde le maillot vert et or, vrai symbole pour les Blancs, pour ne pas diviser plus encore. Même Shosholoza, ce chant d’unité, vient en fait du Zimbabwe héritage réapproprié presque en silence. Mais tout ça ne touche pas le fond du problème. Les richesses, la terre, la puissance économique, tout reste dans les mêmes mains. Une loi, on l’efface en un jour, mais une hiérarchie mentale, construite sur des décennies, ne bouge pas ainsi.

L’apartheid, c’était aussi une manière d’apprendre à tous à classer les gens par leur origine, leur apparence. Cette logique ne meurt pas d’un coup, elle persiste, même une fois la loi abolie.

Résultat, aujourd’hui, le pouvoir reste entre les mains des héritiers de l’apartheid. L’Afrique du Sud reste l’un des pays les plus inégalitaires du monde, du point de vue racial. Le chômage officiel, autour de 34 %, touche surtout les Noirs.

Deux villes, encore maintenant, sont presque exclusivement blanches. Alors la colère qui couvait, cette fatigue immense d’un peuple qui espérait un miracle en 1994, cherche un bouc émissaire. Mais le vrai responsable, celui qui détient le pouvoir est hors de portée. Alors la colère se retourne contre le voisin, celui qu’on croise tous les jours : le Somalien coiffeur, le commerçant congolais, celui qui, avec peu, s’en sort là où les autres échouent.

Afrophobie : appeler les choses par leur nom

Julius Malema est l’un des rares responsables politiques à ne pas tourner autour du pot : il parle d’afrophobie. Pas de haine de l’étranger en général : les Européens, eux, n’ont pas de problème. C’est une haine ciblée sur les autres Africains noirs, envers qui l’Ubuntu imposait la plus grande dette morale.

Le président Ramaphosa condamne les violences, rappelle que personne n’a le droit d’exiger les papiers d’autrui dans la rue. Mais au même moment, il promet de durcir sa politique migratoire. Geste double : une main tendue, l’autre refermée.

Boycott ? Non, pas la solution

La tentation de boycotter l’Afrique du Sud monte, ailleurs sur le continent. Mais, à mon avis, il ne faut pas. Être en colère est légitime, la pression des États africains, des puissances occidentales aussi (qui ont longtemps regardé ailleurs), oui, il la faut.

Mais répondre par un boycott général, c’est se tromper de cible. Diviser encore et c’est exactement ce que voulait l’apartheid : opposer races, puis maintenant nations africaines entre elles.

Regardons les chiffres franchement. Les étrangers représentent approximativement moins de 10 % de la population sud-africaine, et très peu sont noirs. En Côte d’Ivoire, les étrangers sont 22 % (selon l’IOM) sans ces violences. Cette comparaison ne dit rien de la nature des Sud-Africains, elle dit tout du poids d’une histoire tordue. On a raconté à ce pays qu’un simple changement de loi suffisait, alors que le socle, lui, était resté le même.

Ce qu’il faut retenir

Sur les vidéos, on voit une femme crier sa haine des étrangers, envahie par une rage qui la dépasse visiblement. On pourrait croire à une scène ordinaire. Mais, au fond, cette femme ne déteste pas vraiment l’homme devant elle. Elle hait ce que soixante-dix ans d’apartheid ont gravé en elle, ce qu’elle ne sait plus nommer, sinon à travers celui qui lui ressemble trop.

L’histoire sud-africaine ne s’est pas arrêtée en 1994. Elle rejoue, encore et encore, ce drame chaque fois qu’un peuple souffrant cherche un coupable à sa portée, faute de s’en prendre à la cause vraie de son malheur.

Le reste du continent n’a pas à se venger, ni fermer la porte à l’Afrique du Sud ce pays restera, quoi qu’il arrive, lié aux autres histoires de libérations africaines.

Le devoir, c’est de faire pression, fermement, pour que l’État sud-africain s’attaque enfin aux vraies sources de la haine: les inégalités de richesse, de terre, de pouvoir. Il ne faut jamais confondre un peuple entier avec ce qui le ronge.

C’est tragique, presque une trahison de voir ce pays, qui a tant reçu de solidarité africaine, en venir à exclure l’Afrique elle-même. Mais l’injustice ne se règle pas par une autre injustice.

Si l’Afrique répondait à la folie par la folie, alors l’apartheid aurait gagné deux fois d’abord en dressant des hommes contre d’autres hommes, puis, plus tard, en dressant les nations les unes contre les autres.

Il ne faut pas reléguer l’histoire de Makeba, ces dix nationalités offertes à une femme sans pays, celle des États de la ligne de front qui ont payé leur solidarité, à une note de bas de page, effacée par la colère.

Elle incarne une leçon : ce continent a su choisir, dans l’épreuve, l’Ubuntu plutôt que la vengeance.Voilà ce que l’Afrique du Sud pose comme vraie question aujourd’hui : est-ce que notre continent saura se souvenir de ce qu’il a été, quand tout pousse à l’oublier?

Said Mohamed Halato