Après onze mois de travail intense, je me suis accordé une quinzaine de jours de vacances pour découvrir une partie de la région Somali d’Éthiopie, communément appelée « Kililka Shanaad ». Après Dire Dawa et Harar, mon itinéraire m’a conduit à Jigjiga, capitale de la région, où j’ai séjourné pendant près d’une semaine. Loin du regard du simple touriste, j’ai voulu observer la ville, ses habitants, ses infrastructures et surtout les signes d’une transformation qui semble s’accélérer. En parcourant ses principales artères, une question s’est rapidement imposée à moi : Jigjiga est-elle réellement en train de changer de visage ? À voir les nombreux chantiers, l’aménagement des espaces urbains et l’activité qui règne dans les rues, la réponse semble être oui. Mais au-delà de cette première impression, plusieurs éléments permettent de comprendre les ressorts de cette évolution.

Le premier élément qui frappe l’observateur est l’importance accordée au développement urbain. Sous l’impulsion du président de la région Somali, Mustapha Mohamed Omar, la ville connaît une transformation visible, notamment dans ses infrastructures et son aménagement.

Les grandes artères ont été progressivement modernisées. Certaines voies disposent de plusieurs bandes de circulation séparées par des terre-pleins centraux aménagés et arborés. Les trottoirs sont larges, des espaces publics sont aménagés et des pistes cyclables apparaissent dans certaines zones.

Le soir, lorsque les principales artères s’illuminent, Jigjiga offre un visage particulièrement différent de celui d’une ville longtemps associée à l’éloignement et aux difficultés de développement. Sans prétendre la comparer aux grandes métropoles mondiales, force est de constater que certains aménagements urbains témoignent d’une volonté de modernisation assumée.

Les chantiers sont nombreux : routes, bâtiments publics, hôtels, ponts et autres infrastructures structurantes. Cette dynamique donne le sentiment d’une région qui cherche à créer les conditions nécessaires à l’investissement et à l’amélioration du cadre de vie.

Le développement urbain ne semble donc pas être envisagé uniquement sous l’angle de la construction. Il s’inscrit dans une politique plus large visant à rendre la ville plus fonctionnelle, plus attractive et davantage connectée aux activités économiques.

Un autre aspect mérite d’être souligné : le rôle de la population.

À Jigjiga, on ressent chez de nombreux habitants une volonté de voir leur région progresser et de sortir progressivement de la pauvreté. Cette aspiration constitue, à mes yeux, l’un des moteurs essentiels du développement.

Une politique publique, aussi ambitieuse soit-elle, ne peut produire des résultats durables sans l’adhésion de la population. Les transformations observées dans la ville doivent donc également être mises en relation avec l’engagement des acteurs économiques et sociaux locaux.

La diaspora joue également un rôle important. À travers les investissements, les projets économiques et les liens qu’elle entretient avec sa région d’origine, elle participe à la dynamique engagée. Dans de nombreuses régions africaines, les ressortissants établis à l’étranger représentent une source importante de capitaux, de compétences et de réseaux. Jigjiga semble elle aussi tirer parti de cette contribution.

L’environnement économique constitue dès lors un autre facteur à observer. L’existence d’un cadre destiné à attirer les investissements et la multiplication des projets témoignent d’une volonté de faire du développement économique un levier de transformation régionale.

L’eau, l’énergie et l’agriculture : les défis de demain

Mais observer les progrès d’une ville ne doit pas conduire à fermer les yeux sur les défis qui restent à relever.

L’expérience de Jigjiga m’a surtout conforté dans une conviction : pour de nombreux pays africains, le développement durable passera nécessairement par la maîtrise des ressources essentielles.

La première urgence est celle de l’eau. Dans des régions confrontées à la sécheresse et à une forte vulnérabilité climatique, la sécurisation de l’accès à l’eau potable doit être considérée comme une priorité stratégique. Les investissements dans les forages, les réseaux d’adduction et la gestion rationnelle de cette ressource sont donc essentiels.

La deuxième priorité est la formation de la jeunesse, associée au développement de l’agriculture. L’Afrique dispose d’une population jeune qui constitue à la fois un formidable potentiel et un défi majeur. Former cette jeunesse, lui offrir des compétences adaptées et développer une agriculture capable de nourrir les populations doivent figurer au cœur des politiques publiques.

L’objectif ne peut être seulement de créer des emplois administratifs ou de dépendre des importations. Il faut également renforcer la production locale et créer les conditions d’une véritable autosuffisance alimentaire.

Enfin, l’énergie constitue le troisième grand chantier. L’intensification et la diversification des sources d’énergie, notamment à travers le solaire et l’éolien, peuvent offrir aux pays africains de nouvelles possibilités de développement. L’accès à une énergie fiable et abordable conditionne en effet l’industrie, l’agriculture, les services et, plus largement, la croissance économique.

Mon séjour à Jigjiga n’a évidemment pas vocation à dresser un bilan exhaustif du développement de la région Somali. Quelques jours passés dans une ville ne suffisent pas pour mesurer toutes les réalités économiques, sociales et institutionnelles d’un territoire.

Mais ils permettent d’observer, de comparer et surtout de s’interroger. Ce que j’ai vu à Jigjiga est celui d’un territoire qui cherche à accélérer sa transformation à travers les infrastructures, l’investissement, l’aménagement urbain et la mobilisation de ses ressources humaines et financières.

Cette expérience invite surtout à réfléchir aux choix que doivent faire les États africains. Le développement ne peut reposer sur un seul secteur ni sur une seule personnalité. Il nécessite une vision, des investissements, une administration capable de mettre en œuvre les politiques publiques, mais aussi une population et une diaspora prêtes à accompagner le mouvement.

La situation actuelle demeure difficile pour nombre de nos États. Les attentes sociales sont fortes, les besoins sont immenses et les ressources restent limitées. Si les réponses apportées tardent à venir, les frustrations pourraient, à terme, fragiliser les équilibres institutionnels et compromettre les acquis obtenus au prix de décennies d’efforts.

Jigjiga ne constitue pas nécessairement un modèle transposable tel quel à d’autres pays ou à d’autres villes. Mais ce que l’on y observe mérite d’être regardé avec attention.

Car au-delà des routes, des bâtiments et des lumières qui illuminent ses artères le soir, Jigjiga pose une question plus fondamentale à l’Afrique : comment transformer durablement les ambitions de développement en réalités visibles dans la vie quotidienne des populations?

C’est peut-être là la véritable leçon de ce voyage.

Souleiman Moumin Robleh