En cette année où la République de Djibouti commémore le quarante neuvième anniversaire de son indépendance et célèbre sa première année à la présidence de l’Union africaine, il est des retours vers le passé qui éclairent le présent avec une acuité particulière. L’article que le Dr Moustapha Aman publié dans le Journal of European  Economic  History (1/2026)  en offre une illustration remarquable : en exhumant la réforme monétaire de 1949 – celle qui détacha la Côte française des Somalis de la zone franc CFA et institua le franc Djibouti, arrimé au dollar américain selon un mécanisme de currency board – il restitue à notre mémoire collective un épisode fondateur, trop longtemps relégué aux marges de l’histoire officielle.

Car cette réforme ne fut pas un simple ajustement technique. Elle fut un acte de souveraineté économique, posé bien avant que la souveraineté politique ne fût proclamée, le 27 juin 1977. En ce sens, elle appartient pleinement à la longue trajectoire d’affirmation nationale  dont nous célébrons aujourd’hui une étape supplémentaire. Mais sa portée dépasse désormais le seul cadre djiboutien.

A l’heure où notre pays préside aux destinées de l’Union africaine, l’expérience monétaire singulière qu’il porte depuis près de huit décennies acquiert une résonance continentale inédite. Dans un monde qui se veut de plus multipolaire et où les crises géopolitiques succèdent aux crises géopolitiques, le continent africain est en effet traversé par des interrogations monétaires profondes : le projet ECO peine à se concrétiser dans une zone franc CFA en pleine remise en question ; plusieurs Etats débattent du juste équilibre entre ancrage extérieur et autonomie monétaire ; et la pression des BRICS en faveur d’une dédollarisation progressive de l’économie mondiale oblige chaque nation à reconsidérer ses amarres monétaires. Dans  ce  contexte, l’itinéraire Djibouti – celui d’un petit Etat qui choisit très tôt un ancrage dollar rigoureux, en fait  un vecteur de stabilité et de crédibilité, et traverse sans rupture les turbulences de la décolonisation, de la  Guerre  froide  et  de  la  mondialisation – n’est plus  seulement  une  curiosité historiographique. Il constitue et doit constituer un cas d’école que Djibouti, président en exercice de l’Union africaine, est aujourd’hui en position unique de faire valoir à l’échelle du continent.

La présente série en quatre volets propose une lecture de ce remarquable travail, en cherchant systématiquement le pont entre l’analyse historique et le contexte djiboutien, continental et  international prévalant en 2026. Chaque article aborde une dimension distincte : la genèse  de la réforme et ses logiques (I), la résilience d’un modèle qui a perduré près de huit décennies (II), la dimension géopolitique d’hier et celle d’aujourd’hui (III), et les enseignements théoriques qu’il livre pour les évolutions monétaires contemporaines (IV).

L’ objectif n’est pas de résumer le travail captivant de l’auteur – il se lit pour ce qu’il est, avec l’immense mérite d’avoir exploré minutieusement des pans entiers d’une histoire méconnue  – mais  d’en prolonger les analyses dans le registre de la réflexion contemporaine. Ces pages sont offertes dans cet esprit ; celui d’un pays qui, au seuil de sa cinquantième année d’indépendance et fort d’une responsabilité continentale historique, regarde lucidement son histoire monétaire pour mieux anticiper les défis qui s’annoncent  – pour lui, et peut – être pour l’Afrique tout entière. Voici la première partie.

1949 : la naissance discrète d’un modèle monétaire singulier

Comment une colonie française isolée dans la Corne de l’Afrique a-t-elle pu, dans le silence des chancelleries, créer le premier currency board adossé au dollar de l’empire français ?

Une centralité géographique qui commande son traitement

Au sortir de la Seconde Guerre mondiale, la Côte française des Somalis (CFS) – l’actuelle République de Djibouti – occupe une position que Paris ne peut plus ignorer. Escale maritime vers l’Indochine et Madagascar, débouché ferroviaire de l’Ethiopie, future base aérienne de l’Union française, le territoire devient, après le repli français du Levant et la fermeture de la base de Beyrouth, le pivot logistique de l’arc Indien-Suez. Cette centralité géographique lui confère un pouvoir de  négociation que peu de colonies pouvaient revendiquer.

Pour autant, cette importance stratégique cohabite avec une fragilité monétaire profonde. Entre 1940 et 1949, le franc colonial subit une double crise. D’abord, le blocus allié (1940-1943) provoque  une  inflation  fiduciaire et la dévaluation du papier-monnaie circulant. L’opération de restauration menée en janvier 1943 par le Trésor central de la France libre se transforme malencontreusement en véritable traumatisme local. L’estampillage des billets impose une décote punitive de  90% sur tous  les billets  non  présentés dans les délais, frappant particulièrement les populations nomades dont les déplacements à dos de chameau ou en boutre ne permettaient pas de respecter le calendrier. Un tiers de la masse monétaire disparaît en trois mois et instaure, au sein des  populations, une véritable défiance envers la métropole.

L’érosion silencieuse de la légitimité monétaire

L’intégration dans la zone franc CFA en 1945, épisode quasi inconnu dans notre mémoire collective, ne rétablit en rien la confiance. Quatre dévaluations en cinq ans érodent définitivement le peu de crédibilité qui restait à ce système monétaire. Les acteurs économiques rejetèrent massivement la monnaie officielle au profit d’un écosystème  vivant de devises régionales : le  thaler  de  Marie –Thérèse, omniprésent malgré son interdiction officielle  en  Ethiopie,  la roupie indienne, dominante à Aden, le shilling est-africain et le dollar  éthiopien,  tous  arrimés, directement ou indirectement, à la livre sterling. Une note d’inspecteur des colonies de 1947 résume crûment la situation. La main-d’œuvre yéménite, la plus qualifiée du port, refuse d’épargner en francs et exige d’être payée en roupies,  d’abord pour un quart, puis pour deux tiers de son salaire.

« Dans ces conditions »,  observe l’auteur, « la souveraineté monétaire de la France tend à devenir un mot vide».  Le diagnostic est implacable, sans légitimité sociale, une monnaie ne peut remplir sa fonction. L’auteur souligne ce point avec acuité en rappelant ce qu’Aglietta, Orléan ou Théret formaliseront plus tard, la monnaie est d’abord un fait de confiance avant d’être un instrument technique. A  Djibouti,  en 1949, la confiance manque. Le  franc ne pénètre plus les réseaux commerciaux transfrontaliers,  le commerce éthiopien transite par  le  port  mais  se  règle  en  livres  ou  déjà  en  dollars  éthiopiens, et Djibouti   reste  sévèrement concurrencé par Aden.

L’impasse institutionnelle du projet de territoire libre

Face à cette impasse, l’hypothèse d’une transformation de Djibouti « en territoire libre » s’impose progressivement dans les discussions administratives. Cette orientation prend forme dans un cadre d’échanges institutionnels associant plusieurs responsables et administrations. Sont notamment concernés le gouverneur de la CFS, M.  Siriex, l’ambassadeur de France en Ethiopie. M. Blesson, feu  Saïd  Ali Coubèche, ainsi que la Caisse centrale de la France d’outre-mer, les ministères des Affaires étrangères et de la France d’outre- mer, et le ministère des Finances.

Dix-sept mois d’instruction confidentielle

C’est précisément ici que la réforme bascule du registre administratif au registre stratégique. Plusieurs scénarios sont examinés entre 1946  et  1948, dans le plus grand secret – pas  moins  de  dix- sept mois de travail confidentiel à la Direction des finances extérieurs (Finex)  du  ministère des  Finances, sous  la  houlette  de  Guillaume  Guindey. L’option d’un étalon-or, inspirée du modèle saoudien, est étudiée puis abandonnée pour des raisons logistiques et de sécurité monétaire (loi de Gresham oblige, l’or sortirait des coffres  et n’y reviendrait pas. L’option de l’argent métal, soutenue par la Banque de  l’Indochine, parait attrayante en raison de son ancrage régional, à travers le thaler, mais  se  heurte  à  deux  limites, l’instabilité du marché de l’argent et la possibilité d’un refus éthiopien.  L’option d’un franc Djibouti garanti par le Trésor métropolitain et partiellement convertible en livres reproduirait, à terme, la fragilité du franc. L’option sterling, longuement débattue, est rejetée pour trois raisons convergentes : elle aliénerait la souveraineté française à une monnaie elle- même en déclin (comme l’a montré  Catherine  Schenk dans  ses  travaux  sur  la livre  sterling,  ce  repli  fut davantage négocié  que  subi) ; elle  soumettrait  la  CFS  au contrôle  des  changes britannique ; elle  signifierait  une  perte  de  prestige inacceptable d’ abord pour la France face à l’Angleterre et  sur  le  plan  régional de Djibouti face à l’Ethiopie et au Yémen, deux Etats voisins demeurés politiquement indépendants.

Le dollar, choix par défaut autant que par calcul

Reste l’option du dollar. Elle s’impose par défaut autant que par calcul. Le dollar, librement convertible, n’est soumis à aucun contrôle des changes et devient l’ancre du nouvel ordre de Bretton Woods. Surtout, il offre une  liberté  d’usage et une stabilité que ni l’empire français ni l’empire britannique ne peuvent garantir. Le décret n° 49-376  du 17 mars 1949 institue le «franc Djibouti », seule monnaie ayant  cours  légal  sur  le  territoire,  défini  par  un  poids  d’or  et convertible  exclusivement en dollars. Le dispositif retenu emprunte à plusieurs régimes sans s’ identifier à aucun : il ne  constitue ni une  dollarisation intégrale  ni  un  simple ancrage  fixe,  mais  un étalon  de  change – or adossé  au  dollar – souple dans ses paramètres de définition, mais strict dans les obligations de convertibilité.

Une discrétion calculée : l’art de l’interstice impérial

Ce qui se joue en 1949 dépasse de loin l’ajustement technique. Pour la première fois dans l’histoire de l’empire français, un territoire sort officiellement de la zone franc.  Le précédent inquiète : la Nouvelle-Calédonie et les territoires d’Océanie ont déjà exprimé des aspirations similaires. Aussi les archives du ministère des Finances ne ménagent-elles pas leur peine pour maintenir le secret malgré la pression des acteurs locaux. La réforme est présentée au Fonds monétaire international comme un simple ajustement comptable, soigneusement déconnectée  des  grandes négociations du moment.

C’est cette discrétion calculée, cette capacité à exploiter localement les interstices d’un ordre impérial chancelant, qui fait de la réforme de 1949 plus qu’un curieux épisode colonial : un laboratoire précoce de  souveraineté monétaire négociée.