Dans une société où la performance est souvent érigée en modèle de réussite, réussir signifie, pour beaucoup, gagner toujours plus d’argent, posséder davantage de biens ou gravir les échelons professionnels. L’ambition est certes une qualité précieuse. Elle nous pousse à travailler, à progresser, à dépasser nos limites et à réaliser nos projets. Mais elle ne saurait constituer une fin en soi.

Car la véritable réussite ne se mesure pas uniquement à ce que l’on possède. Elle réside aussi, et peut-être surtout, dans notre capacité à identifier ce qui donne du sens à notre existence et à consacrer notre temps à ce qui nourrit véritablement notre bonheur.

Le célèbre conte « Le pêcheur et l’homme d’affaires » illustre parfaitement cette réflexion.

Un homme d’affaires, venu passer quelques jours au bord de la mer, aperçut un pêcheur qui, après avoir rempli son petit panier de poissons, s’apprêtait à rentrer chez lui. Étonné de le voir terminer sa journée alors que celle-ci ne faisait que commencer, l’homme d’affaires lui demanda pourquoi il ne continuait pas à pêcher.

Le pêcheur lui répondit simplement qu’il avait pris suffisamment de poissons pour répondre à ses besoins du jour.

L’homme d’affaires entreprit alors de lui expliquer qu’en travaillant davantage, il pourrait augmenter sa production, développer son activité, investir, bâtir une entreprise prospère et, à terme, devenir riche.

Le pêcheur l’écouta avant de lui poser une question : que ferait-il une fois cette fortune accumulée ?

L’homme d’affaires répondit qu’il pourrait alors prendre le temps de profiter de sa famille, de jouer avec ses enfants, de retrouver ses amis, de se reposer et de vivre paisiblement au bord de la mer.

Le pêcheur lui fit alors remarquer que c’était précisément la vie qu’il menait déjà.

La réponse, aussi simple que désarmante, bouleversa la conception du succès de l’homme d’affaires. Elle mettait en lumière une contradiction souvent présente dans nos existences : nous pouvons passer une grande partie de notre vie à courir après les moyens de vivre heureux, au point d’oublier de vivre le bonheur que nous recherchons.

Ce récit ne condamne évidemment ni l’ambition ni l’esprit d’entreprise. Se fixer des objectifs, travailler pour les atteindre et chercher à améliorer ses conditions de vie sont des aspirations parfaitement légitimes. La question est plutôt de savoir jusqu’où nous sommes prêts à aller et, surtout, ce que nous sacrifions en chemin.

À quoi sert, en effet, d’accumuler des biens matériels si l’on ne dispose plus du temps nécessaire pour en apprécier les fruits ? À quoi sert une réussite professionnelle éclatante lorsque celle-ci se paie par l’épuisement, l’éloignement de ceux que l’on aime ou la perte de toute sérénité ?

La richesse peut offrir du confort et de la sécurité. Elle peut permettre de répondre aux besoins essentiels, de réaliser des projets et de protéger sa famille. Mais elle ne garantit ni la paix intérieure, ni des relations affectives solides, ni le sentiment d’avoir accompli quelque chose qui ait véritablement du sens.

Notre époque valorise volontiers les fortunes considérables, les carrières prestigieuses et les signes extérieurs de réussite. Pourtant, derrière cette course permanente à la performance, une question essentielle mérite d’être posée : réussissons-nous réellement lorsque nous obtenons tout ce que nous voulions, mais que nous n’avons plus le temps de profiter de ce que nous avons construit ?

La richesse de transmettre

C’est ici qu’une autre conception de la réussite prend tout son sens : celle qui repose sur l’utilité, la transmission et l’impact que nous pouvons avoir sur la vie des autres. Exercer, par exemple, le métier d’enseignant avec passion constitue une richesse qui ne se mesure pas uniquement sur une fiche de paie. Chaque jour, l’enseignant transmet des connaissances, éveille la curiosité, accompagne les élèves dans leur construction intellectuelle et humaine et contribue, à son échelle, à former les citoyens de demain.

La reconnaissance d’un ancien élève qui témoigne de l’influence positive de son professeur, la satisfaction de voir un enfant progresser, surmonter ses difficultés ou reprendre confiance en lui constituent des récompenses d’une valeur particulière. Elles ne s’achètent pas.

Cette richesse est d’autant plus précieuse qu’elle s’inscrit dans le temps. Les biens matériels peuvent être perdus, remplacés ou disparaître. En revanche, une connaissance transmise, une vocation éveillée ou une confiance retrouvée peuvent accompagner une personne durant toute son existence.

La réussite d’un enseignant ne se mesure donc pas nécessairement à l’importance de son patrimoine, mais à l’empreinte qu’il laisse dans la vie de ses élèves, à la passion avec laquelle il exerce son métier et au sens qu’il donne à son engagement. Cette réflexion dépasse d’ailleurs largement le cadre de l’enseignement. Elle concerne chacun d’entre nous. Un médecin qui soigne avec dévouement, un artisan qui exerce son métier avec fierté, un parent qui accompagne ses enfants, un fonctionnaire qui accomplit son devoir avec conscience ou encore un bénévole qui consacre son temps aux autres peuvent tous connaître une forme de réussite qui échappe aux critères habituels de la société.

Réussir, c’est aussi être en accord avec soi-même

Il ne s’agit donc pas d’opposer richesse et bonheur, ambition et simplicité, réussite professionnelle et épanouissement personnel. Il s’agit plutôt de trouver un équilibre et de ne jamais perdre de vue l’essentiel.

Posséder davantage n’est pas forcément un problème. Le véritable danger apparaît lorsque la possession devient une obsession et que la réussite matérielle finit par déterminer toute notre existence.

Nous pouvons chercher à progresser professionnellement tout en préservant notre famille. Nous pouvons vouloir améliorer notre niveau de vie sans sacrifier notre santé. Nous pouvons avoir de grandes ambitions tout en restant attentifs aux personnes qui nous entourent.

La question fondamentale n’est donc peut-être pas : « Combien ai-je réussi à accumuler ? », mais plutôt : « Qu’ai-je fait de ma vie et qu’ai-je apporté aux autres ? »

Au fond, réussir sa vie ne signifie peut-être pas parvenir à posséder tout ce que l’on désire. C’est peut-être parvenir à comprendre ce qui mérite réellement d’être désiré.

La véritable réussite se trouve alors dans cet équilibre fragile entre ce que nous accomplissons, ce que nous partageons et ce que nous sommes capables de savourer. Elle réside dans la liberté de disposer de son temps, dans la qualité des relations que l’on entretient, dans la satisfaction du travail accompli et dans la conviction d’avoir été utile.

Car lorsque vient le moment de regarder le chemin parcouru, ce ne sont pas toujours les biens accumulés ni les titres obtenus qui donnent le plus de valeur à une existence. Ce sont souvent les vies que nous avons touchées, les connaissances que nous avons transmises, les liens que nous avons préservés et les moments de bonheur que nous avons réellement vécus.

HA