Le monde ressemble aujourd’hui à un immense bateau lancé sur une mer agitée. Les frontières existent toujours, les États défendent leurs intérêts et les sociétés suivent leurs propres trajectoires. Pourtant, personne ne navigue plus véritablement seul. Une crise énergétique à des milliers de kilomètres, un conflit armé, une rupture dans une chaîne d’approvisionnement ou une secousse financière peuvent rapidement produire leurs effets ailleurs.
Nous l’avons longtemps appelé l’effet papillon. Nous pouvons désormais parler d’effet domino. Une perturbation quelque part finit souvent par se répercuter partout. Le prix d’un produit augmente, une matière première devient rare, une route commerciale est perturbée, et ce sont finalement les ménages, les entreprises et les économies les plus fragiles qui en paient le prix.Nous sommes donc bien sur le même bateau. Mais nous ne sommes manifestement pas tous à la même place.
Certains disposent de réserves, de technologies, de capitaux et de capacités de production qui leur permettent d’affronter les tempêtes. D’autres restent beaucoup plus exposés aux soubresauts extérieurs. Cette différence de position est au cœur des déséquilibres du monde actuel.
Le système international construit après la Seconde Guerre mondiale montre lui aussi ses limites. Les rapports de force évoluent, de nouvelles puissances émergent, les équilibres se déplacent et les anciennes règles semblent parfois incapables de répondre aux crises contemporaines. La paix et la stabilité, malgré les institutions et les discours qui leur sont consacrés, demeurent fragiles.
Face à cette réalité, une question s’impose : comment organiser une interdépendance qui ne transforme pas les plus vulnérables en victimes permanentes des décisions prises ailleurs ?
Pour l’Afrique, cette question revêt une importance particulière. Pendant trop longtemps, nombre de ses économies ont été intégrées aux échanges mondiaux principalement comme fournisseurs de matières premières et comme marchés de consommation. Or, participer au monde ne devrait pas signifier subir ses règles sans pouvoir les influencer.
L’enjeu n’est évidemment pas de se refermer sur soi-même. Aucun pays ne peut aujourd’hui vivre en autarcie. L’enjeu est plutôt de construire une interdépendance maîtrisée : produire davantage ce que l’on consomme, transformer davantage ce que l’on produit, sécuriser les secteurs essentiels et développer les compétences nécessaires pour participer à la compétition mondiale.
Cela suppose de renforcer les chaînes de valeur locales, d’investir dans l’agriculture, l’industrie, l’énergie et le numérique, de soutenir les entreprises et de donner à la jeunesse les moyens de devenir actrice de cette transformation.
La souveraineté ne consiste pas à tout produire seul. Elle consiste à ne pas être condamné à subir lorsque survient une crise. Elle signifie disposer de suffisamment de capacités, de compétences et de marges de manœuvre pour choisir, négocier et s’adapter.
Cette ambition concerne également la diaspora. Les compétences et les expériences accumulées à l’étranger constituent une richesse qui peut contribuer au développement des pays d’origine. Encore faut-il créer les conditions permettant à ces compétences de circuler, de transmettre, d’investir et d’innover.
Nos universités doivent elles aussi devenir davantage que des lieux de transmission des connaissances. Elles doivent être des espaces où se pensent les solutions adaptées à nos réalités. Nos entreprises doivent pouvoir passer du rôle de simples opérateurs à celui de créateurs de valeur et de technologies.
Car la véritable indépendance économique ne se proclame pas. Elle se construit, patiemment, par la production, la connaissance, l’innovation et la maîtrise des outils qui permettent de décider de son propre avenir.
Le monde continuera de connaître des crises. Nous ne pouvons pas empêcher toutes les tempêtes, mais nous pouvons renforcer notre bateau. Nous pouvons apprendre à mieux anticiper les chocs, à diversifier nos économies et à réduire les vulnérabilités qui transforment chaque crise extérieure en urgence intérieure.
C’est peut-être cela, au fond, le véritable enjeu de notre époque : apprendre à vivre dans un monde interdépendant sans devenir dépendant.
Nous sommes tous sur le même bateau. Personne ne peut raisonnablement espérer sauter par-dessus bord et naviguer seul. Mais être embarqué sur le même navire ne signifie pas que chacun doit rester à la même place.
L’avenir appartiendra à ceux qui sauront construire des ponts sans renoncer à leur autonomie, coopérer sans s’effacer et s’ouvrir au monde sans abandonner la capacité de décider pour eux-mêmes.
Le monde est devenu un espace commun. À nous de faire en sorte que cette communauté ne soit pas seulement celle des risques partagés, mais aussi celle des responsabilités, des opportunités et des progrès partagés.
Said Mohamed Halato









































