
Dans un entretien exclusif accordé au magazine français Le Point, publié le 30 octobre 2026, le Premier ministre Abdoulkader Kamil Mohamed a livré la lecture de Djibouti face à l’escalade du conflit au Yémen et à ses répercussions sur la sécurité régionale. Au cœur de ses déclarations : la volonté de préserver le détroit de Bab el-Mandeb comme une voie maritime internationale ouverte et sécurisée, tout en assumant les responsabilités humanitaires et stratégiques qui découlent de la position géographique du pays. « Nous n’accepterons jamais que ce détroit soit confisqué ou monnayé », a-t-il fermement déclaré.
Dans cet entretien conduit à Djibouti par le journaliste Armin Arefi, le Premier ministre présente la géographie nationale non comme une vulnérabilité, mais comme une responsabilité. Situé à la jonction de l’Afrique de l’Est, du monde arabe et des grandes routes maritimes internationales, le pays entend jouer un rôle de stabilité et de dialogue dans un environnement régional marqué par les tensions.
Pour Abdoulkader Kamil Mohamed, la crise yéménite ne constitue pas un conflit lointain. La proximité des deux rives, les liens historiques et les échanges entretenus depuis des siècles donnent à cette situation une dimension humaine et politique particulière. Le Premier ministre rappelle ainsi que Djibouti a choisi, sous l’impulsion du président de la République, Ismaïl Omar Guelleh, de faire de sa position géographique un levier de stabilité et de sécurité.
Une ligne ferme pour protéger le détroit et les échanges maritimes
La question de Bab el-Mandeb occupe une place centrale dans les propos du Premier ministre. Face aux risques de perturbation de ce passage stratégique, il insiste sur le caractère international de cette voie maritime et sur la nécessité de garantir la libre circulation des navires. Djibouti, en tant que pays riverain, entend défendre ce principe sans se laisser entraîner dans les rivalités entre puissances régionales et internationales. Il précise que le détroit ne saurait être considéré comme relevant exclusivement du contrôle d’un seul acteur. Il rappelle que Djibouti dispose de ses propres forces de surveillance et de protection maritimes, notamment les garde-côtes et la marine, déjà positionnés le long de ses frontières maritimes. Il souligne également l’existence de l’accord de défense avec la France, renouvelé en 2024 pour une durée de vingt ans, qui prévoit un appui français en cas de nécessité.
Sur le plan commercial, le Premier ministre reconnaît les inquiétudes de certaines compagnies maritimes, dont plusieurs préfèrent contourner le continent africain par le cap de Bonne-Espérance. Il affirme toutefois que le trafic n’est pas soumis à des restrictions et que de nombreux navires continuent de franchir le détroit. Il précise également que les bâtiments saoudiens ne sont pas exclus du passage, Djibouti refusant de prendre part aux rivalités qui opposent les différents pays.
Cette posture repose, selon lui, sur une ligne diplomatique claire : dialoguer avec tous sans dépendre de personne et préserver les intérêts nationaux. L’équilibre recherché ne signifie donc pas un renoncement aux principes, mais une volonté de maintenir la liberté de navigation et la sécurité des échanges internationaux.
Une crise aux conséquences humaines et sécuritaires directes
Au-delà des enjeux maritimes et géopolitiques, l’entretien met en lumière les conséquences humaines de la guerre sur le territoire djiboutien. Le Premier ministre évoque l’arrivée de milliers de personnes fuyant les combats sur les côtes de la région d’Obock, notamment entre le détroit de Bab el-Mandeb et Ras Bia.
Les autorités organisent leur prise en charge et leur transfert vers le centre de Markazi, à Obock, où les personnes déplacées peuvent bénéficier d’un hébergement, de vivres et de soins médicaux. Abdoulkader Kamil Mohamed fait état de femmes enceintes, de personnes malades et de deux accouchements survenus sur place. Il indique que Djibouti a déjà consacré près de 1,7 million de dollars à l’achat de vivres, de médicaments et à la prise en charge sanitaire, une dépense assumée par le pays d’accueil.
Sur le volet sécuritaire, le Premier ministre distingue clairement les réfugiés des combattants. Il affirme qu’aucun combattant houthiste n’a été identifié parmi les personnes accueillies. En revanche, une dizaine de combattants des forces gouvernementales yéménites, environ dix-sept selon ses estimations, ont été placés dans un camp militaire distinct et bénéficient provisoirement d’un statut légal de séjour.
Interrogé sur la qualification des houthistes comme organisation terroriste, il explique que Djibouti ne souhaite pas entrer dans ce débat, rappelant la proximité avec le Yémen et la position des Nations unies sur la question. Il récuse également l’idée de considérer automatiquement le conflit local comme le prolongement de l’affrontement entre les États-Unis et l’Iran.
Enfin, concernant la présence militaire étrangère à Djibouti, il estime que les accords conclus avec les partenaires internationaux répondent à des intérêts de sécurité partagés. La présence française et américaine s’inscrit, selon lui, dans un environnement régional où persistent plusieurs foyers d’instabilité.
À travers cet entretien, Abdoulkader Kamil Mohamed défend ainsi une approche fondée sur la vigilance sécuritaire, la solidarité humanitaire et l’équilibre diplomatique. Dans une région où les tensions menacent les grandes routes commerciales, Djibouti entend préserver son rôle de pays stable et faire respecter un principe qu’il considère essentiel : Bab el-Mandeb doit rester un passage libre, sûr et ouvert à tous les navires .











































