Longtemps considérée comme une activité émergente, l’aquaculture est aujourd’hui appelée à jouer un rôle croissant dans la transformation du secteur halieutique. Entre création d’emplois, diversification économique, sécurité alimentaire et développement de l’économie bleue, cette filière représente une opportunité stratégique pour répondre aux besoins croissants de la population tout en réduisant la dépendance aux importations de produits halieutiques.

Conscient de ce potentiel, le gouvernement a engagé ces dernières années plusieurs initiatives destinées à structurer la filière et à favoriser l’émergence d’un véritable écosystème aquacole. La mise en place du programme national de développement de l’aquaculture pour la période 2020-2024 a notamment marqué une étape dans cette volonté de faire de l’élevage des espèces aquatiques un secteur à part entière de l’économie nationale. L’enjeu dépasse toutefois la seule production de poissons. L’aquaculture offre des perspectives dans l’ensemble de la chaîne de valeur, depuis les écloseries et la production d’alevins jusqu’à l’alimentation des poissons, en passant par l’élevage, la transformation, le conditionnement, le transport, la maintenance des équipements et la commercialisation. Autant d’activités susceptibles de générer des emplois directs et indirects, notamment pour les jeunes.

Une filière porteuse d’opportunités pour la jeunesse

Dans un contexte marqué par l’arrivée chaque année de nombreux jeunes diplômés sur le marché du travail, le développement de nouvelles activités économiques constitue un enjeu majeur. L’aquaculture apparaît ainsi comme une filière capable de favoriser l’auto-emploi et l’entrepreneuriat, tout en contribuant à la création d’un tissu de petites et moyennes entreprises spécialisées. Au-delà des emplois directement liés à la production aquacole, la filière peut stimuler de nombreuses activités connexes. De l’avis des professionnels du secteur, chaque emploi direct créé dans l’aquaculture est susceptible de générer plusieurs emplois indirects dans les services, la logistique, la transformation ou encore le commerce. Cette dynamique pourrait également contribuer à limiter l’exode rural en offrant de nouvelles perspectives économiques dans les régions disposant d’un potentiel halieutique. L’objectif est d’encourager les jeunes à investir dans des activités productives et à faire de l’entrepreneuriat une voie possible d’insertion professionnelle. Le développement des PME s’inscrit par ailleurs dans un contexte national marqué par des efforts visant à améliorer le climat des affaires. Les réformes engagées ces dernières années cherchent à faciliter l’investissement privé et à créer un environnement plus favorable à l’émergence de nouvelles entreprises.

À Douda, l’expérience d’un jeune entrepreneur

Le potentiel de cette nouvelle filière commence déjà à se concrétiser sur le terrain. À Douda, le jeune entrepreneur Abdi, âgé de 26 ans, s’est lancé dans l’aquaculture en développant une technique de production hors sol en système à eau recirculée, communément appelée RAS (Recirculating Aquaculture System).

Son parcours illustre les possibilités offertes par l’entrepreneuriat aquacole. Restaurateur de profession, il a commencé son activité avec un investissement initial de 70 000 francs djiboutiens avant de solliciter un financement bancaire de trois millions de francs djiboutiens.

Pour convaincre son établissement bancaire, le jeune entrepreneur a présenté un plan d’affaires détaillé prenant en compte les cycles de production, les risques biologiques et les perspectives commerciales. Son dossier reposait notamment sur une étude des techniques d’élevage, des espèces ciblées, du coût des alevins et de l’alimentation, ainsi que sur des garanties permettant de sécuriser le financement. Les investissements réalisés lui ont permis d’atteindre une production estimée à trois tonnes de poissons par an. Une partie de cette production est directement valorisée dans son restaurant, permettant ainsi de maîtriser davantage la qualité des produits proposés à ses clients.

Selon les espèces et les formats commercialisés, le poisson produit est vendu à des prix pouvant atteindre entre 500 et 1 500 francs djiboutiens. Pour le jeune entrepreneur, l’expérience démontre qu’une aquaculture bien structurée peut constituer une activité économiquement viable.

Son exploitation est également devenue un lieu d’échange et de transmission. Abdi affirme partager son expérience et ses techniques d’élevage avec d’autres pisciculteurs nationaux, notamment ceux venus des régions pour découvrir son modèle de production. Des représentants du ministère en charge de la pêche et des ressources halieutiques ainsi que des partenaires internationaux, dont la FAO, se sont également intéressés à cette initiative. À travers cette démarche, l’ambition est de favoriser le transfert de compétences et de contribuer progressivement à la diffusion des pratiques aquacoles à l’échelle nationale.

Obock, futur pôle de production aquacole

Le développement de l’aquaculture bénéficie également d’un engagement accru des pouvoirs publics et de leurs partenaires internationaux. L’objectif est double : renforcer la sécurité alimentaire et réduire progressivement la dépendance du pays aux importations de produits halieutiques.

Cette orientation s’inscrit dans une stratégie plus large de transformation locale des produits agricoles et halieutiques. Le Plan directeur du secteur primaire 2026-2035 entend notamment contribuer à réduire la dépendance alimentaire et à renforcer les capacités nationales de production.

Dans cette perspective, un projet structurant d’aquaculture marine à Obock constitue l’une des initiatives les plus ambitieuses. En octobre 2025, le Premier ministre Abdoulkader Kamil Mohamed avait paraphé à Rome un protocole d’accord avec la FAO portant sur le développement d’un projet aquacole destiné à créer un parc marin composé de cages flottantes.

Le projet prévoit, selon les éléments communiqués, une production annuelle pouvant atteindre 18 000 tonnes de poissons réparties sur trois sites. Soutenue par des partenaires internationaux, notamment la Banque mondiale, cette initiative pourrait contribuer à faire émerger une véritable industrie aquacole moderne et durable.

Le développement d’infrastructures dédiées à l’aquaculture marine à Douda constitue également un autre axe de cette stratégie. Ces investissements doivent permettre de renforcer les capacités techniques nationales et de favoriser l’émergence de nouvelles initiatives privées.

Vers une nouvelle économie de la mer

Le développement de l’aquaculture s’inscrit ainsi dans une vision plus large de l’économie bleue. Pour un pays disposant d’un vaste espace maritime et d’un potentiel halieutique encore largement sous-exploité, la valorisation durable des ressources marines représente une opportunité économique majeure. L’enjeu est désormais de construire une filière intégrée, capable de relier production, transformation, commercialisation et distribution. La formation constitue, à cet égard, un élément déterminant. L’appui institutionnel du ministère de l’Agriculture, de l’Eau, de la Pêche, de l’Élevage et des Ressources halieutiques, en partenariat avec les organisations internationales et les institutions financières, vise notamment à renforcer les compétences des jeunes dans les métiers liés à la mer.

Cette politique de formation pourrait permettre l’émergence d’une nouvelle génération d’entrepreneurs spécialisés dans l’aquaculture, la transformation des produits de la mer et les services associés.

Pour réussir ce pari, plusieurs défis devront toutefois être relevés : accès au financement, formation technique, disponibilité des intrants, maîtrise des coûts de production, développement des infrastructures et structuration des circuits de commercialisation. L’aquaculture apparaît néanmoins comme l’une des filières les plus prometteuses de l’économie bleue. En conjuguant innovation, investissement et accompagnement des jeunes entrepreneurs, elle pourrait progressivement s’imposer comme un nouveau moteur de croissance.

À l’image de l’expérience menée à Douda par le jeune Abdi, l’avenir de la filière pourrait reposer sur la multiplication d’initiatives locales, soutenues par des politiques publiques ambitieuses et des partenariats internationaux. Un modèle qui permettrait de produire davantage localement, de créer des emplois et de renforcer la sécurité alimentaire.

Plus qu’une nouvelle activité économique, l’aquaculture pourrait ainsi devenir un véritable instrument de souveraineté alimentaire et un levier d’insertion pour la jeunesse. Le défi consiste désormais à transformer ce potentiel en une filière structurée, compétitive et durable, capable de faire de la mer un espace de production, d’innovation et d’opportunités pour les générations futures.

Saleh Ibrahim Rayaleh