Parfois, un simple changement de lieu change tout le sens d’une politique. C’est la leçon que vient de nous administrer la Commission Nationale des Marchés Publics, en organisant, le 21 et 22 octobre dernier, le deuxième colloque régional sur la commande publique, non pas dans un hôtel luxueux de la capitale, comme il est de coutume, mais à Dikhil et à Ali-Sabieh, passant même par As-Eyla, sous le thème ô combien d’actualité : “Pour une commande publique innovante”. Une démarche itinérante exemplaire aux retombées pédagogiques et économiques concrètes.

Le symbole est fort. Le message est clair.

Organiser un colloque national hors de Djibouti-ville. L’idée paraît simple, elle est pourtant révolutionnaire dans la pratique administrative djiboutienne. Pendant deux jours, sous l’égide du Secrétariat Général du Gouvernement, qui avait déjà eu l’heureuse idée d’organiser la première édition à Tadjourah en 2024, ce sont les régions du Sud qui sont devenues la capitale de la réflexion nationale. Et même continentale, avec la présence de délégations venues du Congo, de Madagascar, du Bénin, du Cameroun ou de Somalie.

En choisissant de tenir les assises régionales sur la commande publique dans les régions de l’intérieur, les autorités en charge de la réforme ont fait bien plus que délocaliser une activité : elles ont donné corps et âme à la décentralisation.

En effet, depuis l’adoption des textes sur la décentralisation, un constat s’impose : la réforme reste largement expliquée depuis la capitale pour des réalités vécues à l’intérieur. En amenant la réforme à la rencontre des collectivités, la démarche itinérante a inversé la logique.

À Dikhil, comme à Ali-Sabieh, ce sont les élus régionaux, les maires, les secrétaires exécutifs, les chefs de villages et les gestionnaires locaux qui ont été placés au centre. Dans leurs salles, avec leurs exemples, leurs contraintes de terrain, l’éloignement d’un fournisseur, la gestion d’un petit marché de réhabilitation d’école, de forage ou de piste rurale, la commande publique cesse d’être un texte juridique abstrait pour devenir un outil de développement local.

Rapprocher la réforme, c’est permettre aux acteurs locaux de se l’approprier, de la questionner, de la comprendre dans leur langue et dans leur contexte. C’est la condition première pour que les collectivités exercent pleinement leurs nouvelles compétences.

L’impact ? Il est partout, et c’est cela qui est innovant.

Il est d’abord pédagogique et citoyen. Quand on explique la transparence, la digitalisation et la bonne gestion des deniers publics à un élu d’As-Eyla dans sa région, avec ses mots et ses réalités, on ne fait pas une formation. On fait de la décentralisation vivante. On rapproche l’État de celui qui doit l’incarner au quotidien.

Au-delà de la dimension pédagogique, l’organisation itinérante a produit un effet économique immédiat et direct. On parle beaucoup de soutenir les régions, encore faut-il le faire concrètement. Ce colloque l’a fait. Pendant deux jours, ce sont les hôteliers de Dikhil, les restaurateurs d’Ali-Sabieh, les prestataires de services, les transporteurs locaux qui ont travaillé. Chaque nuitée, chaque pause-café, chaque location de salle a été une injection directe dans l’économie locale. C’est cela, une commande publique qui commence par s’appliquer à elle-même.

La location de salles, de sonorisation, de transport et de services divers

Autant de marchés injectés directement dans le circuit économique local. Pour un hôtelier ou un restaurateur de l’intérieur, une telle activité représente un chiffre d’affaires vital, surtout en dehors des grands événements. L’État, par sa simple manière de s’organiser, devient ainsi client et soutien de l’économie régionale qu’il entend développer.

Il est enfin psychologique. Pour un jeune d’Ali-Sabieh, voir son chef-lieu accueillir des ministres, des préfets, des experts internationaux pour parler d’avenir, c’est comprendre que sa région compte. Que la République n’est pas qu’une affaire de capitale.

Alors, oui, il faut saluer et féliciter le Secrétaire Général du Gouvernement, Président de la CNMP, M. Almis Mohamed Abdillahi et l’ensemble de ses équipes pour ce pari logistique réussi malgré les défis colossale.

Mais il faut surtout leur emboîter le pas.

Ce que la CNMP vient de faire devrait devenir une doctrine pour tous. Pourquoi l’Éducation Nationale, la Santé, l’Agriculture, l’Hydraulique ou l’Environnement continueraient-ils à concentrer 95% de leurs ateliers, formations et validations à Djibouti-ville ?

La décentralisation ne se décrète pas, elle s’organise. Elle implique que chaque département ministériel établisse une véritable rotation régionale dans la programmation de ses activités. Chaque région – d’Obock à Tadjourah, d’Arta à Ali-Sabieh et Dikhil – devrait accueillir à tour de rôle la vie administrative nationale.

Le Président de la République a fait de l’aménagement équilibré du territoire un pilier de son action. Encore faut-il que chaque département ministériel comprenne que décentraliser, ce n’est pas seulement transférer des compétences, c’est aussi, de temps à autre, déplacer ses chaises, ses micros et ses budgets de séminaires vers les cinq régions de l’intérieur.

L’initiative de la commande publique a tracé le chemin. Aux autres ministères de l’emprunter.

HA