Les phénomènes climatiques qui se jouent à des milliers de kilomètres de Djibouti peuvent-ils influencer directement le temps qu’il fait dans notre  pays ? El Niño et le Dipôle de l’océan Indien (IOD) jouent un rôle important dans la variabilité du climat de la Corne de l’Afrique. Dans un pays aride comme Djibouti, où les ressources en eau sont limitées et où les fortes précipitations peuvent rapidement provoquer des ruissellements et des crues, leur évolution mérite une attention particulière. Mais contrairement à certaines idées reçues, la présence d’El Niño ne signifie pas automatiquement inondations ou pluies exceptionnelles. Quels sont exactement ces phénomènes ? Comment agissent-ils sur le climat national ? Quels secteurs sont les plus exposés et surtout, comment mieux anticiper leurs effets ? Dans cet entretien, M. Mohamed Ismail Nour, directeur général de l’Agence nationale de la météorologie, apporte des éclairages sur les mécanismes de ces phénomènes et sur l’importance des prévisions et de l’alerte précoce.

La Nation : Commençons par le phénomène climatique dont le nom revient régulièrement dans les bulletins météorologiques : qu’est-ce qu’El Niño ?

Mohamed Ismail Nour : El Niño est un phénomène climatique qui correspond à un réchauffement anormal des eaux de surface du centre et de l’est de l’océan Pacifique tropical. Ce réchauffement modifie les circulations atmosphériques et peut, par effet de téléconnexion, influencer le climat de régions très éloignées du Pacifique, notamment en Afrique de l’Est. Ses conséquences varient cependant selon les saisons, son intensité et l’interaction avec d’autres facteurs climatiques.

Un autre terme revient souvent lorsqu’on évoque le climat de notre région : le Dipôle de l’océan Indien, ou IOD. De quoi s’agit-il exactement ?

Le Dipôle de l’océan Indien est un phénomène climatique caractérisé par une différence anormale de température de la mer entre les parties ouest et est de l’océan Indien. Dans sa phase positive, les températures de surface de la mer sont généralement plus élevées que la normale dans l’ouest de l’océan Indien et plus faibles dans sa partie orientale. Cette configuration peut avoir des conséquences sur la circulation atmosphérique et les précipitations en Afrique de l’Est.

Quel peut être l’impact d’El Niño sur le climat de Djibouti ?

El Niño peut modifier les régimes de précipitations et de températures dans la Corne de l’Afrique. Son influence dépend notamment de la saison et de l’intensité du phénomène, mais également de l’état du Dipôle de l’océan Indien. Dans certaines configurations, notamment lorsqu’El Niño est associé à un IOD positif, les conditions peuvent être favorables à une augmentation des précipitations dans certaines parties de la Grande Corne de l’Afrique, y compris à Djibouti.

Peut-on donc établir un lien direct entre El Niño et une augmentation des pluies à Djibouti ?

Il faut être prudent. El Niño ne détermine pas à lui seul la quantité de pluie reçue à Djibouti. Plusieurs facteurs océaniques et atmosphériques interviennent. L’évolution de l’IOD, la circulation atmosphérique régionale, la saison et les conditions locales jouent également un rôle. C’est pourquoi les services météorologiques analysent plusieurs paramètres avant d’établir une prévision.

Quel est précisément le rôle d’un IOD positif dans cette dynamique ?

Un IOD positif est souvent associé à une augmentation des précipitations dans certaines régions de l’Afrique de l’Est. À Djibouti, il peut favoriser des épisodes pluvieux plus importants. Mais là encore, ses effets ne sont pas uniformes et peuvent varier selon les saisons et selon l’évolution des autres paramètres

El Niño est parfois présenté comme synonyme d’inondations. Est-ce exact ?

Non. El Niño n’entraîne pas automatiquement des inondations. Le risque dépend de plusieurs facteurs, notamment de l’intensité du phénomène, de la saison, des conditions atmosphériques régionales et de l’état des sols. En revanche, lorsque des pluies importantes et concentrées sur une courte période surviennent, elles peuvent provoquer des ruissellements et des crues soudaines, particulièrement dans les zones exposées.

Pourquoi ces phénomènes climatiques doivent-ils retenir particulièrement l’attention à Djibouti ?

Djibouti est un pays aride, où les ressources en eau sont limitées. Toute variation importante des précipitations peut donc avoir des conséquences significatives. Elle peut affecter les ressources en eau, l’agriculture, l’élevage et, dans certaines situations, les infrastructures, les transports et les populations exposées aux inondations. C’est pourquoi le suivi des grands phénomènes climatiques est important pour notre pays.

El Niño et l’IOD sont souvent associés. Quelle est la différence fondamentale entre ces deux phénomènes ?

El Niño concerne principalement les températures de surface du Pacifique tropical. L’IOD, lui, concerne la différence de température entre deux régions de l’océan Indien, à l’ouest et à l’est. Ce sont donc deux phénomènes distincts, mais ils peuvent interagir et leurs effets combinés peuvent influencer le climat de l’Afrique de l’Est.

Les services météorologiques sont-ils aujourd’hui capables de prévoir l’évolution de ces phénomènes plusieurs mois à l’avance ?

Oui. Les services météorologiques s’appuient sur les observations océaniques et atmosphériques ainsi que sur des modèles climatiques pour suivre et prévoir l’évolution d’El Niño et de l’IOD plusieurs mois à l’avance.  Ces informations sont particulièrement importantes car elles permettent d’améliorer l’anticipation et l’alerte face aux risques de fortes précipitations ou, à l’inverse, de déficit pluviométrique.

Quels sont les secteurs qui doivent être particulièrement attentifs à ces prévisions à Djibouti ?

Plusieurs secteurs sont concernés. Il s’agit notamment de l’eau, de l’agriculture, de l’élevage, de la santé, des infrastructures et des transports. Les zones urbaines sont également concernées en raison de leur exposition aux ruissellements et aux inondations lors d’épisodes de fortes précipitations. Les prévisions climatiques constituent donc un outil d’aide à la décision pour différents acteurs.

Au-delà de la prévision, quelles mesures peuvent permettre de réduire les risques liés à ces phénomènes climatiques ?

Il faut renforcer les systèmes d’alerte précoce, améliorer continuellement les réseaux d’observation météorologique et renforcer la préparation des populations aux événements extrêmes. Il est également important d’aménager les zones exposées aux crues et d’améliorer la gestion des ressources en eau. L’utilisation des prévisions climatiques saisonnières permet, de son côté, aux autorités et aux différents secteurs d’anticiper les périodes potentiellement à risque.

Quel message souhaitez-vous finalement adresser à la population concernant El Niño et l’IOD ?

 Il est important de ne pas céder aux interprétations simplistes. La présence d’El Niño ou d’un IOD positif ne signifie pas automatiquement qu’un événement extrême va se produire à Djibouti.

Ce qui compte, c’est le suivi scientifique de leur évolution et l’analyse de l’ensemble des paramètres climatiques. La prévision et l’alerte précoce sont justement là pour permettre aux autorités, aux secteurs concernés et aux populations de mieux se préparer aux éventuels risques.