
Près de deux décennies après la disparition d’Abdallah Lee, sa voix continue de résonner dans la mémoire musicale djiboutienne. Présenté le 20 septembre à l’Institut français de Djibouti, le documentaire « Abdallah Lee : entre mythe et fascination » revient sur le parcours de l’artiste, mais aussi sur l’homme derrière la figure devenue emblématique. Dans cet entretien, le réalisateur et journaliste Idriss Adoita Mohamed évoque la genèse du projet, le travail de recherche, les témoignages recueillis et la volonté de SAYA Production de contribuer à préserver et transmettre la mémoire artistique et culturelle djiboutienne.

La Nation : Comment est née l’idée de consacrer un documentaire à Abdallah Lee, près de vingt ans après sa disparition ?
Idriss Adoita Mohamed : Je suis d’abord, comme beaucoup de Djiboutiens, un fan inconditionnel d’Abdallah Lee. L’idée est née d’un constat simple : malgré tout ce qu’il a apporté à la culture et à la musique djiboutiennes, son parcours et son histoire personnelle restent encore peu documentés.
Abdallah Lee a été écouté, admiré et profondément aimé par plusieurs générations. Mais un artiste de cette dimension mérite que l’on raconte son histoire, que l’on retrace son parcours et que l’on préserve sa mémoire. Notre volonté était de contribuer à rendre son héritage pérenne et à le transmettre aux générations futures.
Tout a commencé autour d’un café, avec mon ami Mohamed Houssein. Nous avons commencé à en parler sans imaginer, au départ, que cette discussion deviendrait un véritable projet documentaire. Puis l’idée a progressivement mûri jusqu’à prendre forme.
Votre film s’intitule « Entre mythe et fascination». Que vouliez-vous montrer derrière cette image devenue presque légendaire ?
Le « mythe » Abdallah Lee, c’est d’abord l’empreinte qu’il a laissée dans la mémoire collective. Près de vingt ans après sa disparition, ses chansons continuent d’être écoutées, reprises et transmises. Son nom reste présent dans les conversations, les souvenirs et la musique de plusieurs générations.
Mais derrière le mythe, nous avons voulu retrouver l’homme : son parcours, ses débuts, ses rencontres, ses relations avec ses proches, ses moments de doute, ses passions et sa manière d’être.
Nous ne voulions pas seulement raconter l’artiste que tout le monde connaît. Nous voulions essayer de comprendre l’homme qui se trouvait derrière cette figure devenue presque légendaire. Le titre traduit justement cette volonté de naviguer entre l’image construite par le public et les témoignages de ceux qui l’ont réellement connu.
Raconter une figure aussi populaire comporte forcément le risque de l’idéaliser. Comment avez-vous cherché à garder un regard équilibré sur Abdallah Lee ?
C’était justement l’un des enjeux du projet. Nous ne voulions pas fabriquer un personnage supplémentaire autour d’Abdallah Lee. Nous voulions laisser parler les personnes qui l’avaient connu et qui pouvaient apporter chacune un éclairage différent sur son parcours.
Les témoignages nous ont permis de découvrir différentes facettes de sa personnalité. Certains parlaient de l’artiste, d’autres de l’ami, du membre de la famille ou simplement de l’homme qu’ils avaient côtoyé.
Notre démarche consistait donc à croiser les regards et les souvenirs afin de restituer une image aussi fidèle que possible. C’est ce travail qui nous a permis de passer progressivement du mythe à l’homme.
Comment avez-vous mené la recherche et la collecte des archives nécessaires au film ?
Ce travail n’a pas été facile. Nous avons d’abord établi une liste de personnes susceptibles de nous apporter un témoignage sur différentes périodes de sa vie et différents aspects de son parcours.
Nous avons ensuite pris contact avec elles, parfois directement, parfois grâce à des connaissances communes. Certains nous ont accueillis avec beaucoup d’enthousiasme dès le départ, tandis que d’autres ont eu besoin de temps avant d’accepter de témoigner.
La recherche des archives a également demandé beaucoup de patience. Nous avons essayé de retrouver des images, des documents et des enregistrements permettant de restituer au mieux les différentes étapes de son parcours.
Ce travail nous a également fait mesurer l’importance de préserver les archives liées à nos artistes. Beaucoup de documents qui pourraient permettre aux générations futures de mieux comprendre notre histoire culturelle sont dispersés ou difficilement accessibles.
Je profite d’ailleurs de cette occasion pour remercier toutes les personnes qui nous ont ouvert leurs portes, partagé leurs souvenirs et accepté de contribuer à ce travail de mémoire.
Au fil de ces recherches, avez-vous découvert un Abdallah Lee différent de celui que vous connaissiez en tant qu’admirateur ?
Oui, forcément. Lorsque l’on est simplement auditeur ou admirateur d’un artiste, on connaît essentiellement son œuvre et l’image qu’il renvoie au public. Le travail documentaire permet d’aller beaucoup plus loin.
Les témoignages nous ont fait découvrir des aspects de sa personnalité que nous ne connaissions pas nécessairement. Ils permettent de comprendre son environnement, ses relations avec ses proches, ses préoccupations et certaines de ses attitudes.
C’est aussi ce qui rend ce type de travail intéressant. On part avec une image que l’on croit connaître et, au fil des rencontres, cette image devient plus complexe et plus humaine.
Parmi tous les témoignages recueillis, lequel vous a particulièrement marqué ?
À vrai dire, tous les témoignages nous ont touchés et nous ont permis de découvrir une facette différente d’Abdallah Lee. Chaque personne nous a apporté une pièce supplémentaire du puzzle.
Mais le témoignage de son cousin, Abdoulkader Cheik, m’a particulièrement marqué. Il a raconté des moments très personnels au cours desquels Abdallah Lee se confiait à lui. Ce qui m’a surtout touché, c’est de voir qu’au-delà de l’artiste adulé par le public, il y avait un homme attentif à ses proches, capable de leur donner des conseils et de leur rappeler l’importance de prendre soin d’eux-mêmes.
Ce sont justement ces moments qui nous ont permis de sortir de l’image du « mythe » pour retrouver l’homme derrière l’artiste.
La musique occupe naturellement une place importante dans le documentaire. Comment avez-vous travaillé avec les artistes qui ont repris ses chansons ?
Honnêtement, nous n’avons pas eu besoin de beaucoup intervenir sur cet aspect. Les artistes connaissaient naturellement l’univers d’Abdallah Lee et étaient capables de reprendre ses chansons avec beaucoup de justesse et de sensibilité.
Notre travail a surtout consisté à nous mettre d’accord sur les titres les plus emblématiques et ceux qui nous semblaient indispensables pour raconter son univers musical.
L’objectif n’était pas simplement de reprendre ses chansons, mais de faire ressentir au public cette émotion particulière qui accompagne encore aujourd’hui son œuvre.
Quel regard portez-vous aujourd’hui sur la place d’Abdallah Lee dans l’histoire culturelle et musicale du pays ?
Pour moi, Abdallah Lee est aujourd’hui bien plus qu’un artiste. Il fait partie de notre patrimoine culturel et musical. Il a placé très haut la barre et laissé une empreinte qui continue de se faire sentir près de vingt ans après sa disparition. Sa musique continue d’être écoutée et reprise, y compris par des générations qui ne l’ont jamais connu personnellement. C’est justement ce qui montre la force de son héritage.
Mais connaître ses chansons ne suffit pas. Il est également important de connaître l’homme, son parcours, son époque et ce qu’il a apporté à la culture djiboutienne.
C’est l’une des raisons essentielles de notre projet : contribuer à transmettre cette mémoire aux jeunes générations.
Après cette première projection, quelles sont les perspectives pour le documentaire et pour SAYA Production ?
Idriss Adoita Mohamed : Nous envisageons prochainement une deuxième projection, notamment au Palais du Peuple, et nous aimerions également pouvoir présenter le documentaire dans les régions afin que le plus grand nombre puisse le découvrir.
Mais au-delà de ce film, nous voulons inscrire cette démarche dans la durée. « Abdallah Lee : entre mythe et fascination » est pour nous le premier film d’une série de productions que nous souhaitons consacrer à la mémoire culturelle et artistique djiboutienne.
Notre ambition est de donner davantage de visibilité à nos artistes, de raconter leurs parcours et de contribuer à préserver leur mémoire. Beaucoup de figures de notre culture ont marqué leur époque, mais leurs histoires restent encore insuffisamment documentées.
À travers SAYA Production, nous souhaitons apporter notre contribution à ce travail de mémoire et faire en sorte que ces histoires puissent continuer à être racontées aux générations futures.
Propos recueillis par Ahmed Dini











































